Israël en guerre - Jour 254

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Reportage

Les premiers résidents de Kfar Aza à y revenir espèrent ouvrir la voie du renouveau

Résilience au milieu des ruines : alors que certains envisagent de quitter à jamais le kibboutz dévasté, un couple courageux estime que le retour montre aux autres la voie à suivre

Shahar Schnorman et Ayelet Cohen, devant un mur de leur maison recouvert d'annotations des forces de secours, au kibboutz Kfar Aza, le 25 janvier 2024. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)
Shahar Schnorman et Ayelet Cohen, devant un mur de leur maison recouvert d'annotations des forces de secours, au kibboutz Kfar Aza, le 25 janvier 2024. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

Sirotant un expresso dans la cour de sa petite maison du kibboutz Kfar Aza, Shahar Shnorman a proclamé : « Je suis l’image de la victoire. »

Le mois dernier, Shahar, 62 ans, et son épouse Ayelet Cohen ont été les premiers habitants à retourner dans leur kibboutz où, le 7 octobre, des terroristes palestiniens du Hamas ont assassiné environ 80 personnes – un dixième de la population du kibboutz – et en ont enlevé 18 autres.

Durant 45 jours, ils ont été les seuls résidents de ce qui est devenu, en quelque sorte, une scène de crime gigantesque. Dans cette coquille vide et meurtrie d’une communauté autrefois dynamique, les seuls sons sont les bruits de guerre en provenance de Gaza, les gazouillis des oiseaux et les brises hivernales qui font vibrer le cordon policier jaune qui recouvre les portes de nombreuses maisons de leurs voisins.

Récemment, un renfort est arrivé. La semaine dernière, une femme qui séjournait, avec le reste de la communauté des survivants, dans un hôtel, est rentrée chez elle. « Maintenant, à la nuit tombée, les lumières s’allument dans deux maisons », a remarqué Shahar avec satisfaction.

Les résidents de Kfar Aza, dont les anciens voisins évacués sont maintenant logés dans deux complexes à proximité de Tel Aviv, soulignent à la fois la résilience et les difficultés des dizaines de milliers d’Israéliens déplacés qui ont quitté leurs maisons après l’assaut du 7 octobre. Nombre d’entre eux ne demandent qu’à rentrer chez eux.

« Que dirais-je à mes parents et à mes grands-parents, qui ont construit ce pays et se sont battus pour chaque grain de sable, si je le laissais s’éteindre en restant à l’écart ? », a déclaré Shahar, qui a grandi au kibboutz Shoval, non loin de Kfar Aza. « Non, Kfar Aza doit se relever. Les enfants doivent revenir jouer sur ces pelouses. »

Gaza à l’arrière-plan d’un champ du kibboutz Kfar Aza, le 25 janvier 2024. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

Ces dernières semaines, certaines villes, kibboutzim et moshavim de la zone évacuée, à savoir dans un rayon de 7 kilomètres de la frontière, ont accueilli plus de 100 rapatriés chacune, a déclaré un responsable de la réhabilitation qui s’est entretenu avec le Times of Israel sous couvert d’anonymat.

Parmi les communautés évacuées comptant 100 rapatriés ou plus, figurent Tal Or, Shokeda, Kfar Maïmon, Ibim, Shuva et Zimrat, a indiqué le responsable de la réhabilitation. L’Autorité Tekuma, l’organisme gouvernemental chargé de réhabiliter les communautés frontalières de Gaza ravagées, dispose d’un budget de 18 milliards de shekels, alloué pour gérer la réhabilitation de la région frontalière qui porte désormais ce nom.

Quelque 60 000 habitants du sud du pays provenant de communautés proches de Gaza, dont la moitié de la ville de Sderot, vivent dans des logements subventionnés par le gouvernement depuis le 7 octobre, date à laquelle quelque 3 000 terroristes du Hamas ont fait irruption dans le sud d’Israël par la frontière de Gaza pour mener une attaque brutale au cours de laquelle ils ont tué près de 1 200 personnes. Les terroristes ont également pris en otage 253 personnes, pour la plupart des civils, dont le plus jeune a un an.

Cet assaut a provoqué une vaste opération terrestre à Gaza de la part d’Israël, qui s’efforce de démanteler le Hamas et de libérer plus de 136 otages encore détenus dans la bande de Gaza après la libération, en novembre, de plus de 100 captifs dans le cadre d’un échange de prisonniers palestiniens incarcérés pour atteinte à la sécurité en Israël. Pendant les combats, le Hamas a tiré d’innombrables roquettes sur Israël, principalement dans le sud.

Le 1er janvier, le gouvernement a annoncé qu’il verserait des milliers de dollars par mois en subventions de réinstallation aux personnes évacuées qui reviendraient. Relativement peu d’entre eux l’ont fait, en partie à cause de l’absence d’écoles opérationnelles et d’autres services essentiels. Sur les quelque 30 000 habitants de Sderot, seuls 2 000 environ seraient revenus.

Le gouvernement a annoncé le 3 janvier qu’il mettrait progressivement fin à son dispositif d’hébergement des personnes évacuées – la plupart sont hébergées dans des hôtels financés par l’État – à partir du 1er mars. Les responsables de la réhabilitation ont communiqué aux différentes communautés, par l’intermédiaire de leurs représentants élus, le calendrier prévu pour la réinstallation.

Selon des informations non confirmées, la date limite pourrait être repoussée à juillet, mais le responsable de la réhabilitation qui s’est entretenu avec le Times of Israel sous couvert d’anonymat a déclaré que la date butoir était toujours fixée au 1er mars, malgré les protestations de nombreuses personnes évacuées, dont le maire de Sderot, Alon Davidi, qui affirment que les conditions ne sont pas encore réunies pour un retour, notamment l’absence de sentiment de sécurité.

Les habitants de Kfar Aza, Beeri, Nir Oz et de plusieurs autres localités gravement touchées, dont la réhabilitation prendra des mois ou plus, pourront rester dans des logements financés par l’État jusqu’en 2025 au moins. Les personnes qui reviennent dans ces localités, à l’instar de Shahar et Ayelet, peuvent bénéficier de l’aide à la réinstallation à compter du 1er janvier, a confirmé le ministère du Tourisme. (Shahar en a entendu parler pour la première fois par le Times of Israel).

Des habitants de Sderot protestant contre l’intention du gouvernement de les renvoyer chez eux, à Jérusalem, le 22 janvier 2024. (Crédit : Chaïm Goldberg/Flash90)

Dans le nord d’Israël, 40 000 autres personnes ont également été évacuées, les terroristes chiites libanais du Hezbollah ayant commencé à lancer des projectiles sur Israël peu après le 7 octobre. Aucune date butoir n’a été annoncée pour leur retour et elles ne sont pas éligibles aux indemnités de réinstallation.

« Oui ou non, rester ou partir ? »

Certains habitants de Kfar Aza envisagent de ne pas revenir du tout.

Keren Flash-Schwartzman a grandi à Kfar Aza, où ses parents, Cindy et Yigal, ont été assassinés le 7 octobre. Avec son mari Avidor Schwartzman, elle réfléchit à la question à Shefayim, un kibboutz situé près de Herzliya, où environ la moitié de la population de Kfar Aza vit dans des maisons mobiles installées par l’Autorité Tekuma. L’autre moitié vit dans les dortoirs de l’université Reichman, située à proximité.

Avidor Schwartzman et Keren Flash-Schwartzman au café en plein air, au kibboutz Shefayim, le 18 janvier 2024. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

« Nous ne sommes pas certains à 100 % [de revenir] », a déclaré Keren, 35 ans, professeure de Pilates, mère d’une fille de 16 mois prénommée Saar. « Nous sommes en train de discuter – oui ou non, rester ou partir, vivre à Kfar Aza ou trouver un endroit à Beer Sheva », où Avidor a grandi et où ils ont vécu avant de s’installer à Kfar Aza, a-t-elle expliqué. « C’est tout à fait envisageable. Il est trop tôt pour prendre une décision. »

La décision sera prise en fonction de la sécurité, a déclaré Avidor, un consultant en médias de 38 ans. « Kfar Aza compte de nombreux parents de jeunes enfants, comme nous. Et notre principale directive en tant que parents est d’assurer la sécurité de nos enfants. Le retour sera donc difficile si l’endroit n’est pas sûr. » Pour l’instant, a-t-il ajouté, « on ne se sent pas en sécurité ».

Avidor n’est pas retourné à Kfar Aza, où le couple avait vécu seulement deux mois avant le 7 octobre, depuis l’attaque du Hamas à laquelle ils ont survécu dans leur mamad – la pièce sécurisée. Keren s’y est rendue trois fois et, à chaque fois, elle a été confrontée à ce qu’elle appelle « les morceaux d’un rêve brisé ».

De nombreux camarades de classe de Keren vivaient dans leur quartier. En raison d’une longue liste d’attente, les maisons étaient difficiles à trouver, et les Schwartzman ont donc pris un logement dont la conception était loin d’être idéale, a expliqué Keren. « Nos rêves ont été réduits en miettes et je suis maintenant confrontée aux conséquences », a-t-elle souligné.

Vestiges de la maison de la famille Hermesh, au kibboutz Kfar Aza, près de la frontière de Gaza, le 2 janvier 2023. (Crédit : Sue Surkes/Times of Israel)

Keren se souvient s’être assise dans son nouveau salon le 5 octobre, après que Saar s’est endormie. « Je me disais que c’était une bonne décision d’être venu ici. Nous sommes sur la bonne voie. Je pensais ouvrir un studio de Pilates. »

Vivre parmi les décombres

De retour à Kfar Aza, les conséquences du massacre sont omniprésentes. Les bâtiments sont des dépotoirs carbonisés et criblés de balles, et les portes de toutes les maisons, y compris celle de Shahar et Ayelet, portent des annotations de différentes couleurs des forces de secours indiquant le nombre de personnes ou de cadavres qu’elles ont trouvés à l’intérieur.

« Le retour en arrière est terriblement difficile, même si votre maison a été épargnée, comme la nôtre. Vous sortez et vous voyez la maison de votre voisin assassiné, dans notre cas Nira Ronen, que sa mémoire soit bénie », dit Shahar, qui a également survécu à l’assaut dans son mamad avec Ayelet. Il est trop traumatisé pour travailler comme cariste au kibboutz Saad. « C’est trop dangereux. J’oublie des choses et je suis distrait », a-t-il expliqué.

Shahar Shnorman et Ayelet Cohen prenant un café dans leur maison, au kibboutz Kfar Aza, le 25 janvier 2024. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

Après l’assaut, Shahar et Ayelet, qui n’ont pas d’enfants, ont passé des semaines chez des membres de leur famille, puis dans un luxueux appartement à Tel Aviv, mis à leur disposition par les propriétaires dans un geste de solidarité.

L’endroit « avait même une douche immense, ce qui est appréciable compte tenu du gabarit », a dit Ayelet, faisant référence à la silhouette imposante de Shahar, qui dépasse largement les 1m90. Il a fait un tour sur lui-même pour illustrer son propos, et elle s’est esclaffée devant sa démonstration.

À Tel Aviv, Shahar était « une épave émotionnelle », selon ses propres mots. « Je m’effondrais en larmes parce que je n’arrivais pas à faire démarrer la voiture correctement « , s’est-il souvenu. Quant à Ayelet, elle « ne dormait pas très bien ».

Lors de ses visites à Kfar Aza, il se sentait « plus heureux ». « J’avais moins de crises de larmes et de colère », a déclaré Shahar, et Ayelet ajoutant « et je dormais comme un bébé. Nous sommes donc restés ».

Les conséquences d’une fusillade le 7 octobre 2024 sur un bâtiment fortifié à l’extérieur de Kfar Aza, le 25 janvier 2024. (Crédit : Canaan Lidor/Times of Israel)

Ayelet, une masseuse thérapeutique de 55 ans, a déclaré que leur retour au kibboutz « montre aux autres que c’est possible ». « Les kibboutznikim qui expriment des doutes reviendront quand même pour la plupart. Ce n’est que le traumatisme qui parle. J’en suis sûre », a-t-elle affirmé.

Dans la journée, Kfar Aza est animé. Les soldats, les médias étrangers et locaux, les équipes de réhabilitation, les fonctionnaires, les gardes forestiers, les habitants en visite et les hommes politiques entrent et sortent en masse du kibboutz, qui connaît désormais des embouteillages le matin et l’après-midi à son unique barrière d’entrée.

La résidence des Shnorman-Cohen est devenue une sorte de lieu de pèlerinage et Shahar s’efforce d’accueillir les visiteurs. Cela « fait partie de la mission » – d’encourager le retour, a-t-il déclaré.

Le jeudi 25 janvier, parmi les visiteurs figurait Mayan Dotan, une femme de 47 ans, mère de quatre enfants, née à Kfar Aza et qui, avant le 7 octobre, avait vécu à Netiv HaAsara et travaillé à Beeri (ces trois communautés ont été très durement touchées par l’assaut).

Mayan Dotan, au centre, visitant avec des amis la maison de Shahar Shnorman et Ayelet Cohen, au kibboutz Kfar Aza, le 25 janvier 2024. (Crédit : Canaan Lidor)

Mayan, qui terminait sa première visite à son kibboutz natal depuis le 7 octobre, a qualifié le retour de Shahar et Ayelet « d’acte de bravoure ».

« Mais, moi, je ne peux même pas me résoudre à visiter la maison de mon enfance. Je ne crois ni l’armée ni le gouvernement, seulement le Hamas quand ils disent qu’ils recommenceront. J’ai peur qu’ils sortent d’un tunnel et me tombent dessus », a ajouté Mayan, qui vit à Yavne avec le reste de la communauté évacuée de Netiv HaAsara.

De nombreux kibboutzim et moshavim ont déménagé en ville, notamment Reïm (à Tel Aviv), Nir Oz (à Kiryat Gat) et Nahal Oz (à Mishmar HaEmek). De nombreux habitants de Kfar Aza prévoient de quitter Shefayim et Reichman pour le kibboutz Ruhama, situé près de Gaza, dans la région de Tekuma.

Le retour de Shahar et Ayelet à Kfar Aza incite-t-il Mayan à retourner dans son propre moshav, Netiv HaAsara ?

« Pas du tout », a répondu Mayan. « J’ai peur pour eux. Mon cœur s’emballe. » Elle ne s’imagine pas revenir avant 2025, voire pas du tout. Elle a demandé à Ayelet s’il lui arrivait d’avoir peur la nuit.

« La nuit, c’est compliqué », a répondu Ayelet.

« Ce n’est pas effrayant, c’est juste désagréable. Il y a un silence de mort et on a l’impression d’être sans vie et isolé. » Le couple laisse les lumières de son porche allumées toute la nuit pour « briser l’obscurité », comme dit Shahar.

Le couple, qui arbore un drapeau israélien et un drapeau arc-en-ciel sur son porche, a récemment ajouté un drapeau noir. Il symbolise leur deuil, a déclaré Shahar, qui s’est également fait tatouer « 07.10.2023 » sur l’avant-bras.

Cette date, dit-il, « est gravée dans mon bras tout comme Kfar Aza fait partie de mon âme ».

À LIRE : En Israël, le traumatisme du 7 octobre se grave aussi dans la peau

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