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Sages, célébrités, anciens combattants, escrocs : à la découverte du carré juif d’un cimetière new-yorkais

Le cimetière du Mount Hebron, dans le Queens, date de 1903 et compte plus de 231 000 tombes. Sa Legacy Foundation propose des visites audio pour en savoir plus sur ces hôtes

Le carré de l'Alliance théâtrale yiddish du cimetière du mont Hébron, dans le Queens, à New York, possède des tombes du début des années 1900. Les visiteurs du cimetière peuvent faire une visite audio en autonomie pour découvrir leur histoire. (Cathryn J. Prince)
Le carré de l'Alliance théâtrale yiddish du cimetière du mont Hébron, dans le Queens, à New York, possède des tombes du début des années 1900. Les visiteurs du cimetière peuvent faire une visite audio en autonomie pour découvrir leur histoire. (Cathryn J. Prince)

NEW YORK – Adam Ginsberg, directeur du cimetière du Mount Hebron, s’est arrêté devant la pierre tombale du ténor yiddish d’origine ukrainienne David Medoff, a sorti son téléphone et appuyé sur la touche play. La voix de Medoff, interprétant « Song of Braise », s’est répandue partout – et ce, malgré le rugissement d’un avion de ligne en pleine descente vers l’aéroport de LaGuardia tout proche.

La tombe de Medoff est l’une des étapes de l’audioguide yiddish du cimetière, initiative de la Legacy Foundation du cimetière du Mount Hebron pour mettre en avant l’apport des personnes qui y sont enterrées, pour le bien des générations à venir, comme en témoignent par ailleurs les stages initiés en partenariat avec le CUNY Queens College, en 2019, pour inciter les étudiants à creuser leur histoire.

« Ici, on nous parle des remarquables contributions apportées par les Juifs américains à la ville, à l’État et au pays tout entier », résume Ginsberg lors d’une récente matinée pluvieuse passée à arpenter les allées de ce cimetière à pied et en voiture aux côtés du Times of Israel.

Situé entre la Long Island Expressway et la Van Wyck, le cimetière du quartier juif de Kew Gardens Hills, dans le Queens, a été créé en 1903 : c’était à l’époque le carré juif du cimetière de Cedar Grove. L’ensemble du cimetière, d’une surface d’un peu plus de 100 hectares, s’étend sur ce qui était Spring Hill, l’ancien domaine du gouverneur colonial Cadwallader Colden, tandis que le carré juif occupe 87 hectares.

« Le nombre de personnes enterrées ici est impressionnant, c’est une véritable ville dans la ville », affirme Ginsberg.

Depuis le premier enterrement, en 1909, 231 000 personnes ont été inhumées au cimetière du Mount Hebron, bien peu par rapport aux 5 millions de personnes enterrées dans le Queens.

« Oui, il y a plus de morts que de vivants dans le Queens », poursuit Ginsberg, en répondant à une question qui ne lui a pas encore été posée.

Adam Ginsberg, président du cimetière Mount Hebron dans le Queens, à New York, ici dans la salle des archives du cimetière. (Cathryn J. Prince)

Initialement conçu pour rendre hommage aux anciens combattants du cimetière, la Legacy Foundation s’est rapidement étendue à toutes les personnes enterrées dans les deux cimetières.

Après avoir trouvé le nom d’une personne ou d’une famille, les étudiants effectuent des recherches au sein des archives numériques du cimetière à la recherche d’informations et d’anecdotes croustillantes.

Habitué, enfant, à passer l’été à couper l’herbe et entretenir les tombes du cimetière près de chez ses parents, Ginsberg se sent chez lui parmi ces pierres silencieuses.

« Les gens me demandent si ce n’est pas trop déprimant de travailler ici. Je leur explique que c’est tout sauf ça. C’est une façon de rendre service aux personnes qui ont besoin d’aide à des moments difficiles », confie-t-il.

« C’est aussi une énorme responsabilité de prendre soin des gens qui sont ici », ajoute-t-il en parlant des morts.

Chaque société funéraire et groupe communautaire du cimetière Mount Hebron, dans le Queens, à New York, a son registre manuscrit des personnes enterrées au cimetière. (Cathryn J. Prince)

Une carte affichée au mur du bureau du cimetière atteste que, dès sa création, le cimetière a été aménagé d’une manière qui pourrait faire pâlir d’envie un urbaniste.

Les carrés, clairement identifiés, sont divisés en sections, ou « terrains de la société », reflets de la coutume qui prévaut dans de nombreux cimetières juifs américains et selon laquelle familles, groupes communautaires et autres sociétés funéraires se portent acquéreurs de parcelles afin d’être surs d’être enterrés ensemble.

Dans le carré russe s’alignent des rangées et des rangées de pierres de granit poli, à l’image de la personne inhumée. Dans la section Workman’s Circle, plus de 10 000 pierres tombales s’entassent.

Ce mausolée Art déco a été construit à la fin des années 1980 pour servir, le momen venu, de dernière demeure à Barbra Streisand au cimetière du Mount Hebron dans le Queens, à New York. (Cathryn J. Prince)

Ginsberg s’enfonce plus profondément dans le cimetière, passant devant le mausolée Art déco aux portes en bronze que Barbra Streisand a fait construire pour elle en 1988.

Barbra Streisand lors de la cérémonie de remise du prix qui lui a été décerné pour l’ensemble de sa carrière lors de la 30e cérémonie annuelle des Screen Actors Guild Awards, le samedi 24 février 2024, au Shrine Auditorium de Los Angeles. (Crédit : AP Photo/Chris Pizzello)

Quelques minutes plus tard, il gare sa voiture près de plusieurs pierres tombales.

C’est là que se trouve la tombe de Raphael Lemkin, l’avocat juif polonais qui a inventé le mot « génocide » et conduit à la Convention sur le génocide après la Shoah, utilisé dans les procès de Nuremberg. Lemkin a trouvé refuge aux États-Unis en 1941, mais 49 membres de sa famille ont été massacrés dans la Shoah.

« C’est incroyable qu’il soit là », estime Ginsberg.

Adam Ginsberg, président du cimetière du Mount Hebron dans le Queens, à New York, pointe du doigt la tombe de Raphaël Lemkin, l’avocat polonais qui a inventé le terme de génocide. Lemkin a perdu 49 membres de sa famille dans la Shoah, a échappé aux nazis et s’est enfui aux États-Unis en 1941. (Cathryn J. Prince)

La tombe de Lemkin est l’un des jalons de la visite du mémorial de la Shoah, qui en comporte 14.

Raphaël Lemkin, le 28 août 1959. (United States Holocaust Museum)

Dans le carré ukrainien se trouve le mémorial de la ville de Bukaczowce et dans le carré polonais, celui des habitants de Wishnewitz.

Un autre mémorial en hommage aux immigrants et descendants d’immigrants de Grodno (dans ce qui est aujourd’hui la Biélorussie occidentale) dit les choses froidement : « En mémoire de nos chers parents, frères et sœurs de la ville de Grodno et des environs qui ont été brutalement persécutés et tués par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. »

L’un des nombreux monuments commémoratifs de la Shoah au cimetière Mount Hebron dans le Queens, à New York. Celui-ci est en l’honneur des victimes de la ville de Litin, en Ukraine. (Cathryn J. Prince)

Même le carré du théâtre yiddish a son mémorial de la Shoah. On peut y lire : « Dédié à la mémoire éternelle des membres de la profession théâtrale yiddish européenne assassinés par les nazis et autres tyrans. »

Les audioguides sont l’un des éléments qui ont redonné vie à ce cimetière, un autre est la cérémonie annuelle de l’Alliance du théâtre yiddish qui s’y déroule de&puis peu sur de la musique klezmer.

Chaque année, pour la Journée en hommage aux anciens combattants, les étudiants du ROTC placent des drapeaux devant les tombes de 2 500 anciens combattants juifs, comme par exemple Hyman Matza. Une simple épigraphe sur sa pierre dit : « J’ai fait de mon mieux. » Décédé en 2013 à l’âge de 92 ans, Matza a contribué à la libération du camp de concentration de Dachau.

Le cimetière s’est également associé à un ROTC (Reserve Officer Training Corps ou Corps de Formation des Officiers de Réserve)

Ginsberg explique qu’avant de mourir, Matza avait l’habitude de s’arrêter devant le bureau du cimetière pour « faire part de son inquiétude » concernant l’entretien de la tombe de sa femme. Au fil de leurs nombreuses conversations, jamais Matza n’avait évoqué son service pendant la Seconde Guerre mondiale.

« C’était un petit grand-père juif. Un homme très doux. Il n’en a jamais parlé, il n’a jamais parlé de la façon dont il a libéré Dachau. De ce qu’il a dû voir. C’était un homme très humble », poursuit Ginsberg.

La tombe du rabbin Solomon Schechter, grand spécialiste Talmud et l’un des fondateurs et présidents de la United Synagogue of America dans le cimetière du Mount Hebron, dans le Queens, à New York. (Cathryn J. Prince)

De là, un court trajet en voiture nous conduit jusqu’à la tombe du rabbin Solomon Schechter. Né en Moldavie, Schechter était un grand spécialiste du Talmud et un chef du judaïsme conservateur. Plusieurs cailloux ont été placés sur sa tombe.

Bien sûr, comme dans toute ville, il y a des pécheurs et des bienfaiteurs.

Depuis le sommet d’une colline légèrement vallonnée, Ginsberg pointe du doigt une dalle de pierre de belle taille flanquée d’arbres.

C’est la tombe de Louis « Lepke » Buchalter. Figure notoire du crime organisé juif américain, Buchalter était à la tête d’un commando de mafieux. Dans les années 1930, il s’est associé à Tony Lucchese, le chef de la mafia italienne, pour diriger le quartier de la confection à New York. Le 4 mars 1944, on l’a exécuté à la prison de Sing Sing.

Sa tombe est l’une des sept étapes du Mob Tour du cimetière, The Murder Inc., qui évoque la vie et la mort des gangsters juifs les plus connus.

En fin de matinée, après avoir arpenté les 101 hectares du Mount Hebron, Ginsberg fait part de sa dernière réflexion sur son travail de gardien des morts et son lien avec les vivants.

« Ce que j’aime dans ce travail, c’est le fait de découvrir des histoires insoupçonnées et d’apprendre des choses grâce à toutes ces personnes », conclut-il. « C’est une question de souvenir et d’éducation. »

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