35 ans plus tard, où sont les réfugiés vietnamiens d’Israël ?
Rechercher

35 ans plus tard, où sont les réfugiés vietnamiens d’Israël ?

Au milieu du débat sur l'intégration des réfugiés syriens, l’attention se tourne vers l'intégration des boat people du Vietnam arrivés dans les années 1970

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Réfugiés nouvellement arrivés du Vietnam dans un bus de l'aéroport Ben Gurion, le 26 juin 1977 (Moshe Milner/GPO)
Réfugiés nouvellement arrivés du Vietnam dans un bus de l'aéroport Ben Gurion, le 26 juin 1977 (Moshe Milner/GPO)

Tandis que des centaines de milliers de demandeurs d’asile risquent leur vie pour atteindre l’Europe, des dirigeants politiques et religieux israéliens appellent le gouvernement à accueillir des réfugiés syriens.

Mais les réfractaires, le Premier ministre Benjamin Netanyahu en tête, affirment qu’Israël est trop petit, ou qu’il ne devrait pas accepter des migrants provenant d’un Etat ennemi.

Au milieu du débat, l’attention s’est de nouveau tournée vers l’épisode de l’histoire où Israël a accepté des réfugiés d’un conflit lointain.

De 1977 à 1979, le Premier ministre d’alors, Menahem Begin, a accueilli environ 360 boat people vietnamiens tentant de sauver leur vie de la prise de pouvoir communiste dans leur pays. Israël leur a accordé la citoyenneté, des droits complets et des appartements subventionnés par le gouvernement.

Que sont devenus ces réfugiés ? Vivent-ils encore en Israël ? Leurs parcours peut-il faire la lumière sur le débat actuel concernant les réfugiés ?

Si vous tapez dans Google « réfugiés vietnamiens Israël » l’un des premiers noms qui s’affiche est celui de Vaan Nguyen, poétesse et actrice dans la trentaine, qui a fait l’objet d’un émouvant documentaire en 2005, « Le voyage de Vaan Nguyen », sur cette jeune fille née en Israël de parents réfugiés vietnamiens et qui a grandi entre deux cultures.

Vaan Nguyen dit qu’elle serait heureuse d’être interviewée quand son recueil de poésie sera traduit de l’hébreu en anglais, mais qu’elle refuse de parler du sujet des réfugiés vietnamiens.

« J’ai reçu des tonnes de demandes d’interviews », écrit-elle avec une pointe de lassitude. « Vous pouvez regarder ma liste d’amis Facebook et écrire aux Vietnamiens. La plupart d’entre eux sont des enfants de réfugiés. »

Le Times of Israel a envoyé des messages à environ 15 des amis Facebook de Vaan Nguyen ainsi qu’à cinq Israéliens vietnamiens trouvés via d’autres sources. Une seule de ces 20 personnes a répondu, par écrit : « Salut ! Je ne suis pas intéressé, merci. »

Dr. Sabine Huynh est une traductrice et une auteure accomplie qui a fui le Vietnam pour la France enfant en 1976. Elle a vécu en Israël pendant les 15 dernières années, et même si elle ne figure pas parmi les réfugiés accueillis par Israël, elle a des liens avec la communauté.

Huynh dit qu’elle a été contactée par des journalistes souhaitant parler des réfugiés vietnamiens, mais qu’elle a préféré ne pas répondre.

Mais Huynh ne mentionne pas qu’elle a écrit un projet de recherche sociologique sur les réfugiés vietnamiens-israéliens en 2008, qui n’a jamais été publié, même si les gens lui disaient qu’il fallait le faire paraître. Elle recommande également de regarder le film de 2005 de Duki Dror (qui peut être téléchargé ici) afin de mieux comprendre la communauté.

Des sabras vietnamiens

En 2008, Huynh décrit la tension entre la première génération des réfugiés vietnamiens qui se socialisent principalement entre eux, et leurs enfants sabras, nés en Israël, qui ont des amis israéliens et qui jonglent entre le vietnamien et hébreu.

Une lecture de certains de leurs profils Facebook révèle une deuxième génération aux noms vietnamiens, profondément intégrée dans la société israélienne.

La plupart communiquent sur leurs murs en hébreu, ont une majorité d’amis israéliens, ont fréquenté des lycées israéliens et semblent avoir servi dans l’armée israélienne. L’un d’eux travaille pour la police. Parmi ceux qui sont mariés, beaucoup ont un conjoint israélien.

« Utiliser la langue vernaculaire vietnamienne est un symbole d’adhésion à l’ancienne communauté vietnamienne établie », dit Huynh. « Montrer une loyauté vernaculaire est équivalent à montrer une loyauté envers la communauté. »

Dans « Le voyage de Vaan Nguyen », le père de Vaan, Hoi May Nyugen, lui parle en vietnamien et elle lui répond souvent en hébreu. Lors d’une visite au Vietnam, son oncle l’avertit : « Tu dois nourrir tes caractéristiques vietnamiennes. Sinon, tu seras une étrangère et tes enfants seront des étrangers. »

Vaan décrit comment enfant, quand ses amis lui demandaient si elle jeûnait le jour de Kippour, elle disait souvent oui, parce que c’était plus facile.

« J’etais gênée par mes parents et puis j’ai voulu présenter des excuses pour eux et haïr la société blanche condescendante. Je suis devenue furieuse et impolie et ai fini par me détester, à la recherche de moyens de concilier tout le monde. J’étais ingrate envers ma famille, l’Etat [d’Israël], tout type de communauté, » a-t-elle dit.

Ses parents, quant à eux, tout en étant reconnaissants pour avoir été accueillis, sont consommés par la nostalgie du Vietnam et l’idée d’y retourner. Le problème est que les communistes ont confisqué les terres de la famille et n’ont pas l’intention de les restituer, comme cela devient clair dans le courant du film.

« Il n’y a rien pour moi ici », dit la mère de Vaan à la sœur cadette de Vaan, Hong Wa, dans le documentaire.

« Je veux y retourner et être avec votre grand-mère. Je vous prendrai avec moi. Aucune de mes filles n’a appris à écrire. Vous pouvez apprendre l’alphabet vietnamien de sorte que lorsque votre père et moi mourrons, vous pouvez écrire à la famille ».

Mais Hong Wa éclate en sanglots. Je veux rester en Israël, dit-elle.

La minorité qui est restée

Selon un porte-parole de l’Ambassade du Vietnam à Tel-Aviv, il y a entre 150 et 200 réfugiés et descendants vivant encore en Israël. Huynh ajoute que plus de la moitié des réfugiés d’origine vietnamienne ont quitté Israël, la plupart pour l’Europe ou l’Amérique du Nord, où ils se sont réunis avec leurs familles élargies.

Le Premier ministre Menahem Begin accueille des réfugiés vietnamiens qui ont été integrés à Afula, le 26 juin 1980 (Credit photo: Herman Chanania / GPO)
Le Premier ministre Menahem Begin accueille des réfugiés vietnamiens qui ont été integrés à Afula, le 26 juin 1980 (Credit photo: Herman Chanania / GPO)

Un des émigrés les plus célèbres est Dao Wong, qui a dirigé les opérations de la Bank Hapoalim à Singapour et réside à présent en Suisse.

« Je pense que la principale motivation pour partir était de se connecter à une communauté plus importante à Paris, Los Angeles ou San Francisco, » explique Duki Dror, le réalisateur du film, au Times of Israel. « Ils voudraient préserver leur continuité culturelle et ici c’est difficile de le faire. »

Parmi les réfugiés qui sont restés en Israël, la plupart vivent à Jaffa et Bat Yam, ou dans les environs.

Dans le cadre de sa recherche, Huynh a approché 32 familles – plus de 150 personnes – en leur demandant de remplir le questionnaire qu’elle avait conçu ; seuls 34 ont accepté.

8 des 25 réfugiés de la deuxième génération que Huynh a interrogés ont déclaré qu’ils travaillaient dans la restauration, principalement dans des restaurants asiatiques, tandis que d’autres travaillaient dans les usines et quelques femmes de la première génération travaillaient comme femmes de chambre dans des hôtels.

Sur les 34 personnes qui ont répondu (tant de la première que de la deuxième génération), 14 avaient fait seulement des études primaires, 13 des études secondaires et 5 des études universitaires (3 en Israël et 2 au Vietnam). 16 étaient bouddhistes, 7 catholiques, 10 ont affirmé n’avoir aucune religion et un s’était converti au judaïsme.

Dans un récent article paru dans Ynet, Vaan Nguyen a révélé qu’elle-même était dans un processus de conversion au judaïsme libéral.

Oubliés, encore trop visibles

Une scène dans le film de Duki Dror montre le genre d’attention que les Vietnamo-israéliens attirent même quand ils se comportent comme tout le monde.

Ici, Vaan accompagne sa famille au centre d’incorporation de l’armée où sa soeur de 18 ans, Tihu, est sur le point de rejoindre l’armée. Des centaines de parents éplorés prennent congé de leurs enfants et la famille Nguyen ne fait pas exception.

« D’où venez-vous ? » demande à Tihu un soldat du centre.
« Du Vietnam, » répond-elle dans un hébreu sans accent.
« Vous devez avoir fait votre alyah [immigré] il y a longtemps ? »
« Alyah ? Je suis née ici. »
« Etes-vous la première personne vietnamienne à faire l’armée ?
« Non, il y en a eu d’autres. »
Puis Tihu demande timidement, « Puis-je changer mon nom ? »

Sabine Huynh est également trop familière avec le sentiment de regard insistant dans un pays où les personnes d’origine asiatique représentent un pourcentage infime de la population.

« Les gens me prennent constamment pour une Philippine, Thaïlandaise, Japonaise, Chinoise, Coréenne … (soupir). »

Dans le film, Vaan Nguyen décrit le calvaire que peuvent être de simples courses à l’épicerie.

« Je veux aller à l’épicerie sans que les gens envahissent ma vie privée. Arrêtez de me poser des questions parce que quelque chose en moi est suspect ou parce que vous pensez que je suis fascinante », dit-elle.

« Assez avec les interrogatoires et l’attente que je vais répondre poliment que je suis née en Israël, que mes parents sont des réfugiés vietnamiens de 1979 quand le défunt Menahem Begin, dans un geste humanitaire, a décidé de recevoir quelques boat people par identification juive historique avec les conditions de la persécution et de l’exil ».

Elle poursuit : « Non, je ne suis pas juive. Non, je ne sais pas si je vais me convertir ou si mes enfants seront circoncis. Oui, je suis désolée de la même façon pour chaque être humain qui est mort dans la dernière Intifada. Je ne nie pas la Shoah… Je ne sais pas comment expliquer la difference entre les Chinois, les Japonais, les Thaïlandais et les Coréens. Non, je ne pense pas que mes yeux sont bridés parce que j’ai mangé du riz tous les jours quand j’étais petite… Non, je ne suis pas apparentée à Bruce Lee ou à Jackie Chan ».

« Maintenant, allez-vous s’il vous plaît me laisser vivre en paix ? »

Dans son article, Huynh écrit que la communauté des réfugiés vietnamiens a des sentiments mitigés au sujet de l’attention de la société en général.

« Leur présence ici est née de l’initiative d’un Premier ministre israélien, mais les gens [de la communauté], après avoir reçu la citoyenneté israélienne, ont été presque complètement oubliés, au point qu’ils sont maintenant constamment pris pour des travailleurs étrangers en provenance d’Asie. En outre, étant donné qu’ils ont des sentiments mitigés à ce sujet, ils ne veulent pas attirer l’attention sur eux-mêmes. ‘S’ils nous ont oublié, qu’il en soit ainsi, soyons oubliés pour de bon,’ était une phrase que j’ai souvent entendue. »

Une rencontre dans un restaurant chinois

Déterminée à interviewer les réfugiés vietnamiens, l’auteure de ces lignes a découvert un restaurant à Bat Yam qui a été décrit sur Internet comme « le meilleur restaurant chinois dont vous n’avez jamais entendu parler, » qui appartient à un couple de réfugiés vietnamiens.

Bat Yam est aussi miteux que Tel Aviv et est à la mode mais le restaurant chinois Pek-Hai, situé près de la plage, a un décor rétro des années 1980 et une clientèle branchée.

Interrogé pour savoir s’il acceptait d’être interviewé, un Vietnamien d’une cinquantaine d’années fumant dehors dit : « Non, je suis juste un cuisinier, entrez à l’intérieur et parlez à la direction. »

A l'intérieur du restaurant chinois  Peh-Hai Photo: (Simona Weinglass / Times of Israel)
A l’intérieur du restaurant chinois Peh-Hai Photo: (Simona Weinglass / Times of Israel)

A l’intérieur, une femme qui semblait être son épouse, a dit dans un hébreu courant, « Non, mon hébreu n’est pas assez bon. »

Pourquoi pensez-vous que les gens dans la communauté vietnamienne sont si réticents à être interviewés ?

La femme sourit et hausse les épaules.

Est-ce parce que vous voulez être laissés en paix ?

La femme hoche la tête, une lueur d’acquiescement dans les yeux, puis regarde au loin. La conversation est terminée.

Une vie paisible

Dans le film de Dror, des images d’archives montre un enseignant de l’Agence Juive s’adressant aux réfugiés sur leur nouvelle vie en Israël

« Je pose une question, » dit-il en anglais teinté de yiddish.

« Que pouvez-vous faire ici ? Si vous voulez être d’honnêtes citoyens et que vous souhaitez vous joindre à nous dans notre vie paisible ici, vous aurez peut-être à apprendre de nouvelles façons de vivre, de nouvelles façons de vous comporter. Et essayer de travailler honnêtement là où c’est possible, pour offrir à vos familles une vie bonne et paisible. »

Des Vietnamiens arrivant à l'aéroport Ben Gourion, le 24 janvier 1979 (Photo: Saar Yaacov / GPO)
Des Vietnamiens arrivant à l’aéroport Ben Gourion, le 24 janvier 1979 (Photo: Saar Yaacov / GPO)

Travailler dur et vivre en paix est plus ou moins ce que les réfugiés ont fait.

Selon Huynh, les réfugiés qu’elle a rencontrés travaillaient en moyenne 10 heures par jour, six jours par semaine. Vaan Nguyen décrit comment ses parents passaient beaucoup de temps de travail, quand elle a grandi.

« Mes parents n’étaient pas beaucoup à la maison et donc ce que j’ai reçu de mon enfance fut l’israélité. Malgré leurs efforts destinés à faire de moi une Vietnamienne, ils n’y sont pas parvenus. En fait, peut-être un peu ».

Il y a un fil de tristesse qui traverse le documentaire, le déchirement de parents immigrants qui regardent leurs enfants grandir avec des idées, habitudes et aspirations étrangères.

Dans le même temps, les enfants se sentent déchirés entre la volonté d’embrasser la nouvelle culture et le sentiment de se sentir rejetés par elle, tout en voulant la rejeter par loyauté envers leurs parents.

Vaan Nguyen avec son père (Autorisation: Duki Dror)
Vaan Nguyen avec son père (Autorisation: Duki Dror)

En fait, l’Etat d’Israël a été fondé par des gens qui ont fait face à un dilemme semblable à celui de Vaan Nguyen. Des écrivains comme Micha Yosef Berdichevsky et Yosef Chaim Brenner avaient quitté le shtetl, mais ne pouvaient non plus se sentir chez eux en Israël.

Berdichevsky a écrit, « Si Dieu [a conduit des personnes] à errer en exil loin de la ville de leur naissance, de la terre de leurs ancêtres, elles vont ouvrir les yeux dans le nouveau lieu et regarder tout autour, mais dans leur cœur, ils porteront toujours la mémoire de leur père et de leur mère pour le reste de leur vie. Quoi qu’il leur arrive, l’air de leur patrie reposera dans les lieux secrets de leur âme, comme la lueur d’une nouvelle lune… et ceux qui ne sont pas ainsi, qui peuvent facilement se débarrasser des sentiments majestueux de leur jeunesse, ne sont pas des créatures de Dieu ».

Duki Dror (Photo: Facebook)
Duki Dror (Photo: Facebook)

Parmi la deuxième génération d’Israélio-vietnamiens, écrit Huynh, il existe différentes stratégies pour faire face: certains s’assimilent, certains émigrent et une minorité exprime une loyauté à leurs racines vietnamiennes en épousant des conjoints vietnamiens et en parlant vietnamien à la maison.

Mais quand une communauté est si petite, l’assimilation est presque inévitable. Voilà pourquoi l’intégration par Begin de seulement 360 réfugiés vietnamiens (sur un total de 2 millions dans le monde) peut ou peut ne pas être un précédent pour l’accueil des futurs demandeurs d’asile.

L’assimilation est douloureuse, peut-être pas pour la culture du pays hôte, mais pour les gens devant abandonner un mode de vie transmis depuis des générations.

Dans l’intervalle, la minuscule minorité vietnamienne d’Israël ne souhaite pas parler aux journalistes.

« Je pense que la communauté vietnamienne n’est pas éprise de publicité, » explique au Times of Israel Duki Dror, le réalisateur du film.

« Ils sont discrets. En outre, ils se sentent de plus en plus Israéliens, de sorte qu’ils n’ont pas une envie soudaine de parler de la façon dont ils sont différents. Les réfugiés sont un problème controversé. D’un côté, ils diraient probablement, ‘Bien sûr, [ils faut les laissés entrer], qui est la façon dont des millions de Vietnamiens ont été sauvés et ont contribué à la société.’ D’autre part, ils ne veulent pas prendre position contre l’Etat ou les personnes qui s’opposent à faire venir ici les réfugiés syriens ».

Quant à la communauté elle-même, une poignée a donné des interviews à des médias hébreux. Vaan Nguyen a evoqué ses sentiments dans un article récent qu’elle a écrit dans Ynet.

« Chaque fois qu’il y a une crise humanitaire, quelque part, je reçois des appels de différents médias souhaitant m’interviewer à propos de l’expérience des réfugiés. Je ne me sens pas comme une réfugiée. Je suis la fille de réfugiés. »

Néanmoins, écrit-elle, « la compassion n’a pas de race et Bibi [le Premier ministre Benjamin Netanyahu] ne fera que renforcer son curriculum vitae s’il accepte quelques centaines de réfugiés qui ne changeront pas d’un iota l’équilibre démographique d’Israël. Ma famille ici n’est pas prospêre, mais ils ont l’espoir et un avenir. Tout est relatif : au moins nous sommes vivants ».

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...