Comment un « petit » pogrom en Russie a changé le cours de l’Histoire
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Comment un « petit » pogrom en Russie a changé le cours de l’Histoire

Jusqu'à la Shoah, le pogrom de Kishinev, en 1903, a été l'archétype des persécutions anti-juives ; En trois jours, 49 Juifs tués, 600 femmes violées et des centaines de blessés

Photo du pogrom de Kishinev, en 1903. (Domaine public)
Photo du pogrom de Kishinev, en 1903. (Domaine public)

La terreur a duré moins de trois jours et « seulement » 49 Juifs ont été tués – mais le pogrom de Kishinev en 1903 a eu, de manière surprenante, des ramifications d’ampleur. Dans les semaines qui ont suivi ce massacre commis avant Pessah, le nom de la ville est devenu synonyme des pires horreurs concernant les persécutions de la Diaspora et les mouvements politiques du monde entier en ont pris acte.

Même si le pogrom a été méticuleusement documenté, la mythologie a joué un rôle essentiel dans l’esquisse de « l’après-Kishinev ». Dans son nouveau livre, intitulé Pogrom: Kishinev and the Tilt of History, Steven J. Zipperstein souligne certaines de ces déformations ainsi que le rôle joué par Kishinev dans – par exemple – l’adhésion des Juifs américains à la gauche politique. Les ennemis des Juifs ont, eux aussi, tiré des conclusions du pogrom, disséminant très largement le « Protocole des sages de Sion » dans les années qui ont suivi.

« Cela a été un moment qui a jeté une ombre profonde, large et panachée, qui aura laissé son empreinte sur les Juifs, les non-Juifs, avec des blessures jamais guéries depuis », écrit Zipperstein.

En plus du meurtre de 49 Juifs, au moins 600 femmes juives ont été violées et des centaines de plus blessées. Et même si, pendant le pogrom, la communauté juive de la ville a organisé au moins une action de défense d’ampleur, cette résistance aura été ignorée pendant des décennies, enterrée dans les carnets des journalistes sionistes envoyés pour couvrir ces atrocités.

Située dans la région fertile de Bessarabie, dans la Russie tsariste, Kishinev, au début du siècle, accueillait 55 000 Juifs, noyés dans une population totale de 280 000 personnes. Aujourd’hui, la municipalité s’appelle Chisinau et elle est la capitale de la république de Moldavie. Entouré par l’Ukraine et la Roumanie, ce petit pays compte une communauté juive de 15 000 personnes dont la majorité habite la ville qui aura donné sa définition au mot « pogrom » en 1903.

Comme pour les autres attaques organisées contre les Juifs, le pogrom de Kishinev a commencé par une « calomnie du sang » – les Juifs avaient ainsi été accusés d’avoir assassiné un enfant chrétien pour utiliser son sang lors de rituels. Les intellectuels antisémites de la région, notamment des journalistes, ont joué un rôle déterminant à ce moment-là, attisant l’animosité contre les Juifs et assurant au reste de la population qu’il était permis – et même désirable – de les traiter sans pitié.

‘Pogrom: Kishinev and the Tilt of History,’ publié en 2018

« Dès le début, les attaques contre les Juifs ont été justifiées par une nécessité d’auto-défense, une riposte raisonnable face à un peuple de parias qui était capable de toutes les transgressions », écrit Zipperstein, professeur d’histoire et de culture juives à l’université Stanford de Californie.

Le premier Juif à perdre la vie lors du pogrom a été Moshe Kigel, 60 ans, qui a été tué à l’entrée de son habitation. Dans des récits qui ont été faits du massacre, il est devenu un gardien de synagogue retrouvé mort dans la rue, entouré de rouleaux de Torah profanés. Dans cette narration mythique, Kigel, le pieux, aurait été massacré alors qu’il tentait de sauver les saints parchemins de la petite synagogue des quartiers bas de Kishine.

Selon Zipperstein, ce portrait trompeur des derniers instants de Kigel ont servi en partie à détourner l’attention des centaines de viols survenus du pogrom, et notamment du fait que « les hommes lâches de la ville » s’étaient cachés, rongés par la peur, alors que des femmes juives étaient agressées. Le récit héroïque de la mort de Kigel a également servi à commémorer les victimes les plus pauvres du massacre, qui – contrairement à des familles juives plus pourvues – se sont trouvées dans l’incapacité de fuir les violences.

« Leur chair répartie en butin »

Même si peu de Juifs connaissaient – hors de la Russie – le nom de Kishinev avant 1903, un grand nombre d’entre eux avaient entendu parler du port très affairé d’Odessa situé à une journée de voyage vers l’est. Là-bas, sur les rives de la mer Morte, certains des plus grands penseurs sionistes mettaient au point des plans déterminants pour l’avenir des Juifs.

Une caricature éditoriale datant de 1905 sur les persécutions des Juifs, dont le pogrom de Kishinev en 1903 (Crédit : Domaine public)

En entendant parler du massacre de Kishinev, certains de ces sionistes avaient considéré que leurs certitudes sur la passivité des Juifs avaient été confirmées. Pour eux, le massacre avait illustré « ces stéréotypes d’hommes Juifs féminisés désespérément ramollis par les humiliations vécues par la diaspora », écrit Zipperstein.

Les récits les plus sérieux à émerger sur Kishinev ont été ceux de l’écrivain Hayim Nahman Bialik, qui avait été envoyé par les dirigeants d’Odessa pour documenter ces atrocités commises. Bialik, qui allait devenir plus tard le poète national d’Israël, était arrivé sur les lieux avec « son propre sentiment de dégradation de l’exil », selon Zipperstein.

« Même avant que Bialik se rende à Kishinev, son cercle, à Odessa, avait d’ores et déjà insisté sur le fait que des Juifs étaient morts, qu’ils étaient sans défense et qu’ils n’avaient offert aucune résistance », a déclaré Zipperstein au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique. « [Le poète] Ahad HaAm estimait également que l’antisémitisme était causé ou renforcé par le comportement des Juifs eux-mêmes, » a ajouté l’auteur.

Steven Zipperstein, professeur d’histoire juive à l’université de Stanford et éditeur du livre « Pogrom: Kishinev and the Tilt of History » paru en 2018 (Autorisation)

La plus formidable action de défense mise en place par les Juifs assiégés de Kishinev a eu lieu dans le « jardin viticole » où 250 Juifs de la classe ouvrière armés de bâtons et de pieux – et de quelques armes à feu – se sont rassemblés pour riposter. Ces défenseurs sont parvenus à faire reculer certains des émeutiers, mais la principale conséquence involontaire de leur initiative aura été d’avoir fourni la « preuve » à ceux qui voulaient le croire que les Juifs avaient attaqué les premiers. Lors des procès qui ont par la suite eu lieu devant les tribunaux jusqu’à la fin de cette année-là, les Juifs qui s’étaient défendus ont été blâmés pour avoir provoqué les massacres commis à leur encontre.

Toute mention de la résistance juive avait été absente du premier travail réalisé par Bialik sur le pogrom, In the City of the Killings, qui avait été qualifié de poème le plus important depuis le Moyen-Age. Dans son portrait macabre du massacre, Bialik avait exprimé son « dégoût accablant face à la réaction d’un nombre significatif de mâles Juifs », a expliqué Zipperstein.

« N’oubliez pas de noter les coins obscurs de Kishinev, les maris qui se terrent, les fiancés, les frères regardant au travers des fissures de leurs abris, qui observent leurs épouses, leurs soeurs, leurs filles frémissantes sous leurs profanateurs bestiaux, suffoquant dans leur propre sang, leurs chairs fractionnées en butin », avait écrit Bialik.

Contrairement à Bialik, certains penseurs Juifs ont montré de l’empathie pour les victimes. Parmi eux, l’activiste légendaire Emma Goldman, qui avait fait une tournée, aux Etats-Unis, avec une pièce de théâtre basée sur le pogrom, dans laquelle une « dignité indéniable » était accordée à la « victimisation juive », dit Zipperstein dans son livre.

Steven Zipperstein, professeur d’histoire juive à l’université de Stanford et éditeur du livre « Pogrom: Kishinev and the Tilt of History » paru en 2018 (Autorisation)

Le « message » du pogrom de Kishinev, en d’autres mots, avait dépendu du messager. Dans l’Israël pré-état, des récits des violences de la part des nouveaux immigrants avaient aidé à donner l’idée de la formation du groupe d’auto-défense Bar-Giora, un précurseur de l’armée israélienne. Pour Bialik et d’autres qui partageaient son état d’esprit, mettre en exergue le rôle des résistants durant le pogrom était futile, les Juifs – selon eux – ne pouvant rien attendre de bon dans la Zone de résidence de la Russie.

« [Les histoires du pogrom étaient] assidûment publiées avec de nombreux détails qu se trouvaient traités comme un bagage non-nécessaire pour une population dont le fardeau était déjà trop lourd », écrit Zipperstein.

« Je ne croyais pas dans la question juive »

L’impact du pogrom de Kishinev a été, d’une part, attisé par les photographies des atrocités qui ont circulé dans le monde entier. Une image des 45 victimes assassinées dans leurs châles de prière avait eu un écho tout particulier, apparaissant dans de nombreux journaux à grand format au cours des tous premiers jours de la photographie d’information.

« Ça a été un peu comme cette photo d’Alan Kurdi, cet enfant syrien mort sur la plage, qui a donné un visage à la misère syrienne », estime Zipperstein, se référant à la manière dont une image saisissante peut ôter le caractère « d’abstraction » des catastrophes humaines.

Les funérailles pour des rouleaux de Torah profanés suite au pogrom de 1903 à Kishinev, au cours duquel 49 Juifs ont été assassinés et des centaines de femmes violées (Crédit : Domaine public)

Même si le pogrom n’a pas convaincu de nombreux Juifs américains de la nécessité du sionisme, il y a eu un glissement favorable à la gauche politique. Il a été généralement supposé (à tort) que le pogrom avait été organisé par des responsables russes, ce qui a amené de nombreux Juifs à se méfier des potentielles actions d’un gouvernement conservateur.

En 1905, la formation de l’empire russe avait, en fait, mené à une vague de violences antisémites approuvées par l’Etat. Jusqu’à 200 000 Juifs avaient été assassinés dans 60 massacres, selon les estimations, un bilan auquel sont venues s’ajouter les 19 victimes de Kishinev.

Aux Etats-Unis, les Juifs n’ont pas été les seuls à tirer des conclusions de Kishinev. Les leaders de la communauté afro-américaine ont évoqué les « maux jumeaux » des pogroms et des lynchages, connus en Europe et dans le sud américain, où des milliers d’afro-américains avaient été assassinés dans une campagne de terrorisme racial pendant des décennies. Et en 1909, l’Association nationale pour l’avancée des personnes de couleur (NAACP) a été formée pour combattre cette violence et Kishinev a été mentionné dans les documents fondateurs du groupe.

Les ennemis des Juifs ont également tiré leurs conclusions de ce pogrom en réalisant que les médias de masse pouvaient être utilisés pour inciter aux violences d’ampleur. L’un des principaux instigateurs de Kishinev, l’éditeur Pavel Krushevan, a ainsi publié le faux antisémite du « Protocole des sages de Sion » dans les mois qui ont suivi le massacre. L’ouvrage de triste mémoire, devenu célèbre, est ainsi arrivé entre les mains des antisémites, notamment de Henry Ford, qui en aura écoulé un demi-million de copies aux Etats-Unis.

Emma Goldman, militante engagée dans la justice sociale, s’adresse à la foule en 2016, plusieurs années avant son expulsion en Russie par le gouvernement des Etats-Unis (Crédit : Domaine public)

Selon Zipperstein, « tous les aspects de la Shoah ont été prévisibles dans le pogrom de Kishinev ». Depuis le rôle tenu par des intellectuels galvanisant l’antisémitisme aux reproches faits aux Juifs de s’être défendu, le pogrom aura aidé à solidifier un modèle qui aura culminé avec le meurtre de six millions de Juifs durant la Deuxième guerre mondiale. Cette modernisation de l’antisémitisme n’a pas échappé aux penseurs juifs, dont certains ont anticipé la « solution finale » mise en oeuvre par l’Allemagne nazie avec une précision angoissante.

« Lorsque j’étais en Amérique, je ne croyais pas que la question juive puisse être retirée de la question sociale dans son ensemble », avait écrit Emma Goldman après avoir été expulsée par le gouvernement américain vers la Russie en 1919. « Mais après avoir visité certaines régions où il y a eu des pogroms, j’ai finalement constaté qu’il y a une question juive, particulièrement en Ukraine », avait-elle ajouté.

« Il est presque certain que la race juive entière sera anéantis si beaucoup plus de changements devaient encore survenir », avait écrit Goldman.

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