Alyah, antisémitisme, judaïsme : retour sur la Conférence des rabbins européens en Israël
Déplacée de Bakou à Jérusalem pour raisons de sécurité, la conférence réunit 300 dirigeants orthodoxes inquiets pour l’avenir de la vie juive en Europe après le 7-Octobre

Les préoccupations sécuritaires, la montée de l’antisémitisme et l’incertitude croissante quant à l’avenir de la vie juive en Europe ont dominé les discussions lors de la convention annuelle de la Conférence des rabbins européens (CER), qui a réuni quelque 300 rabbins orthodoxes de tout le continent à Jérusalem.
Plusieurs de ces rabbins se sont entretenus avec le Times of Israel afin d’évoquer les défis communautaires et personnels auxquels ils sont confrontés au quotidien.
La conférence, initialement prévue en octobre à Bakou, en Azerbaïdjan, avait été annulée à la suite de ce que les organisateurs avaient qualifié de « menaces terroristes très réelles », contraignant les responsables à renoncer à ce qui aurait été la première conférence du groupe organisée dans un pays musulman. (Fin janvier, trois personnes ont été arrêtées en Azerbaïdjan, soupçonnées d’avoir planifié une attaque contre l’ambassade d’Israël à Bakou sur ordre de l’État islamique Khorasan [ISIS-K], branche afghane du groupe terroriste État islamique [EI].)
La conférence a finalement été reprogrammée à Jérusalem sous le thème « Identité, connexion et unité dans un monde en mutation ». Elle a marqué le 70e anniversaire de la création du CER au lendemain de la Shoah, organisation qui avait pour mission de contribuer à la reconstruction de la vie religieuse juive en Europe, mission qui, selon ses dirigeants, revêt aujourd’hui une urgence renouvelée.
« C’était la première fois que nous organisions la conférence en Israël, et cela a contribué à renforcer les liens entre Israël et l’Europe », a déclaré le président du CER, le rabbin Pinchas Goldschmidt. « Les Juifs européens sont déjà très liés à Israël, mais nos pays se sont éloignés les uns des autres sur le plan culturel et politique. »
L’événement s’est tenu du 25 au 27 janvier, alors que l’histoire juive traverse une nouvelle période difficile après le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, qui a déclenché une guerre de deux ans. Des rabbins de premier plan ont débattu de la montée de l’antisémitisme, des défis juridiques pesant sur des pratiques juives fondamentales, des divisions internes aux communautés et de l’évolution des dynamiques migratoires qui transforment la vie juive sur le continent.
Les chefs spirituels ont rencontré le président Isaac Herzog ainsi que les grands rabbins séfarade et ashkénaze d’Israël afin de discuter des moyens de faire face aux menaces sociales, politiques et juridiques pesant sur leurs communautés locales. Les échanges ont notamment porté sur les divisions croissantes entre Juifs européens et israéliens, les nouvelles alliances politiques et les stratégies de revitalisation de la vie juive en Europe.
Fondé en 1956 pour contribuer à la reconstruction de la vie religieuse juive en Europe après la guerre, le CER travaille aujourd’hui avec quelque 700 dirigeants orthodoxes à travers le continent afin de fournir un réseau de formation, d’assistance et de représentation politique. L’un des principaux objectifs de l’organisation consiste à collaborer avec les gouvernements et institutions européens afin de lutter contre l’antisémitisme et contre les législations susceptibles de restreindre la pratique de rites juifs tels que l’abattage rituel casher et la circoncision.
Certains rabbins ont accusé le gouvernement israélien d’avoir négligé les besoins des Juifs européens ces dernières années et de ne plus considérer leurs dirigeants comme des partenaires. À titre d’exemple, le directeur général du CER, Gady Gronich, a évoqué les efforts livrés par le ministre des Affaires de la Diaspora, Amichai Chikli, pour dialoguer avec des partis d’extrême droite européens pourtant largement rejetés par les dirigeants juifs locaux.
« J’ai dit à Chikli que nous avions l’impression que l’Europe ne figurait pas sur sa carte », a déclaré Gronich lors d’une table ronde organisée dans le cadre du congrès. « Ces partis se servent de nous. »
Selon l’Institute for Jewish Policy Research, basé à Londres, l’Europe compterait aujourd’hui environ 1,3 million de Juifs. Mais si l’on applique la définition du judaïsme retenue par la loi israélienne du retour, qui inclut à toute personne ayant au moins un grand-parent juif, le continent compterait alors près de 2,2 millions de Juifs.
Deux ans après le pogrom du Hamas du 7-Octobre, qui a bouleversé la vie des Juifs à travers le monde, les communautés se trouvent confrontées à de nouveaux défis, dont la montée de l’antisémitisme et les restrictions légales imposées aux rituels juifs, mais ils ont aussi de nouvelles opportunités, ont indiqué des rabbins au Times of Israel.
« Dans l’ensemble, les grandes communautés se portent bien sur le plan culturel », avec un intérêt croissant pour la vie et les institutions juives, a estimé le rabbin Goldschmidt. « Mais de nombreuses petites communautés rencontrent des difficultés. »
Montée en flèche de l’antisémitisme
La recrudescence des attaques et des discours haineux contre les Juifs et Israël reste le défi le plus préoccupant pour la plupart des rabbins à travers l’Europe. Environ 96 % des Juifs déclaraient déjà avoir subi au moins un incident antisémite par an avant le 7-Octobre, et la fréquence ainsi que l’intensité de ces attaques ont encore augmenté depuis lors.
La « zone grise » entre la critique anti-Israël et la haine des Juifs a « créé une fracture unique au sein de notre communauté », a déclaré le rabbin Riccardo Di Segni, grand rabbin de Rome. « Une ligne a été franchie, où l’existence même d’Israël est désormais remise en cause, tandis que les Juifs et le judaïsme sont accusés à tort d’être violents », créant un climat « très difficile » dans la ville, a-t-il ajouté.
En France, qui abrite la plus importante population juive d’Europe, le grand rabbin Haïm Korsia a décrit une communauté, forte de quelque 500 000 personnes, confrontée à une pression croissante liée aux attaques antisémites. Évoquant l’attaque de Hypercacher de Vincennes en 2015 ainsi que l’enlèvement et l’assassinat d’Ilan Halimi en 2006, il a insisté sur le fait que l’antisémitisme menace non seulement les Juifs, mais aussi l’ensemble de la société française.
À Lyon, troisième communauté juive de France, le grand rabbin Daniel Dahan a indiqué que la communauté était « en état d’alerte maximale ». Dans le cadre de ses fonctions, Dahan veille à se rendre dans une synagogue différente chaque Shabbat afin de rester en contact avec les fidèles. « Les gens ont très peur », explique-t-il.
Selon le grand rabbin de Zurich, Noam Hertig, la politique d’immigration stricte de la Suisse a relativement préservé la ville de l’antisémitisme. Malgré quelques incidents, les membres de la communauté juive se sentent généralement en sécurité lorsqu’ils portent publiquement des symboles juifs, a-t-il déclaré.
Restrictions légales sur les rituels juifs
Les menaces juridiques pesant sur certaines libertés fondamentales juives, notamment l’abattage rituel casher et la circoncision, préoccupent également les dirigeants orthodoxes.
L’abattage casher est interdit en Suisse depuis 1893, et plusieurs régions belges ont adopté en 2019 des lois sur le bien-être animal exigeant l’étourdissement des animaux avant l’abattage, ce qui constitue un obstacle majeur à l’abattage rituel casher, lequel requiert que l’animal ne présente aucune blessure préalable. Si l’importation de produits casher depuis la France et d’autres pays reste possible, Hertig craint que de telles législations ne se généralisent.
Par ailleurs, certains pays cherchent à renforcer la réglementation médicale entourant la circoncision, généralement pratiquée par des personnes ne disposant pas toujours d’une formation médicale complète.
En mai 2025, les autorités belges ont mené des perquisitions visant des mohels, ou circonciseurs rituels, non agréés, semant la panique au sein de la communauté juive locale.
« Le problème n’est pas que la brit milah soit interdite », expliquait à l’époque le député belge Michael Freilich, seul législateur juif orthodoxe du pays, en utilisant le terme hébreu désignant la circoncision rituelle. « Mais il faudrait que la loi soit plus claire sur qui est habilité à pratiquer cette intervention. »
Afin d’éviter toute nouvelle intervention du gouvernement, le CER a créé il y a 15 ans une Union des mohels d’Europe afin de mettre en place un système d’autorégulation et d’octroi de licences pour les mohels, qui, selon Goldschmidt, rendra inutile toute surveillance étatique. Ce modèle s’inspire de l’Initiation Society au Royaume-Uni, qui encadre la circoncision depuis plusieurs siècles.
Une grande partie de l’opposition européenne à ces rituels vise en réalité la communauté musulmane, sur fond d’hostilité envers l’immigration, a souligné Goldschmidt.
« Au final, nous savons qu’ils ne visent pas les Juifs », a-t-il déclaré. « Nous ne sommes que des dommages collatéraux. »
Relations internes
Les relations entre les différents courants du judaïsme varient fortement d’une communauté à l’autre : certaines bénéficient d’une coopération harmonieuse tandis que d’autres sont en proie à des rivalités internes.
Dans certains cas, des divergences théologiques et la concurrence pour des ressources financières limitées ont conduit à des tensions entre communautés orthodoxes et libérales. Ailleurs, les centres communautaires Habad ont parfois créé des frictions au sein même des communautés orthodoxes, tout en proposant des programmes communautaires supplémentaires et en offrant des services précieux aux touristes juifs.
« Le mouvement Habad est présent un peu partout et il crée ses propres structures organisationnelles », explique Goldschmidt. « Alors que la communauté britannique, par exemple, dispose d’un conseil d’administration composé de membres élus, le mouvement Habad fonctionne davantage comme une franchise dirigée localement par le rabbin. Si nos rabbins ont beaucoup à apprendre du Habad, sa présence crée aussi de nouveaux défis dans certaines communautés. »
Prague, Budapest, Vilnius et Cracovie figurent parmi les communautés où les divisions internes sont jugées particulièrement problématiques.
À Varsovie, qui ne compte aujourd’hui plus que quelques milliers de Juifs, les rivalités entre organisations juives orthodoxes, réformées, Habad et laïques portent principalement sur la gestion des ressources financières, des propriétés communautaires et des positions d’influence, indiquent des sources locales.
« La synagogue orthodoxe compte davantage de fidèles, mais je dirais que le mouvement réformé dispose d’un pouvoir politique plus important », explique le rabbin Itzhak Rapoport, qui dirige un établissement d’enseignement dans cette ville qui abritait plus de 300 000 Juifs avant la Shoah.
De nombreuses communautés parviennent toutefois à coexister pacifiquement. À Düsseldorf, troisième communauté juive d’Allemagne avec environ 7 000 membres, orthodoxes et libéraux vivent en bonne entente, partageant des espaces communs et se retrouvant pour le kiddouch après les offices du Shabbat, indique le rabbin Shimon Levin. « Je pense que nous sommes un bon exemple de coexistence et de respect entre Juifs de sensibilités différentes au sein d’une même communauté », déclare-t-il.
En Suisse, la communauté juive forte de 20 000 membres et reconnue par l’État rassemble tout le monde sous une « grande tente », des hassidim ultra-orthodoxes aux juifs réformés laïques, explique Hertig.
« L’une des raisons est que nous savons quand coopérer et quand fonctionner séparément, afin de ne pas nous disputer les mêmes ressources », a déclaré Hertig. « Je suis en fait heureux que nous ayons une communauté réformée, car elle offre un refuge aux personnes qui recherchent quelque chose de plus libéral. »
Changements démographiques
L’immigration vers Israël et d’autres pays en réponse à la montée de l’antisémitisme est un sujet brûlant dans des pays comme la France et l’Italie.
À Lyon, troisième communauté juive de France avec 35 000 à 40 000 membres, le nombre de personnes envisageant de s’installer en Israël est de plus en plus nombreux, indique Dahan. Contrairement aux années précédentes, où seuls les jeunes ou les personnes âgées partaient, il constate aujourd’hui que des parents d’âge moyen avec des familles nombreuses se préparent à déménager.
« Les gens veulent vendre leur appartement et partir en Israël », dit-il. « Ils ne voient pas d’avenir pour leurs enfants en France. »
D’autres décrivent toutefois une situation plus contrastée. Si quelque 3 300 Juifs français ont fait leur alyah en Israël en 2025, des « avions pleins » d’Israéliens se sont également installés en France après le 7-Octobre, en quête de calme et de tranquillité, indique Korsia. De nombreux aspects de la vie juive dans le pays prospèrent, par ailleurs, notamment une scène gastronomique dynamique comptant près de 200 restaurants casher à Paris, souligne-t-il.
En Italie, Di Segni constate une augmentation des demandes de « certificats de judaïté » nécessaires pour immigrer en Israël, même si, dans la plupart des cas, les fidèles en restent au stade de la réflexion sans passer à l’acte.
À Düsseldorf, en revanche, l’arrivée d’un nombre croissant d’émigrants israéliens semble dynamiser la population juive locale, explique Levin. Ce phénomène reste toutefois difficile à quantifier. L’inscription auprès d’une communauté religieuse en Allemagne implique le paiement d’une Kirchensteuer, ou taxe ecclésiastique, ce qui conduit de nombreux Israéliens laïques à ne pas s’inscrire officiellement, créant ainsi une population « invisible » pouvant atteindre un millier de personnes non recensées, précise-t-il.
Pour Levin, comme pour d’autres responsables communautaires, le déficit d’éducation juive demeure un défi majeur. À Düsseldorf, de nombreux Juifs arrivés de l’ex-Union soviétique disposent de connaissances limitées de la tradition juive, note-t-il.
Le manque d’enseignants capables d’enseigner en allemand constitue l’une de ses principales préoccupations, ajoute Levin, qui estime que l’avenir de la communauté dépend de sa capacité à maintenir un lycée juif accueillant actuellement quelque 800 élèves.
De nombreuses communautés conservent néanmoins une vie juive dynamique. Rome dispose d’un quartier juif animé, riche en restaurants et en synagogues. Malgré les inquiétudes locales, Lyon reste une communauté solide avec 40 synagogues, 20 restaurants casher et deux grandes écoles accueillant au total environ 2 000 élèves, souligne Dahan.
À Zurich, les résidents orthodoxes peuvent profiter de plusieurs restaurants casher, et un nouvel erouv de Shabbat, soutenu par tous les rabbins de la ville et le gouvernement, a été mis en place pour la première fois il y a environ un mois.
Pour Hertig, la principale menace à Zurich n’est pas l’antisémitisme, mais l’assimilation et les mariages mixtes.
« Une identité juive fondée uniquement sur une définition négative, comme celle de ‘lutter contre la haine’, n’est pas viable », explique-t-il. « Une infrastructure solide d’éducation juive permet de construire une communauté attractive, dynamique et porteuse de sens, dans laquelle les Juifs ont envie de rester engagés. »
« La continuité ne peut pas être une fin en soi », conclut Hertig. « Nous devons faire en sorte que la vie juive reste un choix que l’on a envie de faire. »
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