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Si la plupart des Juifs moldaves ont fui depuis longtemps, la vie juive locale est animée par leurs descendants

Décimée par les pogroms, la Shoah et des années de domination soviétique, cette communauté petite mais tenace doit faire face à l'antisémitisme, la pauvreté et l'afflux de réfugiés ukrainiens

La bibliothécaire Olga Sivak montrant une édition datant de 1913 du journal Bessarabian Life, au Musée juif de Moldavie, à Chișinău. (Crédit : Larry Luxner/JTA)
La bibliothécaire Olga Sivak montrant une édition datant de 1913 du journal Bessarabian Life, au Musée juif de Moldavie, à Chișinău. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

Chișinău, Moldavie – JTA — Pendant la majeure partie de sa vie, Yvette Merzbacher, née au Pérou, s’est demandé où étaient enterrés ses quatre arrière-grands-parents paternels. Elle savait seulement que ses grands-parents venaient de Bessarabie et que sa grand-mère, Liza Bronstein, avait émigré à Lima, au Pérou, en 1932 avec ses deux fils aînés, pour rejoindre son mari, Yoil, qui s’y était installé cinq ans plus tôt.

Des recherches effectuées en 2010 dans les archives nationales péruviennes ont permis de retrouver le lieu d’origine de la famille : Edineț, une ville située dans le nord de l’actuelle Moldavie. Cette ville était connue sous le nom de Yedinitz en yiddish par les Juifs qui y vivaient autrefois, et qui ne sont aujourd’hui plus présents que dans son cimetière.

C’est cette curiosité qui a poussé Merzbacher à créer LivingStones, une organisation à but non lucratif basée en Suisse, qui mène des actions pour préserver les cimetières juifs à travers la Moldavie et les protéger du vandalisme antisémite, notamment celui d’Edineț.

« En juillet 2021, j’ai lancé un projet visant à photographier toutes les pierres tombales encore présentes dans ce cimetière, et deux ans plus tard, je l’ai trouvée », explique Merzbacher, 61 ans, à propos de la dernière demeure de son arrière-grand-mère Rachel Koifman, décédée en 1921.

« Retrouver une partie de ma famille m’a coupé le souffle. Quand j’ai enfin posé une pierre sur sa tombe, ça a été l’un des moments les plus heureux de ma vie. »

Depuis cinq ans, LivingStones propose également une éducation juive informelle dans le cadre de son projet Likrat Moldova. Ce programme forme des adolescents à lutter contre l’antisémitisme et à combattre les stéréotypes concernant les Juifs dans les lycées de Moldavie.

Le rabbin Menachem Margolin prenant la parole lors de la conférence de l’European Jewish Association, à Madrid, le 12 mai 2025. (Crédit : Yoav Dudkevich)

De tels programmes sont indispensables, affirme le rabbin Menachem Margolin, président de l’European Jewish Association (EJA).

Selon un sondage réalisé en 2024 auprès d’un échantillon de près d’un millier de Moldaves et publié par l’EJA et l’Action and Protection League (APL ou Ligue d’action et de protection) basée à Bruxelles, 48 % des personnes interrogées ont déclaré ne pas aimer les Juifs, et 13 % ont déclaré « vraiment les détester ».

« Malgré les efforts du gouvernement, l’antisémitisme profondément enraciné persiste en Moldavie », a récemment déclaré Margolin.

« Il faudra bien plus que l’adoption des définitions de l’IHRA [International Holocaust Remembrance Alliance] et des modifications du code juridique pour influer sur les attitudes antisémites existantes dans le pays. Le changement dans les salles de classe est une question urgente, et s’il ne se produit pas, la prochaine génération perpétuera et transmettra le virus de l’antisémitisme. »

Une photographie prise après le pogrom de Chișinău en 1903 où 49 Juifs avaient été assassinés suite à une « diffamation du sang » contre la communauté juive. (Crédit : Domaine public)

En effet, en matière d’antisémitisme, l’ancienne république soviétique de Moldavie affiche un bilan désastreux.

Sa capitale, Kishinev – aujourd’hui appelée Chișinău – est synonyme du pogrom de 1903 déclenché par une accusation de meurtre rituel qui a causé la mort de 49 Juifs, blessé plus de 600 autres et provoqué une émigration de masse de l’Empire russe vers l’Amérique du Nord, changeant ainsi le cours de l’histoire juive moderne.

Pendant la Shoah, environ 60 000 Juifs ont été assassinés dans la région de Bessarabie, qui comprend aujourd’hui certaines parties de l’Ukraine et de la Moldavie. Aujourd’hui encore, les politiciens négligent régulièrement la Shoah et glorifient les collaborateurs nazis, tandis que les cimetières sont souvent profanés, comme ce fut le cas récemment, dans la nuit du 3 juin, lorsque des vandales ont peint des croix gammées sur 37 pierres tombales du cimetière juif de Chișinău.

« L’escalade au Moyen-Orient s’accompagne d’une vague d’actes antisémites à travers l’Europe, soulignant la nécessité urgente d’une vigilance accrue pour protéger les communautés juives sur le continent », a déclaré le Grand Rabbin moldave Pinchas Zaltzman dans un communiqué faisant référence à la guerre d’Israël contre le groupe terroriste palestinien du Hamas à Gaza et à son conflit avec la République islamique d’Iran.

« Malheureusement, la Moldavie n’échappe pas à cette tendance. »

Les relations entre Israël et la Moldavie sont elles chaleureuses. En février, soit trente ans après l’établissement de relations bilatérales, Israël a ouvert sa toute première ambassade en Moldavie, à Chișinău.

Fin juillet, Gideon Saar, le ministre israélien des Affaires étrangères dont le grand-père paternel est né en Moldavie, s’est rendu dans ce pays et a rencontré d’importants responsables gouvernementaux ainsi que des Juifs locaux. Parmi les sujets abordés figuraient la commémoration des victimes du ghetto de Kichinev et l’organisation du passage des Juifs ultra-orthodoxes se rendant à Oman, un lieu saint situé en Ukraine voisine, via la Moldavie pour le pèlerinage de la tombe du rabbin Nachman de Breslev, avant Rosh HaShana.

« Nous n’avons pas d’ambassade partout, mais nous avons décidé d’en ouvrir une ici car Israël entretient des liens très forts et une amitié de longue date avec la Moldavie », a déclaré l’ambassadeur Yoram Elron lors d’une interview dans son bureau temporaire situé dans un centre commercial du centre-ville.

Le ministre des Affaires étrangères, Gideon Saar, et la présidente moldave, Maia Sandu, à Chisinau, en Moldavie, le 4 février 2025. (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)

Elron a présenté ses lettres de créance à la présidente Maia Sandu, vendredi, officialisant ainsi sa présence dans le pays.

« Les deux parties ont tout intérêt à cultiver leurs relations, car elles ont des intérêts communs – politiques, économiques, stratégiques et culturels – et, bien sûr, la communauté juive sert de passerelle entre nos deux pays », a-t-il déclaré.

Cette communauté, qui comptait 98 000 membres à son apogée en 1970, n’en comptait plus que 65 000 lorsque l’URSS s’est effondrée en 1991 et que la Moldavie a déclaré son indépendance. Aujourd’hui, ce pays, l’un des plus pauvres d’Europe, compte environ 5 000 Juifs, ou entre 10 000 et 12 000 selon les critères plus larges du droit au retour défini par l’État d’Israël.

Aliona Grossu dirige la Jewish Community of the Republic of Moldova, connue sous le nom de JCRM. Elle a déclaré qu’environ un tiers des Juifs de Moldavie vivent à Chișinău, et que des communautés plus petites sont présentes à Bălți, Orhei, Soroca, Bender, Tiraspol, Grigoriopol, Dubăsari et Rîbnița.

Des réfugiés ukrainiens prenant leur repas à la synagogue Agudath Israel de Chișinău, en Moldavie, le 3 mars 2022. (Crédit : Jacob Judah/JTA)

La principale préoccupation de la Moldavie est actuellement la guerre qui oppose l’Ukraine à la Russie, un conflit qui fait rage depuis février 2022. L’une des conséquences immédiates pour la Moldavie a été l’arrivée soudaine de 800 000 à 1 million de réfugiés, dont environ 100 000 ont choisi de s’installer définitivement dans le pays.

« Cela nous a directement touchés. À tous les égards – énergie, inflation, sécurité – la vie ici est devenue très difficile », a déclaré Grossu, estimant que depuis le début de la guerre, le JCRM a aidé plus de 15 000 réfugiés.

« Nous ne faisons aucune discrimination et ne posons aucune question sur leur religion, mais la moitié d’entre eux sont probablement juifs », a-t-elle ajouté.

« Au début, il s’agissait de les secourir et de leur offrir une aide humanitaire d’urgence, comme de la nourriture, un abri et des médicaments. Aujourd’hui, nous nous occupons de leur réinstallation et de leur rapatriement vers Israël pour ceux qui le souhaitent, ainsi que de leur transfert vers d’autres pays. »

Mark Dovev, chef du bureau de l’autorité gouvernementale israélienne Nativ en Ukraine, a indiqué que depuis le début des combats il y a deux ans et demi, lui et son homologue basée à Chișinău, Marina Anukov, ont aidé des milliers de Juifs ukrainiens et russes à faire leur alyah via la Moldavie.

« Notre bureau opère depuis trente ans ici, en Moldavie », a-t-il déclaré.

« Avant l’ouverture de l’ambassade, nous étions le seul bureau du gouvernement israélien présent dans le pays. »

Israël compte aujourd’hui environ 75 000 Juifs d’origine moldave, dont le député et ancien ministre de la Défense, Avigdor Liberman. On compte également parmi les Moldaves : Meïr Dizengoff, le premier maire de Tel Aviv, et Shmuel Cohen, compositeur de l’Hatikva, l’hymne national israélien.

Une petite salle de prière dans le centre communautaire juif Hesed, à Tiraspol, en Transnistrie, en juin 2025. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

En novembre 2024, la présidente moldave pro-occidentale, Maia Sandu, a été réélue et a réaffirmé son engagement en faveur de l’adhésion du pays à l’Union européenne (UE), qui compte 27 États membres. Malgré cela, les factions pro-UE et anti-UE continuent de diviser ce pays vulnérable qui partage une frontière de 1 221 km avec l’Ukraine. Son avenir pourrait être décidé lors des élections législatives prévues à la fin du mois.

La situation est exacerbée par la Transnistrie, une région séparatiste située entre le Dniestr à l’ouest et l’Ukraine à l’est. Quelque 465 000 personnes y vivent, dont 2 000 Juifs, principalement à Tiraspol, la capitale de la « République moldave de Transnistrie » autoproclamée, fortement influencée par Moscou.

« On craignait que la Russie tente d’envahir la Moldavie. Je pense que [avec la réélection de Sandu], cette crainte s’est apaisée », a déclaré Elron, soulignant que des fragments de missiles tirés par les forces russes sont parfois tombés sur le territoire moldave.

« C’est pourquoi il est si important pour la Moldavie d’adhérer à l’UE. »

Les ruines d’une ancienne synagogue qui n’a pas été détruite sous le régime soviétique, à Chișinău, en Moldavie, le 26 juin 2010. (Crédit : Kitra Cahana/Getty Images/JTA)

Parallèlement, la population juive de Moldavie vieillit, de nombreuses personnes quittent le pays et le nombre de naissances est faible. Le pays compte actuellement deux écoles juives et sept synagogues en activité : quatre à Chișinău (Agudat Israel, Bet Yosef, Habad-Loubavitch et Lemnaria), une à Orhei, une à Tiraspol et une à Soroca.

L’American Jewish Joint Distribution Committee (JDC), actif en Moldavie depuis 1921, affirme fournir une aide vitale sous forme de nourriture, de médicaments et de programmes de soins à domicile à plus de 2 000 personnes âgées, ainsi qu’à plus de 200 enfants et familles, par l’intermédiaire de ses centres de services sociaux Hesed.

De nombreux Juifs moldaves sont tombés dans la pauvreté après l’effondrement de l’Union soviétique. Aujourd’hui, avec une inflation galopante et des retraites dérisoires, une grande partie de la population juive moldave survit avec seulement 2 dollars par jour », indique une fiche d’information du JDC. En 2024, plus de 1 400 bénévoles ont participé à des programmes parrainés par le JDC à Chișinău, Bălți et Tiraspol.

Parmi les autres programmes actuellement menés par le JDC en Moldavie, citons Active Jewish Teens, une initiative destinée aux jeunes qui couvre 63 villes de l’ancienne Union soviétique, ainsi que JoinTech, un programme qui vise à lutter contre l’isolement des personnes âgées en les mettant en relation avec leur famille, leurs amis et leur communauté grâce à des smartphones spécialement conçus à cet effet. Depuis son lancement, JoinTech compte désormais plus d’un millier de bénéficiaires à Chișinău, Bălți, Tiraspol et Rîbnița.

Des pierres tombales en état de délabrement, au cimetière juif de Chișinău, en Moldavie. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

Ces dernières années, la Moldavie est devenue une destination prisée des touristes juifs étrangers à la recherche de leurs racines bessarabiennes. Ils viennent non seulement d’Israël et d’Europe occidentale, mais aussi des États-Unis, du Canada et même d’Amérique latine. Beaucoup, à l’instar de Merzbacher, ont des liens familiaux avec ce territoire : en 1903, au moment du pogrom, 46 % des 110 000 habitants de Chișinău étaient juifs.

Depuis 2017, l’organisation LivingStones, fondée par Merzbacher, a installé trois mémoriaux de la Shoah dans des villages du nord de la Moldavie, dont un à Zăicani, le hameau où est né son grand-père, Yoil. Elle a également apposé une plaque sur un obélisque érigé par des Juifs dans les années 1950 en guise de mémorial et abandonné au milieu d’un champ, après avoir retrouvé des informations qui avaient longtemps échappé à l’attention du public. Tous ces monuments sont équipés de QR codes permettant d’en apprendre davantage et de s’orienter de manière autonome.

Avec son équipe basée aux États-Unis et en Israël, elle a passé quatre ans à cartographier et à numériser les 2 872 tombes encore existantes du cimetière juif d’Edineț. Les tombes avaient déjà été photographiées en 2021, puis les inscriptions avaient été traduites de l’hébreu et du yiddish vers l’anglais en 2023. L’objectif est d’aider les descendants, installés aux États-Unis, en Israël, en Suisse et ailleurs, à retrouver leurs proches disparus.

En janvier, à l’occasion du 80ᵉ anniversaire de la libération d’Auschwitz, l’association LivingStones a parrainé et inauguré un nouveau mémorial à Cupcini, en collaboration avec l’organisation caritative locale Nemurire, afin d’honorer les 79 « Justes parmi les Nations » de Moldavie, des non-juifs qui ont cherché à protéger leurs voisins juifs pendant la Shoah.

Yvette Merzbacher (4ᵉ à partir de la droite), fondatrice du groupe à but non lucratif LivingStones, dévoilant un monument en l’honneur des 79 « Justes parmi les Nations » qui ont sauvé des Juifs des nazis et de leurs collaborateurs pendant la Shoah. La cérémonie, qui s’est déroulée le 26 janvier 2025 à Cupcini, en Moldavie, coïncidait avec le 80ᵉ anniversaire de la libération d’Auschwitz. (Crédit : LivingStones/JTA)

« Ce monument témoigne de la puissance de défendre ce qui est juste, d’honorer leur mémoire et de perpétuer leur héritage de gentillesse et de courage », explique Merzbacher.

Grossu a déclaré que, même si les Juifs et les Israéliens ne sont pas menacés dans les rues de Chișinău – comme c’est le cas dans certains autres pays européens depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël – un antisémitisme plus insidieux semble couver sous la surface.

« Nous sommes surtout préoccupés par l’absence d’enquêtes appropriées sur les actes antisémites, le négationnisme ou la déformation ou la glorification des auteurs nazis », a-t-elle déploré.

« Malheureusement, ces affaires, même celles que nous suivons, ne sont jamais portées devant les tribunaux. »

Des Juifs moldaves chantant en yiddish lors d’un programme culturel au Campus juif Kishinev Jacobs, à Chișinău, en Moldavie. (Crédit : Larry Luxner/JTA)

Le dernier fait en date concerne un manuel d’histoire de Terminale récemment approuvé par le ministère moldave de l’Éducation. Selon Grossu, ce livre minimise et déforme le rôle du régime roumain du pro-nazi Ion Antonescu pendant la Shoah.

« Le manuel dissimule ou déforme des faits historiques fondamentaux concernant le génocide des Juifs et des Roms ; il présente le régime dictatorial et criminel du maréchal Ion Antonescu sous un jour favorable et remplace une analyse critique de ce régime par une approche apologétique et dangereuse, incompatible avec les valeurs démocratiques et l’éducation aux droits de l’homme », a déclaré le JCRM dans un communiqué.

La communauté a demandé au ministre de l’Éducation, Dan Perciun, de retirer immédiatement ce manuel de l’usage jusqu’à ce qu’il soit entièrement révisé, et de mener un débat public en présence d’historiens, d’éducateurs, de survivants de la Shoah et de membres de la société civile.

« En l’absence de ces mesures, nous nous réservons le droit de contester la décision du ministère devant les tribunaux », a ajouté Grossu.

« Nous ne pouvons pas éduquer les générations futures dans un esprit de vérité et de tolérance si l’on tente de falsifier le passé. »

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