Une journaliste examine la réponse étrangement révélatrice de la France aux meurtres de ses citoyens, le 7-Octobre
Avec "Victimes françaises du Hamas : leur histoire, notre silence", Rachel Binhas met en lumière ces victimes du massacre et les réactions troublantes de son pays face à la tragédie

PARIS — Alors qu’Israël a marqué le deuxième anniversaire du jour le plus meurtrier de toute son histoire, cette commémoration a également touché de près de nombreux Français. Des Juifs de France qui, après les Israéliens, ont été ceux qui ont subi les plus grandes pertes lors de l’attaque sanglante du 7 octobre 2023.
Sur les plus de 1 200 personnes qui avaient été massacrées lors du pogrom, 48 étaient de nationalité française. Un grand nombre d’autres ressortissants français avaient figuré parmi les milliers de blessés et parmi les 251 personnes qui avaient été enlevées et prises en otage.
Pour Rachel Binhas, journaliste à Paris dont le livre sur le 7-Octobre est consacré aux victimes françaises des atrocités et à la réaction de son pays face à cette catastrophe historique, cet anniversaire n’a pas été un jour comme les autres.
« Le 7 octobre n’est pas seulement quelque chose d’Israélien », commente Binhas lors d’un entretien accordé au Times of Israel, attablée dans un café parisien de la rue Mouffetard. « Cela a aussi été un événement français dont les suites, à ce jour, ont été ressenties par de nombreuses personnes en France, que ce soit directement et indirectement ».
Son livre, « Victimes françaises du Hamas: Leur histoire, notre silence », est une lecture qui donne à réfléchir. Plus qu’une simple chronique des événements, ses trois parties — « Nos victimes, leur histoire » ; « Les conséquences du 7 octobre en France » et « Une France sans Juifs ? » — comprennent des portraits détaillés de sept victimes françaises, retraçant leurs derniers instants avant les atrocités commises par les hommes armés du Hamas. Elles sont accompagnées de témoignages poignants des familles des victimes, d’une analyse de la société française et de questions sur l’essor de l’antisémitisme dans le pays.
Prises collectivement, les victimes et leurs familles sont une illustration de la communauté juive française dans son ensemble. Elles comprennent des laïcs, des religieux, des ashkénazes, des séfarades, des progressistes et des conservateurs — certains entretenant encore un lien fort avec la France, d’autres non. Ironie du sort, certains avaient quitté la France en raison de la recrudescence de l’antisémitisme, pensant qu’ils seraient plus en sécurité en Israël.
« Mon livre est une façon de rendre hommage aux victimes françaises », explique Binhas. « Il vise également à préserver leur mémoire et à faire en sorte que leur histoire ne soit pas oubliée, tout en tentant de déterminer pourquoi une grande partie de la société française a réagi par un silence assourdissant – et en tentant de déterminer ce que ce silence signifie réellement pour les Juifs de France ».
Au vu du nombre de personnes ayant perdu la vie, le 7-Octobre, qui avaient une carte d’identité française, Binhas souligne que le pogrom a été le quatrième attentat terroriste le plus meurtrier impliquant des ressortissants français. Elle dit s’être attendue, à ce titre, que les victimes françaises du massacre occupent une place plus importante dans la conscience nationale.
« J’ai rapidement réalisé – et je n’ai pas été la seule à le remarquer – que les victimes françaises du 7 octobre, au sens large du terme, c’est-à-dire non seulement celles qui ont été tuées, mais aussi celles qui ont été enlevées et blessées, recevaient étonnamment peu d’attention de la part des médias français, de la part de la sphère culturelle et de la société française en général », se souvient Binhas. « En ce qui concerne les otages, ce qui s’est passé a fortement contrasté avec la mobilisation qu’il y avait pu avoir lors de précédents cas d’enlèvements de citoyens français à l’étranger ».
Huit citoyens français avaient figuré parmi les personnes prises en otage au cours de l’attaque sanglante du Hamas. Finalement, cinq d’entre eux ont été relâchés vivants – le dernier en date, Ofer Kalderon, a été relâché au mois de février dernier après 484 jours passés à Gaza. Les corps sans vie des trois personnes tuées en captivité ont été rapatriés en Israël. Celui d’Ohad Yahalomi, le dernier en date encore, a été restitué à l’État juif au mois de février dernier.
Binhas se rappelle la manière dont la France avait réagi au sort de Jean-Paul Kauffmann au Liban en 1985, d’Ingrid Betancourt en Colombie en 2002 et de Didier François en Syrie en 2013. A ce moment-là, de nombreuses actions avaient été menées en signe de solidarité, avec notamment des rappels quotidiens dans les journaux télévisés du soir et des portraits des otages qui avaient été affichés sur les bâtiments municipaux à travers tout le pays.
« Pendant leur captivité, ces anciens otages avaient été très présents dans l’espace public, dans les médias et dans l’esprit des Français », ajoute la journaliste. « J’ai constaté la différence lorsque j’ai demandé à mon entourage s’ils connaissaient, sinon les noms, du moins le nombre d’otages français détenus par le Hamas à Gaza. La majorité des gens n’avaient aucune idée qu’il y avait des otages français. C’est cette invisibilité, ce manque de sensibilisation et parfois simplement cette indifférence qui m’ont poussée à écrire ce livre ».
Publié à l’automne dernier, ce livre était à l’origine un article rédigé par Binhas pour l’hebdomadaire Marianne, où elle est rédactrice. Une maison d’édition française, les Éditions de l’Observatoire, lui a alors proposé d’écrire un livre sur le sujet, poussée par l’intérêt qu’elle porte aux questions liées au judaïsme en France. Cette année, l’Observatoire a également publié « Française, juive : et alors ? », un ouvrage écrit par Shannon Seban, qui aborde la problématique de l’antisémitisme contemporain en France.
Les Juifs sont aussi des êtres humains ?
Binhas reste profondément troublée par la réaction de nombre de ses compatriotes face au massacre brutal d’Israéliens.
« Dans les semaines qui ont suivi le 7 octobre, j’ai remarqué qu’en France, la majorité des gens semblaient avoir du mal à manifester une certaine compassion pour Israël et à suspendre, même temporairement, leurs opinions politiques sur le Moyen-Orient », note-t-elle. « C’était comme si les victimes juives du 7 octobre et leurs proches n’avaient pas droit à l’empathie ou à des expressions de sympathie. C’était comme si les Israéliens et les Juifs ne méritaient pas le statut de véritables victimes parce qu’ils étaient Juifs ».
Dans de nombreux cas, la haine a été évidente.
« Ce quoi nous avons assisté en France, à la place, ça a été une explosion des actes antisémites », ajoute-t-elle. « Ces réactions décevantes ont dit énormément de choses sur la France. Quelles ont été les réactions des personnalités politiques, culturelles, médiatiques et sportives ?… J’ai voulu analyser ça dans le livre, tout en racontant l’histoire des victimes françaises elles-mêmes ».
Malgré toutes ses critiques sur les réactions de nombreux Français, Binhas reconnaît que les actions du gouvernement sont entrés en contraste avec la majorité des autres dans les domaines divers de la vie française.
« Le gouvernement français a fait tout ce qui était en son pouvoir pour venir en aide aux familles françaises des victimes du 7 octobre », écrit-elle au début de son livre. « Du ministère des Affaires étrangères à l’Élysée, la mobilisation a été totale, prenant parfois des formes inattendues, comme celle d’accorder la nationalité française à certaines victimes qui avaient pris du retard dans la procédure ».
Elle rappelle également la cérémonie très émouvante qui avait été présidée par le président français Emmanuel Macron à Paris, le 7 février 2024. Lors de cette cérémonie en plein air, où des gardes républicains avaient brandi de grandes photos de toutes les victimes françaises, y compris des photos des otages de l’époque, Macron avait qualifié le 7-Octobre de « plus grand massacre antisémite de notre siècle » et de « barbarie… alimentée par l’antisémitisme ». De nombreux membres des familles de victimes avaient été transportés par avion à la cérémonie aux frais du gouvernement.
Sous Macron, la France a soutenu les efforts visant à libérer les otages. Lui-même a rencontré à plusieurs reprises les familles des captifs – cela a encore été le cas le mois dernier à Paris.
« J’ai pu goûter au poison de l’antisémitisme »
Dans le cadre de ses recherches, Binhas s’est rendue à plusieurs reprises en Israël pour interviewer des familles dont des proches ont été tués, kidnappés ou blessés lors du pogrom. Ce que les proches des victimes lui ont confié, malgré leur douleur, à cette occasion constitue la première moitié du livre, de loin la partie la plus poignante.
« L’une des plus grande difficultés a été d’amener les familles à me parler sans que je doive faire preuve d’insistance », explique Binhas. « Je voulais faire preuve de sensibilité à leur égard. Ces gens se trouvaient à un moment particulier de leur deuil. Certains ressentaient le besoin de parler, d’autres non ».
D’autres défis ont ensuite fait leur apparition.
« Je travaillais sur le livre dans un contexte de forte montée de l’antisémitisme en France », se souvient l’autrice. « C’est quelque chose que j’ai spécialement ressenti lorsque le livre est sorti et que j’en ai fait la promotion. Il y a eu des réactions très dures. J’ai pu goûter au poison de l’antisémitisme ».
Certaines de ces réactions sont venues de collègues.
« J’ai reçu des commentaires de certains journalistes qui, pour le dire avec diplomatie, étaient gênants », ajoute-t-elle. « Certains médias ont délibérément ignoré le sujet du livre parce qu’il ne correspondait pas à leur point de vue. Certaines librairies n’ont pas fait mieux, refusant de le vendre ou le reléguant au fond de leur magasin ».
Les préjugés et les intimidations ne se sont pas limitées aux interactions en direct, ajoute Binhas.
« Quelqu’un qui avait commandé le livre sur internet m’a dit qu’il était arrivé avec des commentaires griffonnés à l’intérieur, comme ‘Libérez la Palestine’, sur la page où je fais la liste les noms des Français qui ont été tués le 7 octobre », raconte-t-elle. « Et je ne parle même pas des invectives, des insultes et des menaces de violence que j’ai reçues sur les réseaux sociaux, et qui continuent encore aujourd’hui ».
Malgré cela, la journaliste dit ne pas se laisser décourager.
« Ce n’est pas tant de la peur que je ressens, mais plutôt de la colère », dit-elle. « Cela me motive. Bien sûr, on ne sait jamais ce qui peut arriver. Les gens disent qu’il y a toujours un risque qu’un fou ou un déséquilibré trouve le climat actuel [antisémite] suffisamment propice pour se laisser aller à commettre un acte dangereux ».
Ce que Binhas a observé en France depuis le 7-Octobre la rend plus inquiète pour ses compatriotes juifs.
« La réalité actuelle ne se prête guère à l’optimisme », s’exclame-t-elle. « Il faut être lucide. Je me considère parfois comme une optimiste informée – mais je suis d’accord avec les plus pessimistes sur plusieurs points qui n’évoluent pas dans le bon sens, en particulier en ce qui concerne les Juifs. Nous voyons quelque chose de troublant s’installer et prendre racine ».
Pour Binhas, l’absence d’antisémitisme d’État apporte un certain réconfort face aux inquiétudes suscitées par la normalisation de la haine antijuive ailleurs au sein de la société française.
« Depuis le 7 octobre, nous assistons à la résurgence d’un antisémitisme que nous pensions oublié et relégué aux marges de la société », ajoute-t-elle. « Il prend de l’ampleur grâce à une rhétorique souvent validée politiquement par le parti [de gauche] de la France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon. Ses origines sont peut-être profondément enracinées, mais sa forme actuelle est nouvelle ».
Avec un impact troublant.
« Cet antisémitisme a instillé une certaine peur chez de nombreux Juifs français et on observe dorénavant une ‘invisibilisation’ des pratiques au nom de la sécurité », affirme-t-elle.
« J’ai constaté cette dissimulation de la judéité chez des personnes que je connais. Changer son nom sur Uber et sur les plateformes de livraison pour qu’il ne semble pas Juif, retirer la mezouza de sa porte », dit-elle. « Peu de Juifs diront qu’il s’agit de paranoïa, d’autant plus que nous savons que l’antisémitisme passe parfois des paroles aux actes, et c’est une réalité qui est forte en France aujourd’hui ».
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