Pourquoi « Mein Kampf » a été publié en arabe, turc, persan, mais pas en hébreu
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Pourquoi « Mein Kampf » a été publié en arabe, turc, persan, mais pas en hébreu

Un nouveau livre examine les tentatives pour traduire le livre d'Hitler, dont un député en 1995 a demandé au ministère de la Santé de l'interdire. Les choses vont peut-être changer

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Une édition allemande de "Mein Kampf" ("Ma lutte") d'Adolf Hitler exposée à l'Institut d'histoire contemporaine de Munich, le 11 décembre 2015. (Matthias Balk/dpa via AP, Dossier)
Une édition allemande de "Mein Kampf" ("Ma lutte") d'Adolf Hitler exposée à l'Institut d'histoire contemporaine de Munich, le 11 décembre 2015. (Matthias Balk/dpa via AP, Dossier)

Israël est le leader mondial de la recherche sur la Shoah. Il n’y a aucun aspect de l’anéantissement systématique du peuple juif par l’Allemagne nazie que les historiens israéliens n’ont pas étudié en profondeur. Or, aucune édition complète de « Mein Kampf » d’Adolf Hitler, qui a jeté les bases idéologiques du nazisme et fut sans doute l’un des livres les plus influents du XXe siècle, n’a jamais été publiée en hébreu.

Le livre a été traduit dans au moins 16 langues – dont l’arabe, le persan et le turc – et en 1933, Chaim Weizmann, qui deviendra plus tard le premier président d’Israël, a joué un rôle déterminant dans sa traduction en anglais. Mais 94 ans après sa première publication en Allemagne, les locuteurs hébreux n’ont jamais eu l’occasion de lire le discours de haine dans son intégralité.

« Des chercheurs israéliens sur la Shoah et des chercheurs juifs allemands ont inclus un certain nombre d’extraits de ‘Mein Kampf’ dans leurs manuels scolaires, et ont bien sûr renvoyé leurs étudiants aux chapitres pertinents de la version anglaise du livre dans des cours sur le nazisme et la Shoah en Europe. Mais rien de plus », note l’historien Oded Heilbronner dans un article pour une nouvelle anthologie allemande sur diverses traductions du manifeste nazi.

« A ce jour, aucune tentative n’a été faite pour traduire et distribuer une version hébraïque de l’intégralité du livre », écrit-il – bien qu’il ait lui-même l’intention de publier une telle édition dans les mois à venir.

Au milieu des années 1990, l’Université hébraïque de Jérusalem a publié, en édition très limitée, une traduction partielle. Les membres de la Knesset de toutes les tendances politiques ont rapidement dénoncé la décision de publier des parties du livre dans la langue sacrée, plus d’un législateur souhaitant qu’il soit interdit, de peur que le texte ne nuise à la « santé spirituelle » de la nation.

Cette entreprise de l’Université hébraïque a vu le jour après que le survivant de la Shoah Dan Yaron, qui avait passé des années à traduire le livre de sa propre initiative, eut contacté Moshe Zimmermann, qui à l’époque dirigeait l’Institut d’histoire allemande de cette université.

« Zimmermann était heureux de participer à la publication du livre. Cependant, pour des raisons politiques et académiques, ainsi que pour des raisons d’inquiétude face à l’ampleur de la réponse du public israélien, il a été décidé que seules certaines parties du livre seraient publiées… et que cette version ne serait utilisée que dans les classes et les séminaires », écrit Heilbronner.

Heilbronner, aujourd’hui maître de conférences en études culturelles au Shenkar College of Design and Art de Tel Aviv et chercheur en histoire à l’Université hébraïque, a rejoint Zimmermann dans la publication de l’édition et a co-écrit son introduction.

Over 12 million copies of 'Mein Kampf' have been sold. (photo credit: dccarbone/CC-BY, vi Flickr)
« Mein Kampf » (Crédit : dccarbone/CC-BY, via Flickr)

Ensemble, ils ont choisi les parties « qui transmettent le mieux la version d’Hitler des événements historiques liés à l’Allemagne de l’après-guerre, sa vie à Munich, ses premières activités politiques et son interprétation des débuts du parti nazi à Munich », écrit Heilbronner dans la nouvelle anthologie, qui a été publiée en Allemagne la semaine dernière.

« De plus, les rédacteurs ont choisi de publier les parties qui avaient une dimension idéologico-politique et qui traitaient de la propagande, de la race, du problème communiste et du Lebensraum (besoin d’espace vital, justification de l’expansion territoriale) à l’Est, ainsi que des chapitres qui concernaient les socialistes, la structure de l’État allemand et la vision du monde d’Hitler.

Les segments anti-juifs de « Mein Kampf » ont été ajoutés en annexe à la version hébraïque de 300 pages, avec des notes de bas de page et des explications mettant ces déclarations dans un contexte historique, idéologique et sémantique.

« En dépit de notre répulsion collective et à la suite d’hésitations personnelles difficiles, j’en suis venu à la conclusion qu’il est nécessaire de permettre un accès pratique à ce sujet douloureux, devenu un document historique, en langue hébraïque », a écrit Dan Yaron, le traducteur, dans son introduction au livre des années 1990.

Nous devons nous familiariser avec le contexte des événements tragiques, avec les pensées et les méthodes du tyran nazi, afin de « connaître notre ennemi » et de nous préparer à un moment où, ou si, des vicissitudes dangereuses devaient se produire dans une société ou une autre.

Interdire le « livre de l’abomination ».

Rendre l’allemand alambiqué d’Hitler dans n’importe quelle langue est un défi – beaucoup ont lutté avec le titre même du livre, mais on en reparlera plus tard – et traduire « Mein Kampf » en langue de la Bible était bien sûr particulièrement difficile.

« Le principal obstacle était l’expression allemande völkisch, qui était populaire au sein de la droite allemande de l’époque et parmi les membres du jeune mouvement nazi. Hitler utilise fréquemment cette expression, et le traducteur et les éditeurs ont eu du mal à trouver un parallèle approprié en hébreu », se souvient Heilbronner.

Je nie complètement le titre ‘Maavaki’. Cela souille la langue hébraïque

Les éditeurs ont finalement choisi עממותי – amamuti – un mot utilisé par les écrivains hébreux depuis le début du 20e siècle. En hébreu, ce terme est associé au « nationalisme et à l’ethnicité, tout comme le terme anglais folkism« , explique Heilbronner.

Le livre lui-même, dont seulement 500 exemplaires ont été imprimés, était intitulé « Chapters from ‘My Struggle’ by Adolf Hitler » (Prakim Mitoch « Maavaki » shel Adolf Hitler). Traduire les mots « Mein Kampf » en hébreu, plutôt que d’utiliser le titre allemand, « était le fruit d’une décision calculée qui tenait compte d’une éventuelle agitation publique après l’apparition d’un tel titre sur la couverture du livre », écrit Heilbronner.

La couverture de la traduction partielle de 1995 de « Mein Kampf » en hébreu. (Avec l’aimable autorisation de Magnes Press)

Cependant, certains politiciens israéliens se sont offensés de la traduction du nom de l’œuvre nocive d’Hitler.

« Tout d’abord, le titre du livre. Je nie complètement le titre Maavaki. Mon combat ? Cela souille la langue hébraïque. L’expression ‘Mein Kampf’ devrait être utilisée à la place », a protesté le député travailliste Yoram Lass lors d’une réunion de la Knesset sur ce sujet le 22 février 1995.

Shaul Amor du Likud a accepté que le titre reste « Mein Kampf », exigeant que la traduction hébraïque ne soit disponible qu’à des fins universitaires. « Mais Dieu nous en préserve, on ne peut pas permettre qu’il circule parmi le public », a-t-il dit. « Quiconque prétend qu’il n’y a aucune chance qu’un mouvement nazi se lève ici a tort. Des éléments anti-nationaux extrêmes qui s’efforcent de détruire l’Etat d’Israël et d’imiter, à Dieu ne plaise, les plus grands tyrans et assassins du peuple juif, existent même ici. »

Le député Yigal Bibi, du Parti national religieux, a souligné l’ironie du fait que la publication des œuvres d’Hitler était interdite en Allemagne mais disponible en Israël. (En Allemagne, une nouvelle édition scientifiquement annotée de « Mein Kampf » a été publiée en janvier 2016, peu après l’expiration des droits d’auteur du Land de Bavière.)

Une copie de « Hitler, Mein Kampf – Une édition critique » se trouve sur un présentoir dans une librairie de Munich, en Allemagne, le vendredi 8 janvier 2016. Cette édition annotée est la première version du célèbre manifeste d’Adolf Hitler à être publiée en Allemagne depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. (AP/Matthias Schrader)

« Je crois que nous avons le talent de commettre les erreurs d’autodestruction les plus graves », a déclaré Bibi.

Il est possible d’étudier l’histoire sans traduire « Mein Kampf » en hébreu, a-t-il soutenu, notant que très peu d’universitaires ne connaissent ni l’anglais, ni le français, ni l’allemand, ni aucune autre langue dans laquelle le livre était disponible.

« Je veux demander au ministre de la Santé, dans l’intérêt de la santé du peuple, la santé spirituelle du peuple : Interdisez-le », a-t-il poursuivi. « Je pense que c’est aussi un livre d’abomination. J’envisage aussi d’aller à la police et de porter plainte contre l’université pour avoir imprimé ces livres obscènes. »

Le député Avraham Ravitz, du parti Yahadout HaTorah, craignait que certaines personnes « en marge de notre population lisent le livre, à Dieu ne plaise, et absurdement, par masochisme – souvent exprimé dans la société israélienne, malheureusement – s’identifient à certains des messages que transmet un livre aussi méprisable ». Il a donc insisté pour que le livre soit imprimé « dans les conditions et restrictions déterminées par le ministère de la Santé ».

L’aversion des locuteurs hébreux pour ‘Mein Kampf’ est aussi un ‘témoignage de la position complexe et problématique de la mémoire de la Shoah parmi le public israélien’

David Magen du Likud a proposé que tout chercheur qui aurait besoin de « jeter un coup d’œil à cette abomination » y ait accès gratuitement. Le fait de ne pas demander d’argent pour ce « texte méprisable », a-t-il soutenu, a « une valeur symbolique, émotionnelle et importante ».

Le législateur a finalement voté en faveur du renvoi de la question à la Commission d’éducation de la Knesset, bien qu’aucune autre discussion ne semble avoir eu lieu.

« Le livre a été rapidement épuisé et n’a pas été réimprimé. Au fil des ans, le prix du livre a grimpé en flèche ; les librairies d’occasion le proposent maintenant pour des centaines de shekels », écrit Heilbronner.

Plusieurs traductions de « Mein Kampf ». (Crédit : Institut für Zeitgeschichte / Alexander Markus Klotz)

Et aujourd’hui ?

Aujourd’hui, les historiens et les éditeurs israéliens débattent encore des mérites d’une traduction intégrale en hébreu de « Mein Kampf ». Certains prétendent qu’un ouvrage d’histoire qui fait autorité et qui revêt une importance capitale pour l’étude de l’histoire juive, devrait être facilement accessible aux chercheurs. D’autres font remarquer que le texte antisémite d’Hitler est mal écrit et ennuyeux, et que la poignée d’historiens qui ont besoin de le lire peut consulter des traductions dans d’autres langues.

Selon Heilbronner, l’absence d’une version hébraïque de « Mein Kampf » est « un autre vestige d’Israël post-création, où le boycott de la langue et la culture allemande était un des signes de la précarité de la société israélienne« .

Le temps du boycott de la musique de Wagner et des écrits d’Hitler « est révolu dans l’histoire israélienne », postule-t-il. En même temps, l’aversion des locuteurs hébreux pour « Mein Kampf » est aussi un « témoignage de la position complexe et problématique de la mémoire de la Shoah parmi le public israélien. »

Ainsi, Zimmermann et Heilbronner, qui ont publié la traduction hébraïque partielle en 1995, prévoient actuellement de publier la traduction de Yaron dans son intégralité, avec de nouvelles annotations, plus tard cette année ou au début de l’année prochaine.

L’historien Othmar Ploeckinger, qui a compilé la nouvelle anthologie allemande contenant l’article de Heilbronner et d’autres sur les différentes traductions de « Mein Kampf », s’est déclaré principalement en faveur de fournir au public une traduction complète du livre, car elle donne aux lecteurs une « meilleure compréhension des pensées brutales et inhumaines d’Hitler que des extraits ».

Othmar Plöckinger. (Crédit : Autorisation)

Le fait de ne traduire qu’une sélection du texte donne inévitablement une meilleure image que l’ensemble, a-t-il affirmé dans une récente interview accordée au Times of Israel. Pour étayer son point de vue, il cite une lettre que l’homme politique et écrivain juif britannique Leonard Stein envoya au dirigeant sioniste Chaim Weizmann en juillet 1933, accompagnée d’extraits d’une traduction de « Mein Kampf ».

« Dans la nature des choses, toute sélection dans le livre d’Hitler implique une amélioration par rapport à l’original », écrivit Stein au dirigeant sioniste de l’époque. « En faisant des extraits sur n’importe quel sujet et sous n’importe quel angle, le sélectionneur est inévitablement amené à choisir les passages les plus concentrés et les plus efficaces, mais ce faisant, il donne nécessairement une fausse impression du caractère littéraire du livre ».

« Mais », ajouta Ploeckinger, « c’est bien sûr à la société et à la communauté scientifique de chaque pays de relever ce défi, car le livre d’Hitler n’est pas seulement une source historique, mais il touche le passé et le présent de bien des manières différentes.

Comment deux sionistes en sont-ils venus à traduire Hitler ?

Stein était frustré par le contenu limité des extraits de « Mein Kampf » qui avaient été publiés peu avant dans la presse britannique.

« Il est très regrettable que les passages reproduits dans le Times, en particulier ceux sur la question juive, aient tendance à donner l’impression qu’ils représentent un texte continu », écrit-il à Weizmann, né dans l’Empire russe et installé en Grande-Bretagne en 1904.

Chaim Weizmann, premier président d’Israël, photographié en 1949. (Photo : Hugo Mendelson / Wikipedia)

« Comme vous le verrez dans les extraits ci-joints, les déclarations les plus dommageables qui révèlent le caractère véritable de l’argument dans son intégralité – tout comme l’auto-adulation mégalomane de la race nordique ou la fausse représentation vraiment satanique du sionisme – ont été complètement ignorées », déplore Stein.

Weizmann a transmis la traduction de Stein – 28 pages contenant des extraits de divers chapitres, tels que « L’Aryen », « Le Juif » et « Les objets de la politique étrangère allemande » – au ministère britannique des Affaires étrangères. Il n’a jamais été publié.

Cette traduction initiée par Weizmann, qui fut plus tard président d’Israël de 1949 à 1952, n’était pas la seule dont le but était de prémunir le monde d’Hitler. D’autres versions, cependant, appréciaient le Führer et sa vision antisémite.

« Depuis les années 1930 jusqu’à aujourd’hui, nous pouvons trouver toutes sortes de motivations derrière la traduction de ‘Mein Kampf’. Bien sûr, la traduction russe de 1932/33 était motivée par la mise en garde et la dénonciation. D’un autre côté, les traductions en espagnol et en néerlandais étaient très favorables », a dit M. Ploeckinger.

« Nous avons à la fois des traductions d’approbation et des traductions accusatoires en anglais et en français dans les années 1930 et 1940. Et les motivations changeaient parfois. »

La première traduction turque, par exemple, était destinée à mettre en garde les lecteurs contre Hitler, tandis que d’autres versions turques présentaient le livre sous un jour positif, a-t-il dit.

En 1934, moins d’une décennie après la première publication de « Mein Kampf » en Allemagne, une version partielle en arabe est parue dans le journal al-Nida de Beyrouth. La traduction, qui était basée sur une version anglaise du livre, approuvait le message d’Hitler, mais de nombreux intellectuels arabes étaient critiques, « notamment en ce qui concerne le racisme d’Hitler », a dit M. Ploeckinger.

D’autres traductions en arabe ont suivi, la plupart du temps en regardant la « carrière personnelle et les attitudes politiques » d’Hitler sous un jour positif mais sceptique de l’idéologie raciale qu’il épousait, selon l’historien expérimenté.

La version arabe de « Mein Kampf » d’Hitler en vente à Amman, le 26 mars 2015. (Crédit : Avi Lewis / Times of Israël, Benyamin Loudmer)

En 1938, la première traduction en persan de « Mein Kampf » est publiée à Téhéran. « C’était une traduction – ou plutôt une re-narration – très approbatrice d’un fasciste avoué qui était même d’accord avec le concept du racisme aryen », a dit Ploeckinger.

En travaillant à son anthologie sur les traductions de « Mein Kampf », Ploeckinger a acquis une connaissance nouvelle et plus approfondie du style de Hitler, de la formulation et de la structure générale de son livre.

« Et cela montre l’influence du travail des traducteurs sur la perception d’Hitler et du national-socialisme en dehors des pays germanophones », a-t-il déclaré.

« Par exemple, en allemand, nous prenons le titre ‘Mein Kampf’ pour acquis. Mais un traducteur doit réfléchir à des variantes et prendre une décision – Ma lutte ? Mon combat ? Ma bataille ? Sans parler de termes plus difficiles comme völkisch, Lebensraum ou Weltanschauung. De tels mots ont des implications linguistiques et idéologiques très spécifiques en allemand, qui ne peuvent pas être simplement ‘traduites' ».

Ainsi, a-t-il poursuivi, les traducteurs ont le pouvoir de créer une impression d’Hitler qui correspond à leurs propres vues : « sophistiqué ou sans esprit, impitoyable ou vigoureux, raisonnable ou dangereux. »

Othmar Plöckinger (Hg.), Sprache zwischen Politik, Ideologie und Geschichtsschreibung: Analysen historischer und aktueller Übersetzungen von “Mein Kampf”. Steiner Verlag, 2019, 244 pages.

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