Sans touristes à l’horizon, les guides israéliens se démènent pour s’adapter
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Sans touristes à l’horizon, les guides israéliens se démènent pour s’adapter

L'économie rouvre peut-être progressivement, mais avec des avions toujours cloués au sol et une grande partie des touristes coincés chez eux, c'est toute une profession qui souffre

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Des touristes et leur guide au Cardo dans le quartier juif de la Vielle Ville de Jérusalem en juillet 2019, plusieurs mois avant que le coronavirus ne mette à l'arrêt le tourisme en Israël. (Crédit : Hadas Parush/Flash 90)
Des touristes et leur guide au Cardo dans le quartier juif de la Vielle Ville de Jérusalem en juillet 2019, plusieurs mois avant que le coronavirus ne mette à l'arrêt le tourisme en Israël. (Crédit : Hadas Parush/Flash 90)

Il y a peu d’avantages à être un guide touristique israélien pendant la pandémie de Covid-19.

Avec des avions cloués au sol, une grande partie des États-Unis et de l’Europe coincés chez eux et des hôtels israéliens fermés, la plupart des guides touristiques sont sans travail ou en congé, et ignorent quand les touristes reviendront passer leurs vacances en Israël.

Personne n’en a vraiment la moindre idée.

« Nous sommes maintenant dans cette réalité surréaliste où le pays retourne à une nouvelle réalité, et il y a cette catégorie de gens qui ne retournent pas vraiment au travail », commente Ezra Korman, le fondateur de Makor Education Journeys, une division de l’entreprise de tourisme IGT. « Israël se trouve dans une situation où il pourrait théoriquement accueillir des gens, mais nous ne pouvons pas le faire à cause de ce qu’il y a dehors ».

Au lieu de cela, ce sont les annulations qui règnent. Les voyages ont été annulés pour les mois de juillet et août, ainsi que pour l’automne et l’hiver, indique Joe Yudin, un guide touristique agréé dont la compagnie, Touring Israel, emploie normalement 15 personnes à temps plein (toutes actuellement en congé) et offre un travail stable à une vingtaine de guides touristiques.

« Ce que nous n’avons pas encore eu, ce sont des réservations », déplore Jon Yudin, notant que 2020 s’annonçait comme sa meilleure année à ce jour. « Pas pour les mois de septembre à décembre, et même pas pour 2021. Rien qu’en entendant le mot ‘arrhes’, les gens fuient ».

Jon Yudin, qui avait pris la majeure partie de l’année dernière pour travailler sur son doctorat en études israéliennes à l’université de Haïfa, travaille toujours sur sa thèse, fait des podcasts et tente d’avoir des « discussions cérébrales » avec d’autres guides sur l’étude de la Bible, les époques anciennes et les sites historiques spécifiques. En tant que copropriétaire de son entreprise avec sa femme, Yudin n’est pas en congé et n’a reçu aucune subvention du gouvernement.

« Je survivrai », prédit-il. « Pour l’instant, j’essaie de maintenir l’intérêt des gens pour Israël ».

C’est une façon de faire face à la pandémie mondiale qui a paralysé son entreprise. Si certains guides touristiques ont bénéficié d’une ou deux subventions gouvernementales accordées aux professionnels indépendants et aux petites et moyennes entreprises, d’autres n’ont rien reçu et doivent sérieusement envisager un changement de carrière.

Hillary Menkowitz, guide touristique basée à Jérusalem, avait des réservations pour une grande partie de l’été, mais s’est retrouvée à rafraîchir ses connaissances en matière de graphisme – sa précédente profession à New York et Philadelphie.

Elle envisage également de commencer un master, en comptant sur un pécule ainsi que sur les allocations de chômage qu’elle a reçues en tant que guide touristique salariée spécialisée dans les visites de groupes éducatifs pour les adolescents et les familles.

La guide touristique Hillary Menkowitz dans la Vieille Ville de Jérusalem avant l’apparition du coronavirus, mettant à l’arrêt l’ensemble du secteur touristique en Israël. (Autorisation : Hillary Menkowitz)

« Je suis très peu motivée, même si je me suis forcée à le faire », confie-t-elle à propos du travail de conception graphique. « Être guide touristique est enveloppé dans mon histoire d’alyah, c’est une sorte d’éducation juive informelle et une forme de travail d’émissaire pour moi. Il ne s’agissait pas de passer d’une carrière à une autre. L’ironie, c’est que cela m’a permis de voir mon avenir ici et une vie où je pourrais subvenir à mes besoins ».

Pour Bena Mantel, 37 ans, guide touristique indépendant, c’est la seule profession qu’il ait jamais occupée, et il l’a profondément appréciée ces 17 dernières années.

Il avait des réservations tout au long de l’été, et il a encore quelques événements prévus en août et septembre qui n’ont pas été officiellement annulés. Pour l’instant.

« Une grande partie de la vapeur qui m’a fait avancer au début s’est dissipée », commente Bena Mantel, qui a aidé un ami à cueillir des cerises dans son verger et a enregistré quelques podcasts au cours des derniers mois. « Il n’y a absolument rien ».

Alors qu’il a reçu deux subventions du gouvernement, il songe à renoncer à un certain confort matériel.

Le guide touristique Bena Mantel (à gauche) avec le rappeur 50 Cent en novembre 2013. (Autorisation : Bena Mantel)

« Il y a beaucoup de honte dans tout cela », commente Bena Mantel, qui est titulaire d’une licence et d’une maîtrise en études israéliennes et en archéologie, et qui a guidé Barbra Streisand, le rappeur 50 Cent et d’autres célébrités. « Le gouvernement ne nous aidera pas, il ne nous créera pas d’emplois temporaires ».

Il semble raisonnable de penser qu’il n’y aura pas de touristes avant février 2021, indique M. Menkowitz, et que la première vague de touristes sera probablement constituée de voyageurs indépendants, qui dépendent moins des guides touristiques.

« Pour moi, il s’agit de savoir combien de temps je dois me maintenir à flot et ce que je dois faire pour y parvenir », explique M. Menkowitz, qui a également gagné de petites sommes pour quelques conférences Zoom et des cours informels à distance.

« C’est 100 % d’annulation », révèle Guy Millo, PDG de Daat Educational Expeditions, une agence de voyage comptant une clientèle américaine et 80 employés qui a récemment fermé son bureau de Jérusalem – un des quatre sites – et a réduit et licencié une partie de son personnel. « Nous sommes les premiers à être touchés et les derniers à revenir ».

Le gouvernement n’est pas intervenu pour sauver le tourisme israélien, car on ne sait pas encore comment tout cela va se dérouler, regrette M. Korman.

« Il y aura du tourisme, mais qui sait combien de temps il faudra », dit-il.

D’une certaine manière, ceux qui travaillent dans le tourisme comme guides spécialisés peuvent avoir plus de facilité à se tourner vers un autre angle de leur activité.

Inbal Baum, la fondatrice de Delicious Israel, une société qui propose des circuits gastronomiques sur les marchés en plein air d’Israël, a passé les premières semaines de la pandémie à rembourser des milliers de dollars à des clients, mettant un de ses deux employés à plein temps en congé, et sachant qu’elle n’avait rien à proposer à ses 23 guides.

« Cela allait être la meilleure saison que nous ayons jamais vue », déplore Inbal Baum, qui a fait passer son entreprise d’une simple visite chez un vendeur de houmous autour du marché du Carmel à 14 circuits à Tel-Aviv et Jérusalem. « Au début, j’étais assez optimiste, je me suis dit : ‘C’est une pause, c’est nul, mais c’est à court terme' ».

Elle s’est tenue occupée en écrivant un blog pour les clients, en organisant des réunions Zoom avec ses guides et en s’occupant de ses jeunes enfants.

Inbal Baum (gauche) de Delicious Israel, Joan Nathan et Simone Cormier achetant des épices (Autorisation : Inbal Baum)

Mais elle n’a cessé de réfléchir à la manière dont elle pourrait continuer à faire vivre aux gens des expériences culinaires uniques, en s’inspirant de l’expérience de Delicious Israel qui consiste à mettre en relation des chefs et des experts culinaires avec les visiteurs. Avec des masses de gens qui suivent les émissions de cuisine à la télévision et font du pain au levain, elle s’est dit que les liens sociaux par le biais de la cuisine pouvaient toujours exister, même s’il s’agissait d’expériences virtuelles.

« J’ai longtemps réfléchi à la manière de faire quelque chose de mondial », indique Mme Baum. « Créons les expériences que vous auriez autrement chez vous, avec le meilleur du meilleur ».

Elle a établi un réseau entre son large cercle de collègues culinaires et a rapidement créé Delicious Experiences, une plateforme pour des expériences culinaires privées et virtuelles et des ateliers avec des chefs experts, des barmans, des mixologues et des photographes.

Chaque chef ou expert fixe son propre prix et Baum ajoute des frais de service pour une gamme de prix allant de 80 euros à plus de 900 euros, de nombreux experts faisant don de leurs gains. Elle a eu de la chance avec son mari, dont l’entreprise est entrée en hibernation avant que le coronavirus ne frappe, l’aidant pour l’aspect technologique de la création du nouveau site web.

Une page du site culinaire Delicious Experiences, (Autorisation : Inbal Baum)

« Cela correspond tout à fait à ce que j’aime, c’est une innovation que je n’aurais pas faite autrement », se réjouit-elle.

La guide spécialisée dans la mode Galit Reismann, qui a fait carrière en présentant des créateurs israéliens dans sa société, TLVstyle, a également travaillé dur pour trouver un nouvel angle à son activité de visites de mode sur mesure.

La guide israélienne spécialisée dans la mode Galit Reismann a ciblé une clientèle israélienne pendant l’épidémie de coronavirus. (Autorisation : Galit Reismann)

En mars, elle a constaté que toute sa saison printanière avait été annulée en un seul jour et a fermé son entreprise tout le premier mois, se concentrant sur ses deux bambins.

Cependant, une fois Pessah terminée, la pandémie était toujours présente et elle avait hâte de reprendre le travail.

« C’est le moment pour notre communauté ici », commente Galit Reismann, qui a créé une page Facebook, destinée à tous ceux qui s’intéressent à la mode israélienne et qui compte maintenant plus de 900 membres, bien qu’elle en vise 9 000. « Je sens que j’ai besoin de bâtir la communauté israélienne ».

Pour l’instant, elle met en ligne des messages de créateurs qu’elle aime, propose deux visites gratuites en hébreu et stimule la conversation sur la mode israélienne. Il lui manque de sillonner les rues de Tel-Aviv, d’entrer dans les ateliers de couture et de présenter des créations aux visiteurs étrangers.

מחר יוכרזו 5 הזוכות הראשונות בסיור! הסבב השני יוכרז ב 15.6. מוזמנות להפיץ. הזדמנות חד פעמית ???? יש לעקוב אחר הפרטים בקבוצה ????

פורסם על ידי ‏‎Galit Reismann‎‏ ב- יום שבת, 30 במאי 2020

« Cela me fait comprendre que j’aime ce que je fais et que cela me manque, et combien les rues de Tel-Aviv sont mon oxygène », commente Mme Reismann, qui a reçu deux mois de subventions du gouvernement, ce qui lui a offert un répit financier.

Elle travaille actuellement sur des conférences Zoom avec d’autres créateurs, afin de toucher un nouveau public et, espérons-le, d’être rémunérée.

« Ce sera une année de restrictions budgétaires, mais je m’y prépare », dit-elle. « J’espère que les visites reviendront, car c’est ce que nous attendons tous ».

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