Antisémitisme, difficultés économiques : une boulangerie juive ferme cette fois à Berlin
Babka & Krantz a fermé son tout premier point de vente de la capitale allemande. Les propriétaires font état "d'insultes incessantes" et d'antisémitisme depuis le pogrom du Hamas
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BERLIN (JTA) — Une boulangerie juive gérée par des immigrés polonais et israéliens à Berlin a fermé ses portes, pour des questions économiques liées à des faits de harcèlement antisémite.
Babka & Krantz avait ouvert dans le quartier de Friedenau en novembre 2022, avant d’inaugurer un second point de vente en décembre 2024, à proximité immédiate du mémorial de la Maison de la conférence de Wannsee — le lieu même où les nazis ont planifié la « solution finale » pendant la Shoah.
Selon le compte Instagram de la boulangerie, qui renvoyait alors ses abonnés vers un communiqué du mémorial, retiré depuis de son site internet, cette seconde adresse a fermé ses portes le 30 novembre dernier.
« Nous déplorons les insultes et la situation difficile auxquelles ont été confrontés les dirigeants et employés de la pâtisserie BABKA & KRANTZ, et comprenons parfaitement que notre collaboration prenne fin dans ces circonstances », pouvait-on lire dans ce communiqué daté du 10 mars et conservé par Internet Archive.
Aujourd’hui, c’est au tour du premier point de vente de fermer ses portes.
Les propriétaires du café, Shahar Elkin et Marcin Liera-Elkin, qui sont mariés, ont expliqué dans un message adressé à leurs proches et soutiens qu’un chantier de construction bloquait l’accès à la boulangerie depuis plus d’un an, ce qui avait grandement fait chuter la fréquentation. Mais ils ont également souligné l’impact de la situation géopolitique : depuis le pogrom perpétré par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023, « la haine est dans Berlin ».
Depuis cette date, la boulangerie a « fait l’objet d’incessantes insultes », ont-ils écrit dans ce message partagé sur les réseaux sociaux.
Contactés par la Jewish Telegraphic Agency (JTA), Shahar Elkin et Marcin Liera-Elkin ont refusé de s’exprimer, précisant qu’ils déclinaient temporairement toutes les sollicitations médiatiques.
« Notre famille et nous-mêmes avons besoin de nous poser et de régler quelques affaires », ont-ils déclaré.
Ce dimanche, dans le quartier, les clients regrettent déjà la fermeture de l’établissement.
« J’y allais tous les jours ces derniers temps, depuis que je savais la fermeture prochaine. C’est vraiment dommage », confie Rebecca, qui n’a pas souhaité donner son nom de famille. Elle explique avoir entendu parler des conséquences économiques du chantier, mais aussi du harcèlement subi par la boutique : « Cela m’attriste de voir que nous en sommes là. J’essaie de ne pas pleurer. »
Babka & Krantz s’ajoute à la liste chaque jour plus longue des établissements de restauration qui ont annoncé leur fermeture dans le sillage du 7-Octobre. À Berlin toujours, le bar à houmous Kanaan, propriété d’un Israélien et d’un Palestinien, a fermé en mars dernier suite à des manifestations.
Au Portugal, un restaurant israélien a lui aussi fermé ses portes, en janvier dernier, suite à du harcèlement, tout comme un établissement éthiopien-israélien de New York, qui a récemment mis la clef sous la porte. À Washington D.C., une chaîne de restaurants israéliens a fait de même fin 2025 suite à un boycott.
Shahar Elkin est arrivé à Berlin en 2012 en provenance de Haïfa, sa ville natale. En 2019, il a obtenu son brevet de maître boulanger, ce qui a fait de lui le tout premier artisan juif à intégrer la corporation des boulangers de Berlin. Marcin Liera-Elkin est quant à lui né à Poznań, en Pologne, et a grandi à Berlin.
Le couple se disait fier de proposer des spécialités boulangères juives dans une ville dont la communauté connaissait un véritable renouveau.
« Nos familles viennent de villes qui avaient une vie juive vibrante et une culture du débat constructive mais dans lesquelles, aujourd’hui, il n’y a quasiment plus aucun Juif », ont-ils écrit dans leur communiqué la semaine passée. « C’est pour cela que Berlin est un tel miracle. »
L’Allemagne compte près de 200 000 Juifs, nombre d’entre eux originaires de l’ex-Union soviétique, ainsi qu’un important contingent d’expatriés israéliens. La boulangerie était faite pour eux, avec ses menus spéciaux pour les fêtes juives, ses pâtisseries issues de diverses traditions et de temps à autres, la présence du rabbin pour répondre aux questions des clients.
Mais la clientèle dépassait largement les seules limites de la communauté. Selon les propriétaires, les non juifs du quartier venaient y découvrir la culture juive. « Nos voisins ont pu voir que des personnes différentes pouvaient s’asseoir à la même table, manger et se parler », ont-ils écrit dans leur message d’adieu.
L’entreprise avait d’ailleurs obtenu une reconnaissance professionnelle en décrochant l’an dernier un prix de l’artisanat parrainé par le ministère fédéral de l’Économie.
Ces bonnes relations tissées par ces sortes d’ambassadeurs informels de la culture juive ont été fragilisées par l’installation du chantier de construction, qui cachait la boutique de la rue.
Face à la raréfaction de la clientèle et la perte de chiffre d’affaires, le couple avait fait part de son inquiétude sur son compte Instagram, où il communiquait sur ses efforts infructueux pour rendre le commerce à nouveau accessible.
Dans les colonnes du Berliner Morgenpost, en novembre dernier, Marcin Liera-Elkin avait laissé entendre que cette double pression — économique et psychologique — pourrait les contraindre à jeter l’éponge. Il rapportait alors que leur voiture avait été vandalisée et qu’ils avaient « subi de nombreuses agressions verbales et même physiques à titre privé, en plus des lettres et des appels d’insultes ». Ils avaient même dû envoyer leur fille ailleurs, pour la mettre en sécurité.
« Nous ne sommes qu’une boulangerie qui vend de bons produits. Mais aujourd’hui, nous faisons face à des problèmes et à de la politique qui nous plongent dans le désespoir », confiait-il au quotidien berlinois. « Nous ne savons plus si Berlin est encore un bon endroit pour nous. »
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