COLOGNE – Un nouveau documentaire sur l’antisémitisme européen a été financé à hauteur de 170 000 euros par les contribuables. Alors pourquoi ne pas le présenter au public ? Parce que les chaînes de télévision se réservent le droit de refuser de le diffuser.

Le film de 90 minutes « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe », des réalisateurs allemands Joachim Schröder et Sophie Hafner, a été coproduit par la chaîne publique allemande et son partenaire Arte.

Présentant les diverses formes que prend l’antisémitisme dans l’Europe contemporaine, le documentaire montre des néo-nazis d’extrême-droite, des militants du BDS et un manifestant vêtu comme un hippie, qui se décrit comme un libertaire et qui vénère le « Protocole des Sages de Sion ».

L’antisémitisme des militants syndicalistes en France y est représenté à côté de la haine entre juifs et musulmans, qui aboutit parfois à des meurtres de sang-froid de Juifs.

Cependant, une fois que le documentaire a été soumis, et approuvé par l’éditeur, les directeurs des chaînes ont décidé de ne pas le diffuser, parce que le film ne « respecterait pas les exigences normales ».

À travers l’Europe, cette décision a suscité une vague de critiques : le quotidien Le Monde et la chercheuse allemande Monika Schwarz-Friesel, entre autres, parlent de censure.

De toute évidence, l’élément central controversé de cette « censure » présumée est Israël.

Le documentaire s’intéresse particulièrement au mépris de l’État d’Israël comme forme prévalente de la haine anti-juive et met en lumière les activités des ONG qui s’adonnent à du bashing antisémite anti-Israël tout en percevant l’argent du contribuable européen.

Afin de contextualiser la diffamation antisémite sur l’État juif en l’opposant à la réalité sur le terrain, les producteurs ont intégré des passages filmés en Israël et dans les Territoires palestiniens.

Capture d'écran du documentaire allemand « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». Le pasasge montre une manifestation du BDS à Paris. (Crédit : autorisation)

Capture d’écran du documentaire allemand « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». Le passage montre une manifestation du BDS à Paris. (Crédit : autorisation)

Ironiquement, ce sont ces passages qu’Alain Le Diberder, directeur de la programmation d’Arte, juge être la raison principale du retrait de la production.

Dans un communiqué de presse, Le Diberder affirme que les producteurs ne se sont pas conformés aux exigences nécessaires pour fournir un documentaire sur l’antisémitisme en Europe car il comprend trop de passages sur Israël, et trop peu sur les pays européens.

« C’est grotesque »

« C’est grotesque », a déclaré Serap Güler, membre du conseil de la programmation de la chaîne WDR et du comité exécutif du parti de la chancelière allemande Angela Merkel, le CDU.

Michaela Engelmeier, membre sociale-démocrate du Bundestag (le Parlement fédéral allemand), a qualifié le communiqué de Le Diberder d’ « incompréhensible ».

Une Jeep des Nations unies à Gaza; capture d'écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)

Une Jeep des Nations unies à Gaza; capture d’écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)

Évoquant un récent reportage sur l’antisémitisme qui met en lumière le bashing anti-Israël et la haine des juifs, la députée Engelmeier a expliqué dans un communiqué adressé au Times of Israël que « le documentaire qui vise à présenter le problème de l’antisémitisme de façon réfléchie doit prendre en compte la relation entre l’antisémitisme et la critique contre Israël. À cette fin, il est nécessaire de s’intéresser à la situation au Moyen Orient. »

Elle a également critiqué le fait que la chaîne de télévision allemande, financée par l’impôt, « encourage de plus en plus le discours anti-Israël, et refuse, parallèlement, de montrer un documentaire sur l’antisémitisme qui a été validé par des experts. »

Dans le même ordre d’idées, Volkler Beck, député des Verts en Allemagne et président du groupe d’Amitié parlementaire israélo-allemande au Parlement allemand, a déclaré que la décision de ne pas diffuser le documentaire « est d’autant plus perturbante quand on sait qu’Arte et WDR ont diffusé des programmes qui pourraient être jugés comme orientés anti-Israël. »

Sophie Hafner filme Gaza ; capture d'écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)

Sophie Hafner filme Gaza ; capture d’écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)

Ce mois-ci, Arte a diffusé un documentaire sur la guerre des Six Jours de 1947, qui, selon les experts, était biaisé contre Israël. Et en mars, la WDR a diffusé un documentaire sur le politicien allemand de droite Geert Wilders, qui a émis l’idée que Wilders diffuserait l’islamophobie en Europe au nom des Juifs et de l’État d’Israël. L’association des Communautés juives de la Rhénanie du Nord-Westphalie est en train de préparer une plainte contre cette diffusion au conseil de la programmation de la WDR.

« Si Arte tient à ne pas diffuser le documentaire, la WDR devrait le faire »
Volkler Beck

Volkler Beck a suggéré « un évènement public durant lequel le documentaire de Schröder et Hafner sur l’antisémitisme en Europe sera diffusé autour d’une discussion. »

Il a ensuite suggéré que « si Arte tient à ne pas diffuser le documentaire, la WDR devrait le faire ».

La WDR prétend qu’elle ne peut pas diffuser le documentaire, car Arte en détiendrait les droits exclusifs, mais cette idée n’est pas partagée par tous.

Qui possède les droits du documentaire ?

Selon le producteur du documentaire Joachim Schröder, qui a signé son contrat avec la WDR, et non pas avec Arte, « la WDR est libre de diffuser le film quand bon lui semble, puisque Arte a cédé son droit de la première diffusion. »

L'avocat André Nourbakhsch. (Crédit : Ayse Catik/ autorisation de .rka Law)

L’avocat André Nourbakhsch. (Crédit : Ayse Catik/ autorisation de .rka Law)

« Nous ne pouvons confirmer cette affirmation, étant donné que nous n’avons pas eu accès au contrat entre Arte et la WDR pour le moment », a déclaré André Nourbakhsch, avocat spécialisé en propriété intellectuelle du cabinet .rka Attorneys at Law.

« Cependant, poursuit l’avocat, c’est une question de contrat. Il est clair qu’Arte et la WDR, sur ce sujet, ne sont pas soumis à la loi du copyright, mais plutôt à un contrat d’association qui les relie. »

« En dépit de ce que stipule cet accord en détail, si la WDR voulait vraiment diffuser ce documentaire et si Arte n’y objectait pas, malgré le fait que la chaîne a déclaré explicitement ne pas vouloir le diffuser sur sa propre chaîne, il n’y aura aucune restriction juridique qui interdirait de parvenir à un tel accord. Il ne s’agit pas de restrictions légales, mais plutôt de décisions administratives », a expliqué Nourbakhsch.

« Il ne s’agit pas de restrictions légales, mais plutôt de décisions administratives »
André Nourbakhsch

Les Juifs allemands ont également fait part de leur mécontentement et ont adressé un courrier aux présidents des deux chaînes demandant de diffuser le documentaire. Une pétition en ligne en faveur de la diffusion a été ouverte sur le site Citizen Go jeudi dernier. Elle totalisait plusieurs milliers de signatures.

Avec l’intensification de la pression publique, la chaîne WDR a diffusé un nouveau communiqué de presse la semaine dernière, s’interrogeant sur le mérite journalistique du documentaire, qui, selon la chaîne, contient certaines imprécisions et ne justifie pas certaines de ses affirmations. Le documentaire indique notamment que des ONG qui s’adonnent à du bashing anti-Israël sont financées par l’impôt à hauteur de plusieurs millions d’euros, et ce fait est discuté.

Une galerie d'Art à Stuttgart, qui montre Israël bombardant des civils palestiniens; capture d'écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)

Une galerie d’Art à Stuttgart, qui montre Israël bombardant des civils palestiniens ; capture d’écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)

En réalité, ces chiffres sont basés sur des études réalisées par l’association NGO Monitor, basée à Jérusalem, qui a fourni au Times of Israël un rapport détaillé sur ses sources.

Pour répondre aux allégations de la WDR, le directeur de NGO Moniteur, le professeur Gerald Steinberg, qui fait une apparition dans le documentaire de Schröder et Hafner, écrit : « Insinuer que nos données sont, d’une certaine manière, imprécises est une déclaration politique infondée. Selon leur communiqué de presse, il semble que personne de la WDR ne se soit penché sur les données et la documentation de NGO Monitor. S’ils agissent avec professionnalisme, ils verront que c’est totalement précis. »

Monika Schwarz-Friesel. (Crédit : Marc Neugröschel/Times of Israel)

Monika Schwarz-Friesel. (Crédit : Marc Neugröschel/Times of Israel)

Schwarcz Friesel, qui apparait également dans le documentaire, suggère que « d’un point de vue scientifique, les faits présentés dans le film reflète une image imprécise de la réalité sur le terrain ».

L’historien Michael Wolfson a été cité par le Frankfurter Allgemeine Zeitung, décrivant le documentaire comme, « de loin, le documentaire le plus intelligent et le plus historique sur son sujet, tout en étant à jour et véridique. »

Ahmad Mansour, expert et auteur berlinois né en Israël, estime que c’est un film « super et attendu ».

Le réalisateur Schröder est convaincu que l’histoire de l’insuffisance journalistique n’est qu’un prétexte.

« Pourquoi la WDR n’a-t-elle mis le doigt sur les présumés manquements journalistes seulement maintenant, cinq mois après que nous ayons soumis le documentaire ? », s’interroge-t-il.

Schrôder estime que « la WDR essaie de faire de la rédactrice en chef, la professeure Sabine Rollberg, le bouc émissaire, sous-entendant qu’elle a fait une erreur en donnant son feu vert au film en décembre dernier. »

L’auteur, acteur et réalisateur Gerd Buurmann pense aussi que les allégations de la WDR contre le documentaire de Schröder et Hafner sont cyniques, étant donne « l’histoire de la chaîne publique allemande, qui a diffusé des déclarations anti-Israël non confirmées, qui se sont ensuite révélées mensongères. »

Capture d'écran du documentaire allemand « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». Le passage montre une manifestation du mouvement politique "Third Position" à Berlin. (Crédit : autorisation)

Capture d’écran du documentaire allemand « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». Le passage montre une manifestation du mouvement politique « Third Position » à Berlin. (Crédit : autorisation)

Sur son blog, Buurmann a publié une longue liste de rumeurs anti-israéliennes qui ont été diffusées par les chaînes publiques. Il pense que la WDR et Arte refusent de diffuser ce film parce que ses conclusions « dérangent ». Le documentaire émet l’idée que les Européens, et notamment son élite sociale, répand l’antisémitisme parmi les musulmans.

Cette allégation, explique Buurmann, est une chose à laquelle la WDR et Arte ne veulent pas faire face.

Richard Herzinger, correspondant et chroniqueur pour le quotidien allemand Die Welt fait remarquer l’accumulation « d’allégations fausses et transformées contre Israël dans les médias publics ».

« [Les responsables d’Arte et de la WDR] ne veulent pas entendre ce que Hafner et Schröder ont à dire, parce que cela va à l’encontre de leurs propres préjugés », conclut Herzinger.

La police durant la manifestation Nuit Debout en France; capture d'écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)

La police durant la manifestation Nuit Debout en France; capture d’écran du documentaire « Un peuple élu et mis à part, l’antisémitisme en Europe ». (Crédit : autorisation)