Un gouvernement Gantz alors qu’Israël lutte contre le coronavirus ? Le faut-il ?
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Analyse

Un gouvernement Gantz alors qu’Israël lutte contre le coronavirus ? Le faut-il ?

Le chef de Kakhol lavan pourra-t-il continuer à vouloir remplacer Netanyahu en pleine crise sanitaire aux proportions épiques ?

Raoul Wootliff

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

Le président de Kakhol lavan, Benny Gantz, assiste à une conférence des maires à Kyriat Anavim, près de Jérusalem, le 26 février 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)
Le président de Kakhol lavan, Benny Gantz, assiste à une conférence des maires à Kyriat Anavim, près de Jérusalem, le 26 février 2020. (Yonatan Sindel/Flash90)

Quelques heures avant la plus surréaliste cérémonie de prestation de serment de la Knesset de l’histoire, lundi, avec l’intronisation des députés en 40 groupes de trois en pleine pandémie de coronavirus, le président Reuven Rivlin, sans aucun des attributs cérémoniels habituels, a officiellement chargé le président de Kakhol lavan Benny Gantz de former un gouvernement.

En acceptant le mandat, Gantz s’est engagé à concocter une coalition dès que possible. « Je vous donne ma parole : je ferai tout pour établir en quelques jours, aussi peu que possible, un gouvernement national, aussi patriotique et large que possible », a-t-il déclaré.

Avec un virus qui change les réalités civiles et politiques de minute en minute, même quelques jours, c’est long.

Depuis l’élection du 2 mars, il y a une éternité, on s’est demandé avec acharnement si Gantz pourrait obtenir le soutien de la majorité des députés élus pour former un gouvernement. Dimanche, le dirigeant de Kakhol lavan a répondu à une partie de cette question en obtenant la recommandation de 61 députés, dont la totalité de la Liste arabe unie, composée de partis majoritairement arabes, lorsque des membres importants du parti ont rencontré M. Rivlin.

Le président Reuven Rivlin (à droite) charge le président de Kakhol lavan, Benny Gantz, de former un gouvernement lors d’une cérémonie à la résidence du président à Jérusalem, le 16 mars 2020. (Mark Neyman/GPO)

Le Likud de Netanyahu a remporté 36 sièges à la Knesset lors des élections de mars, contre 33 pour Kakhol lavan, mais le bloc de droite du dirigeant du Likud n’a pas réussi à réunir une majorité parlementaire.

Maintenant que Rivlin lui en a donné l’occasion, la question qui demeure est de savoir si Gantz pourra utiliser ce soutien pour former un gouvernement qui remplacera celui du Premier ministre Benjamin Netanyahu. Et, surtout, si – en pleine crise sanitaire aux proportions épiques qui touche à la fois Israël et le monde – il le souhaite.

Gouvernement d’unité

Une option éventuelle pour Gantz serait d’accepter l’offre de Netanyahu de rejoindre un gouvernement d’unité nationale, ce qui l’obligerait à renoncer à son poste de Premier ministre pour le moment et à rendre le mandat à Rivlin.

Tard dimanche soir, après que Gantz a reçu le plus grand nombre de recommandations, Rivlin a accueilli le dirigeant de Kakhol lavan et Netanyahu pour ce qu’il a appelé un sommet tripartite « urgent » dans le but d’encourager les deux hommes à former un gouvernement d’union d’urgence dans le contexte de l’épidémie de coronavirus.

Plus tôt dans la journée, Netanyahu a rendu publiques deux propositions pour un gouvernement d’union avec Gantz, exhortant le président de l’opposition de fait à choisir soit de servir sous ses ordres dans un gouvernement d’urgence de six mois, soit de le remplacer après deux ans dans le cadre d’une coalition tournante de quatre ans. Gantz a déclaré qu’il soutenait un gouvernement d’unité d’urgence pour lutter contre le coronavirus, mais a affirmé que Netanyahu n’était pas sérieux au sujet de ses offres.

Benjamin Netanyahu, (à gauche), Reuven Rivlin, (au centre), et Benny Gantz, réunis à Jérusalem le 15 mars 2020. (Kobi Gideon/ GPO)

Après la réunion avec Rivlin, les deux hommes ont publié un communiqué commun disant qu’ils « étaient d’accord pour que les équipes de négociation se rencontrent bientôt ».

Elles ne l’ont pas fait.

Et en attendant, le parti Kakhol lavan de Gantz a activement œuvré à l’éviction de Netanyahu.

Lors de la prestation de serment de la 23e Knesset, Kakhol lavan a déposé trois textes de loi dans ce but : le premier limiterait un Premier ministre à deux mandats – Netanyahu a effectué quatre mandats au total, plus deux mandats en tant que Premier ministre de transition, ce qui signifie que la loi l’empêcherait de continuer à servir ; le second interdirait aux personnes faisant l’objet d’accusations criminelles de servir en tant que ministres ou Premiers ministres ; le troisième interdirait à un député mis en accusation d’être chargé de former un gouvernement.

Parallèlement, Gantz a pris des mesures suggérant qu’il envisage effectivement la possibilité de former un gouvernement qu’il dirigerait.

Gouvernement élargi

Lundi, Gantz a téléphoné aux dirigeants de la plupart des partis de la Knesset dès qu’il a reçu de Rivlin le feu vert pour former un gouvernement. Cependant, malgré son appel à un « gouvernement élargi », les trois partis religieux et de droite lui ont opposé une fin de non-recevoir, les présidents de ces partis refusant de le rencontrer.

Aryeh Deri et Yaakov Litzman, qui président respectivement les partis ultra-orthodoxes Shas et Yahadout HaTorah, ont rejeté la demande de Gantz de s’asseoir et de travailler à la formation d’un gouvernement. Selon une déclaration de Kakhol lavan, Deri a dit à Gantz qu’il se laisserait représenter par le « bloc », une référence au bloc religieux de droite qui était composé de 55 députés après les élections de septembre, lorsqu’il a fait obstruction à l’alliance centriste en ne voulant négocier qu’en tant que tel et en ne voulant servir que dans un gouvernement dirigé par Netanyahu.

Ce bloc composé du Likud, de Yahadout HaTorah, du Shas et de Yamina est certes plus grand de trois députés, mais il ne dispose pas encore d’une majorité de 61 membres – le nombre de recommandations que Gantz a reçues dimanche des partis Kakhol lavan, Travailliste-Gesher-Meretz, Yisrael Beytenu et la Liste arabe unie, lui donnant ainsi l’occasion en premier de former un gouvernement.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu s’exprime lors d’une réunion à la Knesset avec les partis de son bloc de droite, le 18 novembre 2019. (Hadas Parush/Flash90)

Le président de Yamina, Naftali Bennett, a également rejeté une rencontre avec Gantz. Il a conditionné une telle rencontre à la dénonciation par le dirigeant de Kakhol lavan du soutien qu’il avait reçu de la Liste arabe unie, dont Bennett a affirmé qu’ils étaient des « défenseurs du terrorisme ».

Si ces partis restent fidèles à leur parole de soutenir Netanyahu – ce qui est particulièrement probable pendant la crise sanitaire actuelle – le seul chemin réaliste de Gantz vers une coalition semble être un gouvernement minoritaire de centre-gauche soutenu de l’extérieur par la Liste arabe unie.

Gouvernement minoritaire

En Israël, les gouvernements minoritaires sont rares. Les rares cas de gouvernements minoritaires se sont produits après qu’une ou plusieurs factions s’eurent retirées d’une coalition à mi-parcours, comme cela s’est produit avec le gouvernement Yitzhak Rabin en 1992 après le retrait du Shas, et le gouvernement Ehud Barak en 1999 après le retrait du Meretz, du Parti national religieux et du Shas.

Aucun gouvernement minoritaire n’a jamais été formé immédiatement après des élections.

Néanmoins, la loi fondamentale pertinente ne stipule pas explicitement qu’un nouveau gouvernement doit bénéficier du soutien de la majorité absolue des membres de la Knesset. La mise en place d’un gouvernement minoritaire juste après les élections législatives, bien que sans précédent en Israël, est donc théoriquement une option.

En principe, le candidat à qui le président accorde le droit de former un gouvernement n’a pas besoin d’une majorité de 61 voix pour le faire. Tout ce qui est réellement nécessaire, c’est une situation dans laquelle plus de députés votent en faveur du gouvernement que contre lui.

Un plénum presque vide, en raison des restrictions contre le coronavirus, est observé lors de la prestation de serment de la 23e Knesset, le 16 mars 2020. (Gideon Sharon/ Porte-parole de la Knesset)

Gantz pourrait donc former un gouvernement composé de son parti Kakhol lavan (33 sièges), d’Yisrael Beytenu (7 sièges) et des pacifistes Travailliste et Meretz (6 sièges sans la dirigeante de Gesher Orly Levy-Abekasis, qui a déclaré qu’elle voterait contre un gouvernement minoritaire), avec le soutien extérieur de la coalition de la plupart ou de la totalité des députés arabes de la Liste arabe unie (15 sièges). Si tous les députés Kakhol lavan l’appuyaient – et deux ont indiqué qu’ils ne le feraient pas – un tel gouvernement aurait 59 voix en faveur, contre 58 en défaveur.

Les gouvernements minoritaires sont assez courants dans les démocraties telles que le Canada, le Danemark, la Suède et l’Espagne, et des gouvernements minoritaires sont actuellement en place en Irlande, au Royaume-Uni, au Danemark, en Norvège, en Espagne et en Suède.

Il est clair, cependant, qu’un tel gouvernement serait très fragile. La coalition n’aurait pas de majorité à la Knesset et devrait donc constamment négocier le soutien d’autres factions afin de pouvoir adopter des lois et d’autres décisions.

Soutien de la Liste arabe unie

En réponse à l’offre initiale de Netanyahu d’un gouvernement d’unité d’urgence, Gantz a déclaré la semaine dernière qu’un tel gouvernement devrait inclure des représentants de tous les partis politiques.

« Kakhol lavan, sous ma direction, a jusqu’à présent soutenu et continuera à soutenir la lutte commune contre l’épidémie de coronavirus et ses conséquences », a écrit Gantz sur Facebook. « Au vu de la situation, nous serons disposés à discuter de la formation d’un large gouvernement d’unité nationale qui inclurait la représentation de tous les partis de la Knesset. Nous ferons tous les efforts possibles pour promouvoir cette initiative dans l’intérêt des citoyens d’Israël et du pays ».

La mention de « représentation de tous les partis de la Knesset » a été largement interprétée comme une indication que Gantz insisterait sur l’inclusion de la Liste arabe unie dans un gouvernement d’urgence.

Les députés arabes d’Israël refusent depuis longtemps de rejoindre un gouvernement pour des raisons idéologiques, enracinées dans leur soutien aux Palestiniens. Les députés juifs considèrent, quant à eux, que les partis arabes ne sont pas acceptables et s’abstiennent généralement de les inclure dans les calculs de coalition. Sous la direction de son dirigeant actuel, Ayman Odeh, certains éléments de la Liste arabe unie ont toutefois adouci leur opposition à un tel partenariat.

Le président Reuven Rivlin (à gauche) rencontrant les dirigeants du parti de la Liste arabe unie (de gauche à droite) Ayman Odeh, Mtanes Shihadeh et Ahmad Tibi, à la Résidence du Président à Jérusalem, le 15 mars 2020. (Mark Neyman/GPO)

Les relations entre les députés juifs et arabes restent néanmoins très tendues, marquées par une méfiance mutuelle et des désaccords sur le conflit israélo-palestinien, les implantations en Cisjordanie et le sionisme. Les tensions ont été exacerbées par les commentaires de certains membres intransigeants de la Liste arabe unie qui soutiennent apparemment le terrorisme et la violence contre les Israéliens, ainsi que par la rhétorique de plus en plus virulente des politiciens juifs, dont Netanyahu, à propos de la Liste arabe unie et de la communauté arabe israélienne en général.

En dehors de la possibilité d’un gouvernement d’unité, la formation d’un gouvernement minoritaire avec le soutien de la Liste arabe unie est une perspective controversée, une perspective que Gantz a juré de ne pas envisager avant les élections.

Et la forte opposition des membres de droite de Kakhol lavan, les députés Zvi Hauser et Yoaz Hendel, ainsi que de Mme Levy-Abekasis de l’alliance Travailliste-Gesher-Meretz, semble réduire la probabilité de ce scénario.

Cette possibilité n’avait pas encore été écartée avant que la crise du coronavirus ne prenne le devant de la scène. Il y a plus d’une semaine, Hauser et Hendel auraient reçu un ultimatum : soutenir la formation d’un gouvernement minoritaire s’appuyant sur le soutien extérieur de la Liste arabe unie, ou démissionner de la Knesset.

Mais ensuite, l’accent a été mis sur la pandémie, ce qui a changé tout le contexte des négociations de coalition et a laissé à Gantz un mandat qu’il doit tenter de faire en sorte qu’il ne devienne pas un calice empoisonné.

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