Un livre qui vient de paraître révèle que le Mossad emploie des octogénaires pour ses opérations clandestines.

Au milieu des années 2000, le directeur du Mossad Meïr Dagan a décerné la plus haute distinction de l’agence de renseignements à Michael « Mike » Harari, un officier légendaire, resté célèbre pour son travail accompli à 80 ans.

La citation fut remise, écrit Aaron J. Klein dans The Master of Operations, en raison de sa « contribution majeure à une activité opérationnelle unique. »

Klein ne donne pas plus de détails. Mais une source bien informée a confirmé au Times of Israel que la mission faisait partie des efforts clandestins du Mossad pour contrecarrer le programme nucléaire iranien et que le travail en lui-même nécessitait que Harari passe plusieurs mois à l’étranger dans un service des réserves du Mossad.

« Ce n’était pas une citation pour bravoure », confie la source, soulignant que Harari n’avait pas été envoyé en territoire ennemi, mais avait été chargé de trouver « une solution créative à un problème qui ne pouvait être résolu. »

La source explique que de jeunes officiers du Mossad, « qui n’étaient même pas nés quand Mike a pris sa retraite, sont restés bouche bée » face à ce qu’il qualifie de « solution opérationnelle » pour résoudre un problème apparemment insurmontable.

Le livre retrace l’épopée clandestine de la vie de Harari. Malgré une censure massive, par Hariri-même et par l’armée, il laisse entr’apercevoir la vie d’un agent des renseignements qui, comme l’écrit l’actuel chef du Mossad Tamir Pardo dans l’introduction, « continue de laisser une empreinte claire et notable plus de trente ans après la fin de son service. »

Harari, qui s’est engagé au sein du Palmach en 1943 à l’âge de 16 ans, a passé ses années les plus intenses à la tête de Césarée, la principale unité d’opérations du Mossad.

Ce fut une période tumultueuse au cours de laquelle des dizaines d’attentats furent déjoués en Europe et un innocent, Ahmed Bouchiki, fut abattu à Lillehammer [en Norvège], simplement parce qu’il ressemblait à un terroriste recherché. C’est au cours de cette même période qu’eut lieu, en 1972, le massacre des Jeux olympiques de Munich.

Le lecteur part à la rencontre d’un homme qui maîtrise parfaitement le français, l’arabe, l’italien, l’espagnol et l’anglais et est un inconditionnel d’opéra. Il retrouve ce même homme en 1977, dans une course-poursuite avec un terroriste palestinien à travers les rues d’« une capitale européenne », selon les mots de Klein.

L’homme, appartenant au FPLP, au volant d’une Fiat 132 et au milieu de préparatifs d’un détournement d’avion, serpente à travers les artères bondées. Harari et l’officier à ses côtés cherchent un bon endroit pour le tuer. Ils le suivent de près, déterminés à ne pas perdre la trace de sa voiture chargée d’explosifs et à agir dans une zone sans civils.

À un rond-point où se trouve une sculpture du XVIIe siècle, l’officier subordonné se rend compte qu’il a une fenêtre de tir et, télécommande en main, demande à Harari : « Activation ? Activation ? »

« Non ! », rugit Harari. « Est-ce que tu sais ce que cette sculpture représente ? »

Quelques instants plus tard, l’officier maugréant toujours au sujet de l’opportunité manquée, Harari lui donne l’ordre d’éliminer le suspect. Jusqu’à aujourd’hui, cet événement était considéré comme un « accident de travail ».

Plusieurs épisodes similaires figurent dans le livre, notamment un projet d’assassinat d’« une cible de qualité » dans un pays musulman – une opération qui aurait transformé la réalité du Moyen Orient et qui, selon les propres mots du chef du Mossad à Harari, « aurait nécessité une intervention divine si les choses tournaient mal… »

Mike Harari (à gauche) avec Omar Torrijo le leader du Panama (Crédit : autorisation Mike Harari)

Mike Harari (à gauche) avec Omar Torrijo le leader du Panama (Crédit : autorisation Mike Harari)

Harari, alors chef de service à Paris dans les années 1960, inventa sa propre couverture, en se faisant passer pour un richissime amateur de safari, désirant chasser un éléphant et d’autres animaux sauvages.

Il n’aurait pas eu à cacher le fusil qu’il devait introduire en contrebande dans le pays, comme l’avait suggéré le chef du Mossad Isser Harel, mais il aurait simplement dû le mettre au fond d’une série de valises de luxe au départ de Paris. Si on lui avait posé des questions, il aurait fait savoir qu’il était naturel qu’il voyage avec sa propre arme à feu.

Seul un changement d’itinéraire de la « cible de qualité » fit échouer l’embuscade et épargna la vie de l’homme. A quoi ça tient ?

Mais en réalité, certaines des descriptions les plus parlantes du livre, le premier à mettre Harari sous les feux de la rampe, se déroulent dans les phases non opérationnelles.

Par exemple, plusieurs années après sa retraite, sa secrétaire fut assiégée par les coups de fil d’un homme d’affaires canadien. L’homme voulait rencontrer Harari. Il avait un projet pour investir dans une ferme perlière aquatique d’Eilat. Et peu importe combien de fois la secrétaire de Harari tenta de l’éconduire, l’homme persistait.

Les années d’expérience lui ayant enseigné à toujours rester sur ses gardes, Harari vérifia que l’homme se trouvait bien à l’hôtel où il prétendait séjourner et accepta de lui accorder cinq minutes. L’homme se présenta en blazer et sans cravate. Son anglais était bel et bien d’origine canadienne, mais il n’avait ni serviette ni carte de visite et sa présentation semblait bien pauvre pour une personne si désireuse d’organiser une rencontre.

En outre, plus il parlait, plus Harari sentait que son langage corporel n’était pas naturel. Au milieu de sa présentation, Harari l’interrompit, en hébreu, et lui dit : « Lève-toi et retourne voir ceux qui t’envoient. Dis-leur que tu n’es pas taillé pour ça. »

L’homme bafouilla en anglais, mais fut escorté vers la porte de sortie.

Après son départ, Harari appela le chef de l’unité Césarée de l’époque, qui deviendra plus tard chef du Mossad, Shabbtai Shavit, et lui demanda si le Canadien avait dû l’aborder dans le cadre d’un exercice d’entraînement.

Aaron J.Klein, l'auteur de "Master of Operations" (Crédit : Pete McCormack)

Aaron J.Klein, l’auteur de « Master of Operations » (Crédit : Pete McCormack)

Si c’est le cas, dit Harari, « vous devriez savoir qu’il n’est pas fait pour le boulot ; épargnez-lui le pilier de potence. » Shavit rappela une demi-heure plus tard et dit : « Mes gars n’oseraient pas tenter ce genre d’exercice avec vous, mais vous pouvez vous renseigner auprès d’une autre unité du Mossad. »

Cette autre unité se trouva être l’académie d’entraînement du Mossad. Harari les appela et on lui dit que l’homme était effectivement élève officier. Le meilleur élève officier en classe. « Meilleur en classe ou pas », fulmina Harara, « il n’est pas fait pour le boulot. »

Quelques années plus tard, l’homme se fit connaître sous le nom de Victor Ostrovosky, l’auteur d’un livre que de nombreux agents du Mossad considèrent comme une trahison intégrale des pratiques de l’agence.