Accablés de critiques, les Haredim désespèrent face à la lutte contre le virus
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Analyse

Accablés de critiques, les Haredim désespèrent face à la lutte contre le virus

Si des groupes d'ultra-orthodoxes violent les restrictions sanitaires, certains rappellent leurs pairs à l'ordre - et demandent aux Israéliens de comprendre leur frustration

Haviv Rettig Gur

Haviv Rettig Gur est l'analyste du Times of Israël

Des Juifs ultra-orthodoxes lors des funérailles du rabbin Mordechai Leifer de Pittsburgh dans la ville d'Ashdod, le 5 octobre 2020 (Crédit : Flash90)
Des Juifs ultra-orthodoxes lors des funérailles du rabbin Mordechai Leifer de Pittsburgh dans la ville d'Ashdod, le 5 octobre 2020 (Crédit : Flash90)

Lundi, des milliers de hassidim ont arpenté le cimetière d’Ashdod, ville du sud du pays, pour accompagner le rabbin Mordechai Leifer, le Rebbe de Pittsburgh, vers sa dernière demeure.

Mordechai Leifer a été à la tête d’une petite communauté hassidique du quartier Kiryat Pittsburgh d’Ashdod pendant trois décennies.

Le rabbin – qui appartenait à un rang trop inférieur au sein de la hiérarchie rabbinique hassidique pour être connu hors de la ville – était un chef spirituel et un compositeur aimé. Il s’est éteint dimanche à l’âge de 64 ans suite à des complications induites par le coronavirus, après avoir été testé positif au mois d’août.

La ville d’Ashdod figure parmi les secteurs dits « rouges » – où les taux d’infection sont particulièrement élevés.

Mais rien de tout cela – ni la mort du rabbin, ni la propagation endémique du virus ayant entraîné le confinement national actuel, ni même le fait que la maladie circule d’une manière excessivement rapide au sein de la communauté ultra-orthodoxe d’Ashdod – n’aura empêché des milliers de fidèles hassidim de se rassembler à l’occasion de ces funérailles, ignorant les restrictions liées à la lutte contre l’épidémie et contrevenant ouvertement aux règles.

Un grand nombre de ces Hassidim n’étaient même pas ses fidèles à proprement parler, et certains – une fois encore en violation des mesures sanitaires – ont fait le déplacement depuis d’autres villes pour prendre part aux funérailles.

Un rabbin appartenant à la dynastie Sadigura, qui s’est rendu à Ashdod pour l’occasion, a profité de son passage dans la ville pour se rendre au séminaire local de son mouvement, publiant des photographies de sa visite qui traduisent la même indifférence face aux mesures de distanciation physique – des clichés pris au cœur d’une localité pourtant accablée par l’épidémie.

Pendant les obsèques, quelques policiers ont bien tenté de tenir à distance les personnes présentes, ne parvenant en définitive qu’à rassembler les participants en une chaîne humaine resserrée, hors de portée des agents qui se tenaient près de la tombe. Certains ont résisté aux forces de l’ordre lors de la dispersion de la cérémonie, ce qui a donné lieu à des échauffourées.

Cet événement, les différentes violations, le mépris étrange et désinvolte des obligations sanitaires – même aux funérailles d’un rabbin respecté, décédé des suites de ce virus – semblent, dans une certaine mesure, n’avoir rien de surprenant dans le contexte de la communauté haredi. Il se passe rarement un jour sans qu’apparaisse un autre exemple de dédain des restrictions de la part d’un groupe haredi ou d’un autre.

Même ceux qui s’efforcent d’expliquer les écarts culturels qui entraînent la résistance de la communauté à la distanciation sociale en faisant preuve d’empathie sont sidérés par les violations généralisées des règles

Personne n’a donc été surpris lorsque le responsable de la lutte contre le coronavirus en Israël, le professeur Ronni Gamzu, a déclaré lundi, devant le cabinet chargé de la prise en charge de l’épidémie, que les taux de mortalité dans les populations haredim étaient quatre fois supérieurs à ceux de la population en général et que les ultra-orthodoxes, qui représentent à peine 12 % de la population israélienne, comptent pour 40 % des nouveaux cas enregistrés.

Les expressions de ressentiment face au comportement des membres de la communauté haredi sont importantes parmi les non-Haredim – on pouvait s’y attendre. Même ceux qui, en faisant preuve d’empathie, s’efforcent d’expliquer les écarts culturels qui entraînent la résistance de la communauté à la distanciation sociale sont sidérés par les violations généralisées des règles. Ils rappellent tout de même qu’elles touchent au cœur la prière et les rituels communautaires, avec de grandes familles qui cohabitent dans de petits appartements, et le système d’éducation basé sur des formes traditionnelles d’étude textuelle en face à face.

Il y a un autre groupe troublé et frustré par le comportement des Haredim : les Haredim eux-mêmes

Il y a pourtant un autre groupe troublé et frustré par le comportement des Haredim : les Haredim eux-mêmes qui, reconnaissant leur échec à affronter la pandémie, avec la frustration et le désespoir qui accompagnent cette prise de conscience, font la une des médias et des débats, aussi au sein de leurs communautés. Les accusations de trahison affluent ainsi également entre eux.

Des Juifs ultra-orthodoxes, membres de la communauté hassidique de Shomrei Emunim, portant des masques de protection sur fond d’inquiétudes concernant l’épidémie de coronavirus dans le pays, assistent aux funérailles de leur rabbin Refael Aharon Roth, 72 ans, mort du virus, à Bnei Brak, en Israël, le jeudi 13 août 2020. (AP Photo/Oded Balilty)

La colère à l’égard des moysrim

Au début de la semaine, un analyste politique haredi a tenté d’expliquer la colère croissante ressentie par les Israéliens non-Haredim à l’égard des nombreuses violations du confinement par des membres de la communauté ultra-orthodoxe.

« Disons-le clairement », a écrit sur Twitter Ishay Cohen, analyste politique du site haredi très suivi Kikar Hashabat. « Les journalistes et autres qui évoquent à satiété les séminaires hassidiques sont précisément ceux qui sont aujourd’hui à l’origine d’incitations à l’encontre de la population hassidique. »

Ishay Cohen faisait ici référence aux journalistes et utilisateurs des réseaux sociaux au sein de la communauté haredim.

« Tout le monde doit se comporter conformément aux diktats de son rabbin, c’est vrai – même si on ne comprend pas vraiment ce qu’on fait », continue-t-il, interpellant ainsi les mouvements hassidiques qui, sur instruction de leurs chefs spirituels respectifs, contreviennent ouvertement aux directives de distanciation.

« Mais il n’y a aucun commandement appelant à médiatiser des vidéos montrant des Hassidim se rassembler en violation des règles, ce qui n’a comme seul résultat que de mettre en colère les laïcs. »

En d’autres mots, que votre rabbin vous dise qu’il vous est autorisé de bafouer les directives est une chose, mais c’est autre chose de le montrer au pays tout entier.

Dudi Zilbershlag, journaliste ultra-orthodoxe, le 16 janvier 2011. (Crédit : Abir Sultan/Flash 90)

Un des utilisateurs haredim de Twitter ayant répondu à la frustration exprimée par Ishay Cohen s’est montré pour sa part bien moins charitable.

Dudi Zilbershlag est l’une des personnalités politiques les plus connues de la communauté ultra-orthodoxe israélienne – il fut un stratège politique de renom auprès de Benjamin Netanyahu, d’Ehud Barak et d’Ehud Olmert. Il a fondé plusieurs médias communautaires et reste une voix incontournable s’agissant des affaires haredim dans le paysage médiatique israélien en général.

« Je mets en doute la noblesse de leurs intentions », a écrit Dudi Zilbershlag en évoquant les vidéastes ultra-orthodoxes qui téléchargent sur internet toutes les séquences montrant les violations du confinement pour les partager sur les réseaux sociaux. « C’est leur façon de faire : ils sortent pour nous nuire – et le préjudice provoqué est effroyable. Le cliché pris hier à Kiryat Gat était accompagné de la légende : ‘Conformément aux restrictions’, simplement pour protéger l’auteur de manière à ce qu’il ne soit pas inclus dans la liste croissante des moysrim« , a accusé le journaliste.

La photographie à laquelle il faisait allusion montrait des policiers dans un séminaire haredi de Kiryat Gat, une ville du sud du pays, qui étaient venus vérifier le bon respect des règles sanitaires. Ils étaient entrés dans une salle bondée, était-il affirmé, pour recevoir la bénédiction du rabbin hassidique local (la police a ultérieurement démenti ce récit, disant dans un communiqué qu’il s’agissait d’une « distorsion claire de la réalité et que la photo avait été prise hors contexte »).

Le cliché a été largement partagé par le mouvement hassidique sur Twitter – montrant des personnes les unes à grande proximité des autres, dont certaines ne portaient pas le masque exigé.

Des Haredim du mouvement hassidique Karlin se recouvrent de leur châle de prière pendant la fête juive de Souccot, à Jérusalem, le 4 octobre 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Pour les non-initiés, les moysrim sont des informateurs – le terme d’origine vise ceux qui ont pu être susceptibles de donner des renseignements sur d’autres Juifs à des responsables tsaristes antisémites à une autre époque. Le mot est dorénavant utilisé dans le langage haredi, en référence à ceux qui avertissent la police israélienne de l’organisation de vastes rassemblements dans les zones de population haredim – et en référence à ceux qui, désireux de propager la sainteté de chaque action quotidienne de leur rabbin, finissent par contribuer à renforcer la colère et l’amertume nourries contre leur communauté en raison de leurs violations des règles.

Et l’accusation de Dudi Zilbershlag est stupéfiante. Ishay Cohen est furieux contre certains mouvements hassidiques qui, ne se contentant pas d’enfreindre les mesures, se flattent de ces violations en ligne, entraînant le ressentiment à l’encontre de l’ensemble de la communauté. Puis arrive la réponse de Dudi Zilbershlag : ces personnes le font à dessein. Ce qui signifie qu’il y a, au cœur de la société haredi, des éléments qui font naître intentionnellement la haine des ultra-orthodoxes au sein de la population israélienne.

Pas d’échappatoire

Pendant l’épidémie de choléra qui s’était abattue sur sa ville de Vilnius en 1848, le rabbin Israel Salanter avait déclaré à ses fidèles qu’ils étaient autorisés à manger en petites portions pendant le jeûne de Yom Kippour s’ils craignaient d’être affaiblis, et donc plus vulnérables face à la maladie.

Selon le récit ultérieur livré par Yitzhak Lipkin, son fils, expliquant cette décision, le sage lituanien s’était inquiété non seulement de la santé de sa communauté mais également de sa réputation. Il avait redouté qu’un jeûne qui aurait fragilisé ses fidèles en pleine période d’épidémie n’amène les non-Juifs à dire « que c’est à cause de la foi d’Israël qu’ils ont été frappés par la maladie ».

Des manifestants ultra-orthodoxes protestent contre la mise en vigueur des régulations entraînées par le coronavirus à Mea Sharim, à Jérusalem, le 4 octobre 2020. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

Le judaïsme haredi est un phénomène étrange. Ce n’est pas un jugement subjectif venu de l’extérieur – c’est l’une des fondations élémentaires de l’objectif conscient poursuivi par ce judaïsme : être étrange. Les rabbins de la communauté expliquent se vêtir différemment de la population qui les entoure non seulement parce que leurs aïeux le faisaient, ou parce que certaines écritures de la loi religieuse le réclament spécifiquement, mais également, tout simplement, pour se faire remarquer – pour être des représentants visibles et les porteurs d’une tradition qui, comme eux, est détachée du quotidien et des vicissitudes de la vie qui se déroule autour d’eux.

Comme me l’avait expliqué un jour un rabbin hassidique, cette tenue vestimentaire particulière voulait signifier que « je ne peux pas me mettre dans la file d’attente pour aller voir un film inapproprié. Je n’ai pas le droit de me mettre en colère contre quelqu’un qui passerait devant moi dans une file d’attente » – sans, pour le moins, entraîner dans la bagarre l’édifice tout entier du judaïsme antique.

Les sociologues qui étudient la société haredi évoquent l’habillement unique et autres formes d’étrangetés délibérées comme étant des stratégies d’affirmation et de renforcement de la cohésion du groupe. Les barrières de l’apparence et de la culture ainsi dressées entre eux et le monde extérieur servent à signaler la loyauté à l’égard de ceux qui se trouvent dans le cercle. Dans des enquêtes, les Haredim font état d’un fort niveau de satisfaction et de bonheur dans l’existence – et ceci, dans une grande mesure, en raison du sentiment de solidarité étroite que provoque ce sens de l’altérité délibérée.

Avec une conséquence : celle que les Haredim ont conscience de la manière dont ils apparaissent aux yeux du monde extérieur ; et cette conscience est centrale dans leur culture.

Des Juifs haredim prient en faisant le rituel de Tashlich, le rituel juif accompli avant Yom Kippour, au bord du fleuve Yarkon de Tel Aviv, le 24 septembre 2020. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Ce qui explique également pourquoi un analyste haredi tel que Dudi Zilbershlag peut accuser certains journalistes issus de la communauté d’attiser des sentiments anti-haredim au sein de la société israélienne : certains semblent estimer ainsi que les barrières devraient être plus importantes encore.

Et malheureusement, affirment d’éminents journalistes haredim, ce type de stratégie a tendance à fonctionner.

« Il est facile de nous repérer », a déploré lors d’un entretien accordé lundi à la Douzième chaîne Yossi Elituv, rédacteur en chef de Mishpacha, l’hebdomadaire ultra-orthodoxe le plus lu. « On porte du noir, on porte nos chapeaux. » Les médias, a-t-il accusé, montrent souvent des Haredim lorsqu’ils abordent des sujets relatifs au coronavirus, en raison de l’imaginaire incontournable qui résulte de leurs vêtements distinctifs.

Ce qui a un prix. « Quand on a un gouvernement qui ne fonctionne pas, qui oppose les Israéliens les uns aux autres et quand des journalistes [non-haredim] veulent raconter l’histoire d’un pays tout entier qui s’est effondré au cours des sept derniers mois, l’histoire de dirigeants qui se sont noyés dans leurs propres querelles privées en laissant le reste de la nation se vider de son sang – là, soudainement, vous trouvez les Haredim. »

Des agents de police ferment des synagogues et distribuent des amendes aux Juifs haredim du quartier Bukharim de Jérusalem suite aux restrictions gouvernementales imposées dans le cadre de la lutte contre la propagation du coronavirus, le 6 avril 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Cette visibilité considérable, estime Yossi Elituv, fait d’eux un épouvantail commode dans le contexte d’un effondrement plus large, et cela a entraîné une réponse prévisible des ultra-orthodoxes : « Au cours des sept derniers mois, la confiance des citoyens haredim [dans tout ce qui est extérieur à la communauté] s’est écroulée. »

Aryeh Erlich, personnalité des médias haredim et animateur d’un talk-show à la radio israélienne, livre un récit similaire.

« Les Haredim sont une communauté très distincte, peinte avec une palette très identifiable. On peut les localiser très facilement dans une synagogue, les photographier avec leurs shtreimels et leurs chapeaux distinctifs, les filmer en train de participer aux tishes [les repas de fête pris à la table du rabbin] ou en train de quitter l’office à la synagogue, pour Yom Kippour. Ce ne sont pas de simples Israéliens ordinaires, qui ignorent les restrictions à la plage ou au parc », continue-t-il.

Et les Haredim sont frustrés.

« Le relâchement dans le respect des règles est une réponse humaine naturelle à presque huit mois de suffocation. Souvenez-vous qu’à Pessah [au mois d’avril], pas une seule synagogue n’était ouverte, il n’y a pas eu un seul tish, rien. Mais le temps est passé, la situation a été réévaluée, la nature humaine a tendance à minimiser les choses, et le résultat en est un relâchement général », poursuit-il.

Des ultra-orthodoxes dans le quartier de Mea Sharim à Jérusalem, le 2 octobre 2020. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les manifestations anti-Netanyahu n’aident en rien. Ces mouvements de protestation « ne justifient pas » les violations des règles de la part des Haredim, mais elles les expliquent partiellement, indique Aryeh Erlich.

« Nous savons tous que l’un des dix commandements du tempérament israélien (et qui concerne aussi les Haredim) est : ‘Ne soyez jamais le pigeon.' »

Pour combattre « l’ignorance », la mentalité du « faites-moi confiance », le « laxisme affolant » de la réaction des ultra-orthodoxes à la pandémie, il estime que le reste de la société israélienne doit s’engager auprès de la société haredi, « investir toutes les ressources possibles dans des explications (sans condescendance !) et tenter de se livrer à un travail de psychologie pour comprendre » la communauté.

Le message d’Aryeh Erlich est un appel en faveur de la compréhension pour qu’elle puisse prendre le pas sur le ressentiment. Ce qui paraît noble – jusqu’à ce qu’on réalise que ce plaidoyer est né d’un désespoir.

Un épuisement anxieux touche dorénavant de nombreux membres de la communauté haredi, qui se sentent menacés, de manière unique, par l’épidémie et par le confinement. Les journalistes et les leaders de la communauté ne savent pas comment obtenir de leurs pairs qu’ils obéissent aux restrictions établies par le gouvernement alors même que le virus trace son chemin meurtrier dans leurs quartiers, tuant leurs proches et leurs rabbins.

Ils savent, profondément, viscéralement, combien l’image qu’ils renvoient est laide. Et ils ignorent totalement comment remédier à cela.

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