Samy Cohen : « le camp de la paix est à la recherche d’un homme fort »
Rechercher
Israël et ses colombes, Enquête sur le camp de la paix" data-image_url="https://static.timesofisrael.com/fr/uploads/2015/12/F111108MA83.jpg" data-image_width="724" data-image_height="484">
Entretien

Samy Cohen : « le camp de la paix est à la recherche d’un homme fort »

"Nul processus de paix ne pourra émerger sans la présence de leaders politiques de grande envergure, des deux côtés, porteurs d’une vision d’avenir, capables de rassurer leur peuple autant que celui du camp adverse," déclare l’auteur de Israël et ses colombes, Enquête sur le camp de la paix

La militante de La Paix Maintenant Hagit Ofran (centre) manifeste devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le 8 novembre 2011. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
La militante de La Paix Maintenant Hagit Ofran (centre) manifeste devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem, le 8 novembre 2011. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Alors que la question de la paix occupe de moins en moins les débats publics en Israël et que la crainte du terrorisme prend toute la place, Samy Cohen revient sur l’histoire de cette gauche colombe en Israël, de ses échecs mais aussi paradoxalement de son incroyable vivacité…

Times of Israël : Comment vous est venue l’idée de ce livre, Israël et ses colombes ?

Samy Cohen : De manière fortuite. Je venais d’achever mon précédent livre Tsahal à l’épreuve du terrorisme (Seuil) au moment où se déroulait l’opération Plomb durci à Gaza (décembre 2008-janvier 2009). J’ai été frappé par l’évanescence du camp de la paix. Qu’était devenu ce mouvement qui avait été capable de faire descendre dans la rue des centaines de milliers de manifestants pour soutenir l’accord de paix avec l’Egypte ou s’opposer à la guerre au Liban en 1982 ?

Je suis retourné en Israël à de nombreuses reprises pour interroger des acteurs et témoins de cette mouvance… Des militants, des hommes politiques, des journalistes, des universitaires, des militaires. J’ai finalement consacré cinq ans à ce sujet.

Vous pointez du doigt, tout au long de votre livre, « la marginalisation de ceux qui prônent la paix » en Israël. Ils sont souvent accusés d’être peu patriotes, pro-palestiniens, élitistes, et irresponsables. Comment et pourquoi une telle image, éloignée de la réalité, a-t-elle pu s’ancrer ainsi dans l’opinion publique au fil des années ?

A ses débuts, le mouvement de la paix était une force importante dans le pays. Petit à petit, son influence s’est réduite en raison de la poursuite des attentats, de la guerre du Golfe en 1991, qui vit des jeunes Palestiniens danser sur les toits des maisons après que des missiles irakiens soient tombés sur Tel Aviv, enfin en raison de la seconde Intifada.

Un résident juif face à une femme soldat qui l'a forcé à évacuer sa maison dans l'implantation juive de Ganei Tal, dans le Gush Katif, le 17 août 2005. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)
Un résident juif face à une femme soldat qui l’a forcé à évacuer sa maison dans l’implantation juive de Ganei Tal, dans le Gush Katif, le 17 août 2005. (Crédit : Yossi Zamir/Flash90)

Puis, surtout, parce que l’idée-phare de la gauche colombe, celle d’un retrait des territoires contre la paix, apparait vite comme inopérante. Ses adversaires vont pointer le fait qu’à chaque fois qu’Israël s’est retiré de territoires, en 1994 de Cisjordanie, en 2000 du Liban, en 2005 de la bande de Gaza, il s’en est suivi plus d’insécurité. Mais pas de paix.

Cet argument, qui est toujours dominant dans le débat public, souffre toutefois d’une faiblesse majeure : aucun de ces retraits n’a eu lieu en échange d’une paix en bonne et due forme. En fait, la paix n’a jamais été expérimentée entre Israéliens et Palestiniens. Mais grâce à une campagne réussie de la droite, l’idée s’est ancrée dans le public que le camp de la paix « a trompé l’opinion publique ».

Les partisans de la paix n’ont pas toujours été méprisés en Israël. Vous rappelez qu’en 1983, l’association La Paix Maintenant a rassemblé quelque 100 000 personnes à Tel Aviv pour célébrer le premier anniversaire de la fin de la guerre du Liban.

Oui, à la fin des années 1979, émerge La Paix maintenant (Chalom Archav) qui réussit à se transformer en un mouvement de masse. Elle va d’abord mobiliser sur le thème de la paix avec l’Egypte, puis contre la guerre au Liban et, enfin, contre le massacre de Sabra et Shatila commis pas les phalanges libanaises sous le regard impassible des militaires israéliens.

400 000 personnes vont descendre dans la rue pour réclamer une commission d’enquête. Celle-ci, sous la pression populaire, sera mise sur pied par le Premier ministre de l’époque, Menahem Begin. Elle conclura à la responsabilité indirecte des forces israéliennes et obtiendra la démission du ministre de la Défense, Ariel Sharon.

Pourquoi, selon vous, la cause palestinienne est-elle moins « porteuse », pour ce que vous appelez la « gauche colombe », que par exemple les guerres du Liban ou d’Egypte ?

La cause palestinienne était impopulaire dès les débuts. Les Palestiniens représentaient une menace pour la sécurité d’Israël. L’OLP et Arafat, défaits au Liban en 1982, n’avaient pas renoncé à la destruction de l’État d’Israël. La charte de l’OLP était sans ambiguïté. La centrale palestinienne ne parlera de la reconnaissance d’Israël qu’à partir de 1989.

Yitzhak Rabin, à gauche, discute avec Yasser Arafat, au centre, et Shimon Peres après que les trois ont reçu le prix Nobel de la Paix à Oslo en 1994 (Crédit : GPO)
Yitzhak Rabin, à gauche, discute avec Yasser Arafat, au centre, et Shimon Peres après que les trois ont reçu le prix Nobel de la Paix à Oslo en 1994 (Crédit : GPO)

L’OLP et son chef étaient perçus comme une « bande de terroristes » n’ayant d’autre but que la destruction de l’entreprise sioniste. Les grands leaders du parti travailliste David Ben Gurion, Levi Eshkol, Moshé Dayan, Golda Meir et Yitzhak Rabin lui-même, étaient méfiants envers les Arabes qui, selon eux, ne reconnaitraient jamais l’État d’Israël. Ils étaient convaincus qu’Israël était condamné à vivre toujours par l’épée pour assurer sa survie.

Lors des accords d’Oslo, les Israéliens se sentaient, dans leur majorité, partagés entre leur désir de paix et la méfiance que les Palestiniens leur inspiraient. Anouar al-Sadate avait réussi à désarmer ces préventions en venant parler de paix devant la Knesset en novembre 1977. Mais Arafat et l’OLP restaient perçus comme des ennemis irréductibles, n’inspirant ni respect, ni confiance.

Après tant d’années de démonisation de l’Organisation de libération de la Palestine et de son chef, l’opinion publique israélienne se voyait sommée, en l’espace de quelques mois seulement, de considérer Yasser Arafat comme un partenaire pour la paix. A ces obstacles se sont ajoutés les attentats terroristes conduits par le Hamas et le Jihad islamique. Puis vient la seconde Intifada qui a achevé de décourager les bonnes volontés.

Yitzhak Rabin ne s’est lui-même jamais prononcé en faveur d’un état palestinien… Il n’a pas voulu s’afficher avec La Paix Maintenant lors de la préparation ou de la célébration des accords d’Oslo en en 1993. Il faut être un guerrier pour être respecté en Israël ? Est-ce spécifique à ce pays ?

Pour faire la paix, il faut être un leader auréolé de gloire militaire ou un homme fort, issu d’un parti de droite. Car faire la paix implique toujours d’accepter de faire des concessions, passer des compromis. Et ce sont les hommes forts qui sont considérés comme les plus aptes à prendre ce type de décisions, les plus rassurants, les plus légitimes.

C’est De Gaulle qui donne l’indépendance à l’Algérie, c’est Nixon qui met un terme à la guerre du Vietnam, c’est Begin qui signe la paix avec l’Egypte, c’est Rabin qui accepte les accords d’Oslo avec l’OLP, l’ennemi juré, c’est Sharon qui désengage l’armée et les colons de la bande de Gaza. Ces exemples montrent que ce n’est pas spécifique à Israël.

En 1993, 74 % des Israéliens se disaient favorables à un retrait des territoires. Que s’est-il passé pour que la population change à ce point de position ?

En 1993, les accords d’Oslo avaient suscité un grand espoir de paix. Celui-ci va s’éroder avec la poursuite des attentats et suite à l’assassinat de Rabin. Il y a une vraie lassitude à l’égard de la question de la paix avec les Palestiniens. Le public est de plus en plus convaincu qu’il n’y a paersonne avec qui parler.

Bill Clinton regarde Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se serrer la main lors de la signature historique des accords d'Oslo, le 13 septembre 1993. Tout à droite, l'actuel dirigeant palestinien Mahmoud Abbas. (Crédit : GPO)
Bill Clinton regarde Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se serrer la main lors de la signature historique des accords d’Oslo, le 13 septembre 1993. Tout à droite, l’actuel dirigeant palestinien Mahmoud Abbas. (Crédit : GPO)

Cela étant, la solution à deux états reste la solution préférée des publics israélien et palestinien. La gauche a perdu nombre de ses électeurs, mais dans le même temps sa solution à deux états a gagné les faveurs d’une partie de ceux de la droite. Des leaders du Likud se sont ralliés à ses mots d’ordre.

Ariel Sharon, protecteur des colons, procède en 2005 à leur évacuation de la bande de Gaza. En 2007, Ehud Olmert, un faucon avéré, engage des négociations de paix avec l’Autorité palestinienne. Il s’est produit là un mouvement similaire à celui des plaques tectoniques.

Malgré un constat d’échec du camp de la paix, vous rappelez l’incroyable vivacité de nombreuses organisations et associations…

On compte aujourd’hui une centaine d’associations de paix et de droits de l’Homme. Chacune d’elle peut mobiliser entre quelques dizaines et quelques milliers de personnes. La dernière mobilisation en date est celle organisée, en octobre dernier, par le mouvement Les femmes œuvrent pour la paix [Women Wage Peace] qui a fait descendre dans la rue quelque 20 000 personnes, dont un millier de femmes palestiniennes.

Des centaines de femmes du mouvement Women Wage Peace participent à une marche de soutien à la paix, à Jérusalem, le 19 octobre 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)
Des centaines de femmes du mouvement Women Wage Peace participent à une marche de soutien à la paix, à Jérusalem, le 19 octobre 2016. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Ce n’est pas mal dans un contexte aussi difficile pour elles. La prolifération de petites et moyennes associations de paix et de droits de l’homme a pris de l’ampleur malgré la poursuite des attentats. Beaucoup d’Israéliens n’ont plus confiance dans les partis. Ils veulent agir par eux-mêmes.

A l’heure actuelle on distingue quatre mouvances d’ONG : celles qui font du « Peace Making » par le haut afin de faire avancer une solution politique. A cette mouvance, se rattachent des organisations comme l’Initiative de Genève et les Commandants pour la sécurité d’Israël, rassemblant des généraux à la retraite et d’anciens des services de sécurité.

On les distingue des ONG qui font du « Peace Making » par le bas. Une des figures de proue de cette mouvance est le Forum des familles endeuillées, femmes qui ont toutes perdu un proche dans cet interminable conflit et qui sont déterminées à tout faire pour arrêter cette violence. Elles œuvrent conjointement avec des familles palestiniennes pour construire des ponts entre les deux sociétés, pour lutter contre la peur et la haine.

Existent également des ONG des droits de l’Homme, dont l’activisme comporte un message implicite de paix. Elles sont impopulaires mais sérieuses et efficaces et, à ce titre, constamment soumises aux critiques de la droite et même du centre. A cette mouvance se rattachent des organisations telles que B’Tselem, Yesh Din, Machsom Watch, Gisha.

Nul processus de paix ne pourra émerger sans la présence de leaders politiques de grande envergure, des deux côtés, porteurs d’une vision d’avenir, capables de rassurer leur peuple autant que celui du camp adverse.

Enfin, il existe une mouvance des « électrons libres », des hommes et des femmes qui agissent individuellement, de leur propre initiative, pour abattre les cloisons psychologiques qui séparent Israéliens et Palestiniens.

Leurs « succès » semblent pourtant limités…

Ces quatre mouvances sont très divisées. Car il est plus important de se distinguer que de se rassembler. La priorité est de persévérer dans son identité.

Ces divisions s’expliquent également par des facteurs idéologiques. Si toutes tendent vers le même objectif, la paix, les chemins qui y mènent restent différents. Ainsi, si certaines pensent qu’il n’est pas souhaitable d’aborder des questions trop sensibles, telles que la guerre de 1948, d’autres, au contraire, pensent que c’est indispensable.

Certaines veulent se montrer « apolitiques », ne pas se laisser entrainer à des critiques à l’encontre du gouvernement qui les marqueraient « à gauche ». D’autres, inversement, n’hésitent pas à cibler directement le Premier ministre et le gouvernement, responsables à leurs yeux du maintien du statu quo.

Enfin, la question des alliances et des coalitions est primordiale. Comme dans toute société, les mouvements sociaux ont le souci de ne pas s’allier à des organisations qu’ils ne tiennent pas en estime et dont les objectifs ne concordent pas avec les leurs.

Il leur manque enfin un leader politique, qui fait défaut depuis que Rabin a été assassiné. Nul processus de paix ne pourra émerger sans la présence de leaders politiques de grande envergure, des deux côtés, porteurs d’une vision d’avenir, capables de rassurer leur peuple autant que celui du camp adverse.

Le camp de la paix est à la recherche d’un « homme fort », un homme providentiel au passé sécuritaire irréprochable. Car compte tenu de l’état de méfiance réciproque régnant entre Israéliens et Palestiniens, de la fracture israélienne entre partisans et adversaires d’un compromis politique, et de l’opposition entre le Fatah et le Hamas, la tâche qui attendrait ce leader requiert un courage et un savoir-faire hors du commun.

Il n’y a pas actuellement de leader colombe crédible.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...