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Analyse

Pour punir Israël de la guerre contre le Hamas, les Turcs acceptent de payer le prix

La pression politique a contraint Erdogan à interrompre à contrecœur l'exportation de 54 produits vers l'État juif, mais une grande partie de l'opinion publique juge cela insuffisant

Manifestation pro-palestinienne et anti-Israël, à Istanbul, en Turquie, le 5 avril 2024. (Crédit : Khalil Hamra/AP)
Manifestation pro-palestinienne et anti-Israël, à Istanbul, en Turquie, le 5 avril 2024. (Crédit : Khalil Hamra/AP)

ISTANBUL – Le 9 avril, le gouvernement turc a lancé une série de restrictions commerciales à l’encontre d’Israël, dans le but déclaré de pénaliser l’État juif pour la guerre en cours contre le groupe terroriste palestinien du Hamas dans la bande de Gaza et la crise humanitaire qui en résulterait.

Bien que la Turquie soit proche de la récession et continue de souffrir de l’inflation galopante qui la frappe depuis des années, le peuple turc, majoritairement conservateur, n’a pas seulement soutenu le déclenchement d’une guerre commerciale avec Israël, il l’a exigé.

Les restrictions imposées à Israël sont intervenues quelques jours seulement après que le Parti de la justice et du développement (AKP) du président turc Recep Tayyip Erdogan, au pouvoir, a subi une grave défaite aux élections locales, pour la première fois depuis 1977, Istanbul, Ankara et Izmir élisant des maires du Parti républicain du peuple (CHP), un parti d’opposition.

Les partis d’opposition de droite et de gauche ont longtemps joué sur le soutien enthousiaste des Turcs aux coreligionnaires musulmans de Gaza, critiquant le gouvernement d’Erdogan pour avoir continué à commercer avec Israël pendant la guerre. Le gouvernement et les médias ont constamment présenté la guerre comme une guerre défensive pour le Hamas.

Si le peuple turc sait que la guerre entre Israël et le groupe terroriste palestinien a commencé le 7 octobre, les médias nationaux, largement influencés par le gouvernement, ont minimisé les atrocités commises par le Hamas qui ont déclenché le conflit, à tel point que la majorité de la population n’en a pas conscience.

Au contraire, la plupart des gens pensent qu’Israël a unilatéralement attaqué Gaza, et Erdogan, qui a décrit « le Hamas comme des guerriers saints repoussant une offensive israélienne », alimente cette fausse idée.

Le candidat à la mairie d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, du Parti républicain du peuple (CHP), s’adressant à ses partisans devant l’hôtel de ville d’Istanbul, en Turquie, le 1er avril 2024. (Crédit : Emrah Gurel)

Le 7 octobre, des milliers de terroristes du Hamas ont fait irruption en Israël depuis la bande de Gaza par voie terrestre, aérienne et maritime, tuant près de 1 200 personnes et prenant 253 otages de tous âges sous le couvert d’un déluge de milliers de roquettes tirées sur les villes et villages du sud d’Israël.

La majorité des personnes tuées étaient des civils, notamment des bébés, des enfants et des personnes âgées. Des familles entières ont été exécutées dans leurs maisons, et de nombreuses autres victimes – dont 364 au Festival de musique Supernova à proximité du kibboutz Reïm – ont également été massacrées au cours d’horribles actes de brutalité.

L’opinion publique turque n’a pas été tendre avec toute implication de culpabilité de la part du groupe terroriste palestinien du Hamas, aussi minime soit-elle.

Le 27 février, Ozgur Ozel, président du parti laïc CHP – qui dirige l’opposition turque avec le deuxième plus grand nombre de sièges parlementaires après l’AKP – a décrit les atrocités du 7 octobre comme une attaque terroriste qui a déclenché une réponse « disproportionnée » de la part d’Israël.

Le président du Parti républicain du peuple (CHP), Ozgur Ozel, s’adressant aux journalistes lors d’une manifestation contre la censure, devant la Cour constitutionnelle, à Ankara, le 8 novembre 2023. (Crédit : Adem Altan/AFP)

Il a ensuite été critiqué par les médias turcs pour sa déclaration « scandaleuse ». Depuis, le parti s’est abstenu de mentionner le Hamas, préférant se concentrer sur les victimes civiles de Gaza.

Autodestructeur mais populaire

La volonté turque de punir Israël par des sanctions économiques n’a pas changé, même si l’opinion mondiale semble à nouveau favorable à l’État juif après l’attaque de quelque 500 drones et missiles iraniens le 13 avril. De même, il n’y a pas eu d’inquiétude significative concernant les sanctions de rétorsion imposées à la Turquie par les États-Unis et Israël.

L’État juif était le 13e destinataire des exportations turques en 2023, et les échanges entre les deux pays ont totalisé 5,42 milliards de dollars, selon l’Union des exportateurs turcs et l’agence de statistiques Turkstat.

Les destructions causées par les terroristes du Hamas au kibboutz Beeri, près de la frontière entre Israël et Gaza, dans le sud d’Israël, le 14 octobre 2023. (Crédit : Erik Marmor/Flash90/Dossier)

Le 15 avril, Omer Faruk Gergerlioglu, militant des droits de l’Homme et membre du Parti de l’égalité et de la démocratie (DEM), un parti pro-kurde, a appelé à aller plus loin dans les restrictions commerciales et à instaurer une interdiction totale du commerce avec Israël.

Actuellement, les restrictions empêchent l’exportation de 54 produits vers Israël.

Ozel, du CHP, a également critiqué le fait que le gouvernement ait continué à faire des affaires avec Israël tout au long de la guerre, déclarant que « le commerce avec Israël est une trahison de la Palestine ».

Faire des affaires avec l’État juif est également devenu une source d’accusations et de chasses aux sorcières.

Des manifestants pro-palestiniens et anti-Israël, à Istanbul, en Turquie, le 5 avril 2024. (Crédit : Khalil Hamra/AP)

Le 7 avril, le journaliste Metin Cihan a affirmé à tort qu’une société appartenant à Hilmi Durgun, chef adjoint du Parti d’action nationale (MHP) à Antalya, était en fait la branche turque de la multinationale agricole israélienne Haifa Group.

Durgun a nié avec véhémence cette affirmation, affirmant que son entreprise, Agrosel Tarim, ne faisait qu’acheter des matières premières pour produire des engrais auprès du groupe Haifa, qu’il a qualifié de premier producteur et fournisseur mondial de ce type de produits.

Le MHP soutient généralement qu’Israël est responsable de la guerre à Gaza, et le chef du parti, Devlet Bahceli, a qualifié « d’inhumaines » les opérations menées par l’armée israélienne dans cette région.

Le parti d’opposition turc qui a ouvertement adopté la position la plus ferme contre le Hamas est le Bon Parti (IYI), dont la dirigeante Meral Aksener a ciblé le soutien d’Erdogan au groupe terroriste palestinien tout en critiquant le Premier ministre Benjamin Netanyahu lors de la conférence nationale de son parti qui s’est tenu en novembre.

Des manifestants pro-palestiniens et anti-Israël, à Istanbul, en Turquie, le 5 avril 2024. (Crédit : Khalil Hamra/AP)

« Le massacre de civils par le Hamas a occulté les droits de la Palestine en vertu du droit international et a servi le sale agenda de Netanyahu, infligeant ainsi le coup le plus dur au peuple palestinien », avait-elle déclaré.

Des opinions quelque peu divergentes

Si l’opinion publique turque n’est pas entièrement divisée sur les nuances à apporter à la restriction des échanges avec Israël, il est largement admis que les restrictions actuelles du gouvernement Erdogan sont inadéquates, surtout si l’on tient compte du nombre de morts palestiniens.

Cela peut refléter les effets des politiques islamistes d’Erdogan en Turquie et la conviction que le monde musulman est collectivement responsable du bien-être de ses coreligionnaires. À cela s’ajoute la conviction de nombreux conservateurs que la Turquie a toute sa place à l’avant-garde de toute initiative visant à aider ses coreligionnaires musulmans – une conviction qui découle probablement de sentiments résiduels d’impérialisme et de l’idée que, bien qu’officiellement laïque, la République moderne de Turquie est l’héritière du califat ottoman.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan prononçant un discours sur fond de graphique représentant de manière fallacieuse des territoires israéliens en expansion et des territoires palestiniens en régression, lors de la cérémonie d’ouverture du forum diplomatique d’Antalya, à Antalya, en Turquie, le 1er mars 2024. (Crédit : Khalil Hamra/AP)

Le Times of Israel a interrogé un certain nombre de citoyens qui ont exprimé des opinions divergentes sur les restrictions commerciales, mais tous ont demandé que leurs noms ne soient pas divulgués en raison de la sensibilité du sujet.

Une journaliste nommée Humeyra estime que si les atrocités commises par le Hamas le 7 octobre sont répréhensibles, elles sont le résultat de la politique menée de longue date par Israël. Elle tient Israël et le groupe terroriste palestinien pour responsables de la mort de civils. Elle soutient la décision d’Erdogan d’imposer des restrictions au commerce avec Israël.

« Jusqu’à présent, le gouvernement ne répondait que verbalement aux attaques d’Israël contre les Palestiniens, qui se sont multipliées au cours des six derniers mois. Le peuple turc est descendu dans la rue à de multiples reprises pour soutenir les Palestiniens depuis le premier jour », a déclaré Humeyra. « Je pense que la restriction des échanges a été une décision tardive mais correcte. »

Une minorité non négligeable de Turcs préfère cependant une approche isolationniste cette fois-ci, après que des millions de réfugiés syriens ont afflué en Turquie à la suite de l’implication du pays dans la guerre civile syrienne.

Haluk s’inquiètant d’un afflux de réfugiés gazaouis si la Turquie s’implique trop dans le conflit entre Israël et le Hamas. (Crédit : Autorisation)

Haluk, qui travaille dans le secteur du tourisme, se plaint de la migration incontrôlée vers Istanbul et affirme que le seul rôle que la Turquie devrait jouer à Gaza est de fournir une aide humanitaire, craignant que toute autre implication ne risque d’embourber le pays dans une nouvelle crise de réfugiés.

« La situation des réfugiés a causé de graves problèmes, tant économiques que sociologiques », a déclaré Haluk. « Si nous faisons quoi que ce soit pour créer une nouvelle vague de migration, cela ne fera qu’engendrer des problèmes économiques encore plus graves. »

Et puis il y a ceux qui pensent que la Turquie et Israël ont des intérêts communs.

Usame, étudiant en communication et médias à l’Université d’Istanbul, estime que ni Israël ni les Palestiniens n’ont de raison valable de s’en prendre à des civils innocents. Il pense également que les intérêts turcs et israéliens ne sont pas diamétralement opposés.

« Je ne pense pas que la plupart des gens comprennent vraiment ce qui s’est passé le 7 octobre avec l’attaque lancée par le Hamas, et je pense que les médias et de nombreux politiciens en sont responsables », a déclaré Usame. « La Turquie et Israël souhaitent tous deux un Moyen-Orient démocratique, mais il faut d’abord mettre fin à la guerre à Gaza. »

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