L’évasion des détenus palestiniens entraînera-t-elle une escalade des tensions ?
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Analyse

L’évasion des détenus palestiniens entraînera-t-elle une escalade des tensions ?

Des violences massives ne sont pas encore d'actualité mais la question sensible des prisonniers pourrait entraîner de réelles agitations, selon un responsable du Fatah

Les Palestiniens lors d'un rassemblement  à Khan Younès, dans la bande de Gaza, en solidarité avec les prisonniers palestiniens qui se sont évadés de la prison de Gilboa, en Israël, une photo prise le 8 septembre 2021. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)
Les Palestiniens lors d'un rassemblement à Khan Younès, dans la bande de Gaza, en solidarité avec les prisonniers palestiniens qui se sont évadés de la prison de Gilboa, en Israël, une photo prise le 8 septembre 2021. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

L’évasion de six prisonniers palestiniens a entraîné une forte émotion en Cisjordanie et à Gaza. La situation est encore sous contrôle, mais elle rappelle à quel point la question des prisonniers résonne chez les Palestiniens.

Mercredi soir, plusieurs centaines de Palestiniens qui manifestaient en solidarité avec les prisonniers en fuite ont affronté les soldats israéliens à des « points de friction » de toute la Cisjordanie. A Ramallah, les militaires ont essuyé des coups de feu. Il n’y a pas eu blessés, selon l’armée.

Environ neuf Palestiniens ont été blessés par des balles en caoutchouc tirées par les soldats israéliens et un a été touché par une balle réelle, a indiqué le Croissant rouge palestinien.

« Nous en sommes encore au stade initial. Mais la situation pourrait potentiellement s’aggraver – si Israël retrouve les fugitifs et que le pays les élimine, ou si Israël s’engage dans un raid important dans des zones placées sous le contrôle de l’AP, cela pourrait entraîner des affrontements intenses et une réponse conséquente depuis la bande de Gaza », commente Ashraf al-Ajrami, ancien ministre des Affaires des prisonniers de l’AP.

Les groupes terroristes du Hamas et du Jihad islamique ont appelé à davantage d’émeutes, vendredi, en signe de solidarité avec les six fugitifs et avec tous les Palestiniens incarcérés dans les prisons israéliennes.

Les six prisonniers ont pris la fuite, lundi matin, lors d’une échappée belle digne d’un film de cinéma – une opération complexe qui a également prouvé des failles du côté israélien. Cinq détenus sont des membres du Jihad islamique tandis qu’un sixième, Zakaria Zubeidi, est un ancien commandant de l’aile militaire du Fatah, la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa. Zubeidi et quatre des cinq fugitifs avaient été reconnus coupables de graves crimes terroristes.

Pour tenter de prévenir d’autres évasions qui pourraient être inspirées par la fuite des détenus de Gilboa, les autorités israéliennes ont transféré des centaines de prisonniers dans des structures différentes de tout le pays. En réponse, les prisonniers palestiniens se sont rebellés, incendiant les cellules et jetant des chaises sur le personnel. Jeudi, l’État juif a annulé les visites des familles pour tout le mois de septembre, selon la Croix Rouge.

L’évasion a été saluée et fêtée en Cisjordanie et à Gaza. Pour de nombreux Palestiniens, le coup porté au système de sécurité israélien, si méprisé, a été une raison suffisante de se réjouir.

Elle a aussi été exploitée par les groupes terroristes auprès de l’opinion publique. Le Hamas et le Jihad islamique ont tous les deux menacé l’État juif de représailles si les Israéliens devaient s’en prendre aux détenus en fuite.

Au mois de mai, le Hamas avait profité des tensions accrues à Jérusalem pour ouvrir les hostilités avec Israël, entraînant onze jours de conflit entre les deux parties. A la fin de cette mini-guerre, le Hamas avait vu sa popularité s’envoler, tandis qu’Israël avait été âprement critiqué devant le tribunal de l’opinion publique internationale.

D’anciens responsables israéliens de la sécurité craignent que, à l’instar du statut de Jérusalem, la question des prisonniers soit suffisamment sensible pour pouvoir déclencher potentiellement un nouveau conflit.

« Toute action de représailles contre les prisonniers ouvrira les portes de l’enfer à Israël, à chaque endroit », a déclaré le Jihad islamique palestinien, mardi.

Photo d’illustration : Des membres du Jihad islamique lors des funérailles de Muin Al-Attar, un Palestinien de 42 ans, mort lors d’une explosion intérieure sur un site du Jihad islamique à Gaza, le 8 septembre 2019. (Crédit : Hassan Jedi/Flash90)

« S’il y a une sorte d’affrontement armé entre les fugitifs et Israël et que l’un des Palestiniens doit mourir, il pourrait y avoir des tirs de roquettes, un affrontement entre Israël et le Jihad islamique. Ou, ce qui est peut-être le plus redouté : un embrasement de la Cisjordanie », explique de son côté Mukhaimar Abu Saada, professeur de sciences politiques à l’université Al-Azhar à Gaza.

Le Hamas, le groupe terroriste qui contrôle la bande de Gaza, a averti jeudi qu’il était prêt « à tous les sacrifices pour défendre nos héroïques prisonniers. »

Pour les Palestiniens, la destinée des individus placés en détention par Israël pour des crimes et délits sécuritaires est une question très importante. C’est une question qui relève de l’intime : de nombreux Palestiniens ont des parents ou des amis qui ont dû affronter le système israélien de la justice militaire, pour répondre de délits ou de crimes divers allant du moins grave au plus grave – jets de pierre, incitations à la violence ou implication dans un attentat terroriste meurtrier.

« Si ce n’est pas le cas pour vous, alors c’est le cas de votre voisin. Et si votre fils n’est pas en prison actuellement, alors il l’était peut-être il y a deux ans. Il n’existe aucune famille palestinienne qui n’a pas eu un parent ou un proche dans une prison israélienne », explique Qaddura Fares, officiel du Fatah en charge du Club des prisonniers palestiniens.

L’armée israélienne entre aussi régulièrement dans les villes et dans les villages palestiniens de Cisjordanie pour procéder à des arrestations. Les coups sur la porte, en fin de nuit, par des soldats israéliens au cours d’une mission de recherche et de perquisition qui entraîne le placement en détention, l’interrogatoire et la libération d’un proche, est une expérience vécue par de nombreux Palestiniens.

Au moins cinq des six fugitifs ayant pris la fuite avant l’aube, lundi, étaient condamnés pour des crimes terroristes de haut-niveau. Certains avaient publiquement avoué leurs actes, comme Eham Kamamji, qui avait assassiné Elisha Asheri, 18 ans, un jeune homme originaire de l’implantation d’Itamar en Cisjordanie, en 2006.

Zubeidi s’est rendu célèbre pendant la Seconde intifada pour avoir été le cerveau d’attaques contre des soldats et des civils israéliens. Il avait notamment été à l’origine d’un attentat-suicide à la bombe qui avait été commis dans le cœur de Tel Aviv. Il a été arrêté une nouvelle fois par les autorités israéliennes en 2019, qui l’ont accusé de se livrer à nouveau à des activités terroristes.

Zakaria Zubeidi, leader de l’époque de la Brigade des martyrs d’Al-Aqsa en Cisjordanie, porté par ses partisans pendant un rassemblement en vue d’une campagne présidentielle en soutien à Mahmoud Abbas à Jénine, en Cisjordanie, le 30 décembre 2014. (Crédit : Nasser Nasser/AP)

Mais de nombreux Palestiniens ne se préoccupent guère de ce type de casier judiciaire car ils considèrent que la violence est un moyen de résistance légitime s’agissant d’Israël. Les sondages réalisés par Khalil Shikaki, spécialiste expérimenté des enquêtes d’opinion, révèlent habituellement qu’une partie importante de l’opinion publique palestinienne – ils étaient récemment près de 39 % – soutient « la lutte armée » qui est, selon elle, le moyen le plus efficace de mettre un terme au contrôle militaire israélien.

« Nous ne les considérons pas comme – comme des terroristes, des assassins ou des meurtriers. Nous ne les considérons absolument pas comme ça. Nous les considérons comme Charles De Gaulle, quand il a combattu les nazis, ou comme les vietnamiens qui ont lutté contre l’impérialisme français », continue Fares, se référant à deux insurrection contre la domination étrangère.

« Prêts à exploser »

En Cisjordanie – comme le prouvent les affrontements épars qui ont eu lieu mercredi soir – la question des prisonniers peut faire descendre les Palestiniens dans les rues. En 2017, des dizaines de milliers de personnes avaient ainsi manifesté pour afficher leur solidarité avec des détenus palestiniens en grève de la faim dans les prisons israéliennes.

Des personnalités de l’Autorité palestinienne ont célébré l’évasion et le média officiel de l’AP a pris part à l’enthousiasme général.

« C’est le droit des prisonniers d’être en quête de liberté, tout comme c’est le droit de notre peuple. Nous devons faire tous les efforts possibles pour libérer les détenus. Je les salue et j’espère que ces prisons vont un jour disparaître et qu’elles ne reviendront jamais », a commenté samedi le Premier ministre de l’AP, Mohammad Shtayyeh.

Mais l’Autorité palestinienne est sur la corde raide : Ramallah paierait un prix élevé si la situation sécuritaire en Cisjordanie devait se détériorer, explique al-Ajrami.

« Entre le soutien apporté à cette évasion en général et la volonté d’éviter de perdre le contrôle de la situation, de voir des affrontements se produire, l’AP est bloquée entre deux intérêts diamétralement opposés. Ce n’est pas une situation facile », continue al-Ajrami.

Des Palestiniens participent à une manifestation en soutien aux prisonniers palestiniens détenus dans les prisons israéliennes à Gaza City, le 17 avril 2018. (Crédit : Mahmud Hams/AFP)

Ramallah est d’ores et déjà en pleine crise de légitimité. Les Palestiniens considèrent les autorités de Cisjordanie comme corrompues, inefficaces, de plus en plus autoritaires. Des manifestations ont été organisées, fin juin, suite à la mort d’un éminent activiste et féroce critique de l’AP, Nizar Banat, décédé alors qu’il était en détention sous la garde des forces de l’AP.

Un ancien responsable israélien de la sécurité ajoute que la situation pourrait encore devenir plus difficile pour Ramallah si ses forces de sécurité devaient elles-mêmes tomber sur les fugitifs. Les remettre à Israël serait impensable au vu de l’opposition publique à un tel cas de figure et ne pas les livrer à Israël serait presque impossible.

Les tensions entre l’État juif et les Palestiniens ont peut-être diminué depuis l’escalade du mois de mai mais elles bouillonnent encore sous la surface, n’attendant qu’une opportunité pour réapparaître au grand jour, dit Fares.

« Les choses sont prêtes à exploser. Tout le combustible explosif est là », ajoute-t-il. « La question est de savoir quand se produira l’étincelle. Et cela, c’est encore impossible à dire. »

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