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Après les Licornes, un nouveau statut pour valoriser les entreprises hi-tech ?

La firme d'investissement BVP se tourne vers une autre créature mythique pour mesurer les firmes technologiques les plus prometteuses dans le monde

Ricky Ben-David est journaliste au Times of Israël

Photo d'illustration : Un homme d'affaires Centaure et un homme d'affaires sur une licorne. (Crédit : rudall30 via iStock by Getty Images)
Photo d'illustration : Un homme d'affaires Centaure et un homme d'affaires sur une licorne. (Crédit : rudall30 via iStock by Getty Images)

Les « Licornes » sont-elles en passe de ringardisation et la nouvelle tendance est-elle aux « Centaures » ? Selon la firme multinationale d’investissement Bessemer Venture Partners (BVP), la communauté mondiale des start-ups et des fonds de capital-risque a tout intérêt à choisir une autre créature mythologique qui permettra de mesurer au mieux les entreprises prometteuses.

Tandis que les entreprises dites ‘licornes’ sont des entreprises privées évaluées à un milliard de dollars ou plus, BVP a proposé de mettre en place un nouveau statut, celui des « centaures » – ces compagnies qui atteignent les cent millions de dollars de revenus annuels récurrents (ARR), prenant ainsi en compte une donnée commerciale qui signale le montant de la totalité de revenus qu’une entreprise est en droit d’attendre de ses clients sur une année, ce qui pourrait probablement s’avérer être un point de référence plus fondé à prendre en compte pour évaluer une start-up.

Adam Fisher, partenaire de BVP à Tel Aviv, explique que le statut Centaure est plus « réel » que le statut de Licorne. À un stade où une entreprise dispose de cent millions de dollars d’ARR, « il y a une adaptation claire entre le produit et le marché et la firme a habituellement déjà des milliers de clients », a-t-il dit.

« Selon nos données, une compagnie avec un statut Centaure ne va pas risquer la faillite ; elle ne retombera pas à zéro… contrairement à de nombreuses Licornes auxquelles c’est arrivé. Un Centaure est finançable et le niveau de revenus y est élevé », a expliqué Fisher au Times of Israel lors d’un récent entretien par visioconférence.

Fisher note que l’entreprise a besoin, en moyenne, d’ARR à hauteur d’environ 29 millions de dollars pour obtenir le statut de Licorne, tandis qu’une compagnie avec cent millions de dollars de revenus annuels récurrents est potentiellement prête à entrer en bourse.

« Les discussions que nous pouvons avoir sur la réussite d’une entreprise doivent évoluer et devenir plus substantielles », a-t-il insisté, soulignant que les valorisations sont subjectives dans leur majorité. « Il ne faut qu’un seul investisseur » pour donner une valeur d’un milliard de dollars à une firme, lui permettant de devenir une Licorne, a fait remarquer Fisher.

Adam Fisher, partenaire à Bessemer Venture Partners à Tel Aviv. (Crédit : Bessemer Venture Partners)

« Les Licornes ne sont plus une rareté. Ces valorisations élevées ne sont pas bonnes pour les entreprises. Elles donnent un sentiment mensonger de réussite alors même que certaines n’ont pas encore atteint d’objectifs marquants », a poursuivi Fisher.

Le statut de Centaure indique « un stade de maturité, un risque déjà réduit », a-t-il poursuivi. Ces compagnies peuvent être « de gros employeurs avec un minimum de 300 employés ; concernant les Licornes, elle peuvent inclure une équipe de seulement une trentaine de personnes ».

Ce statut de Centaure a été au cœur, le mois dernier, d’un nouveau rapport publié par BVP et intitulé « State of the Cloud 2022 » – une plongée dans les profondeurs de l’industrie du Cloud et dans les 150 Centaures identifiées par la firme d’investissement spécifiquement dans ce secteur dans le monde entier.

Environ 25 de ces firmes sont israéliennes, a noté le rapport – et notamment les compagnies de cybersécurité Cybereason et Snyk, les entreprises fintech Fundbox et Rapyd, et Cloudinary, AppsFlyer, et Yotpo, des start-ups du logiciel (SaaS).

Fisher note que l’écurie des Centaures, au sein de l’État juif, se développe encore et qu’elle est en train de devenir « le moteur de l’industrie hi-tech israélienne ».

« Israël a prouvé que le pays était capable de construire des entreprises telles que celles-là. Dans des domaines, par exemple, comme la sécurité, les SaaS, les produits clients », a expliqué Fisher, ajoutant que BVP s’attendait à ce que six ou sept firmes israéliennes acquièrent encore le statut de Centaure pendant l’année 2022.

Selon son rapport, BVP pourrait identifier environ 70 nouvelles entreprises Centaures dans le monde en 2022.

« Nous pensons que suivre la croissance des Centaures offre un aperçu beaucoup plus précis sur la santé générale de l’écosystème du Cloud dans la mesure où ici, nous avons une mesure de la croissance des entreprises par le biais de l’enregistrement des revenus récurrents par opposition à la valorisation, qui est une mesure quelque peu subjective », ont écrit les auteurs du rapport.

Le club des Licornes

Obtenir le statut de Licorne, pour une entreprise, était auparavant rare au niveau statistique – d’où le nom – mais les Licornes se sont depuis multipliées.

Selon la firme de recherche américaine CB Insights, il y avait 1 068 Licornes enregistrées au mois de mars 2022.

En 2013, quand le terme « Licorne » avait fait son apparition, il n’y avait qu’une dizaine d’entreprises privées dont la valorisation atteignait le milliard de dollars – notamment Uber et Airbnb. Il y avait aussi Fab.com, une compagnie d’e-commerce fondée en 2010 qui a fait faillite en 2015.

Image d’illustration d’une licorne générée par ordinateur. (Crédit : Image par Pete Linforth de Pixabay)

Mais 2021 a été une année exceptionnelle pour l’industrie hi-tech, avec environ 643 milliards de dollars de financements privés. À peu près la moitié de toutes les Licornes qui existent aujourd’hui sont « nées » en 2021.

2021 avait aussi été l’année de tous les records concernant les introductions en bourse et les accords de fusion-acquisition technologiques.

Cela avait été une évidence également au sein de l’État juif, où le nombre d’exits dans les compagnies hi-tech avait fait un bond de 520 %, atteignant la valeur sans précédent de 81,2 milliards de dollars. (Les exits concernent la revente des actions d’une société, soit par introduction en bourse, soit en cas de fusion-acquisition.)

L’écurie des Licornes israéliennes s’est également encore élargie après que les start-ups et les entreprises du pays ont soulevé 25,6 milliards d’investissements privés, avec des valorisations supérieures. Selon Tech Aviv, une organisation qui suit les activités de l’industrie, il y avait au mois de mai 94 Licornes fondées en Israël avec une valeur combinée de 250 milliards de dollars.

Un ralentissement

Mais en 2022, le marché a commencé à ralentir et les valeurs et les actions échangées en bourse connaissent des jours plus difficiles.

Les firmes d’investissement et les institutions financières mettent en garde contre de nouvelles difficultés à venir avec l’inflation en hausse, l’augmentation des taux d’intérêt, la guerre actuellement en cours en Ukraine et ses conséquences sur les chaînes d’approvisionnement mondial et sur l’économie globale, et des investisseurs qui courbent l’échine.

JP Morgan a averti d’un « ouragan » qui semble se profiler à l’horizon. Insight Partners, l’un des partenaires étrangers les plus actifs de l’écosystème technologique israélien, a vivement recommandé aux compagnies de son portefeuille de se préparer à une crise qui nécessitera un long rétablissement. Insight Partners a investi notamment au sein de l’État juif dans SentinelOne, Aqua Security, WalkMe, Wiz et JFrog.

Shira Teger, collaboratrice au département hi-tech du cabinet juridique Yigal Arnon-Tadmor Levy qui travaille avec des start-ups israéliennes sur des accords de financement ou de fusion-acquisition, affirme que cette contraction se fait d’ores et déjà ressentir dans l’industrie.

Shira Teger, avocate et collaboratrice au sein du département hi-tech du cabinet juridique Yigal Arnon – Tadmor Levy. (Autorisation)

Avec tellement d’argent versé en Israël par les investisseurs américains, « les gens constatent que leurs fonds ne vont plus avoir la même valeur et ils hésitent à investir comme ils le faisaient auparavant, ce qui touche les valorisations », a-t-elle expliqué au Times of Israel.

« Nous voyons des investisseurs investir moins d’argent, des personnes se dégager et renoncer à un accord, nous voyons des acquéreurs faire marche arrière. Il y a moins de fonds à faire circuler et il n’y a pas d’exit technologique à l’horizon », a-t-elle ajouté.

Les investissements reviennent donc dans les compagnies de portefeuille, soucieuses de conserver les fonds des investisseurs et qui se contentent de « maintenir les firmes actuelles en vie ».

Les start-ups qui collectent des financements se trouvent dans une situation de plus grande vulnérabilité parce « qu’elles ne sont pas sûres d’où viendra le prochain investissement et elles négocient donc une valorisation plus basse », dit Teger. « Il y a un petit sentiment de panique et les gens ressentent ce ralentissement. »

Si, par exemple, une start-up a pu compter sur le soutien de six investisseurs l’année dernière, elle ne pourra peut-être compter que sur un seul cette année, a-t-elle noté. Et les start-ups se retrouvent donc à chercher « de l’argent, d’où qu’il vienne ». De plus, les accords prennent dorénavant plus de temps à se finaliser, les investisseurs faisant preuve de plus d’hésitation et de plus de prudence.

Un environnement qui amène les entreprises à ne pas rechercher le statut de Licorne.

« Jusqu’à présent, un si grand nombre d’entre elles s’octroyaient le titre de Licorne parce que les valorisations ne s’appuyaient pas sur le revenu ou sur la viabilité. Cela tenait un peu de la partie de poker », a dit Teger.

« Une valorisation à un milliard de dollars est très certainement un objectif et un motif de fierté. Mais certaines compagnies sont dorénavant surévaluées dans le seul but d’obtenir un statut qui tient du tape-à-l’œil. Il y en a moins maintenant », a-t-elle continué.

Néanmoins, les vraies Licornes qui affichent de la croissance et des revenus conserveront leur statut, a-t-elle prédit.

De son côté, Fisher dit croire que l’industrie technologique israélienne pourrait voir certaines de ses Licornes réduire significativement leurs activités, voire baisser le rideau, en 2022. « L’année va être dure », a-t-il estimé.

BVP a indiqué que l’industrie hi-tech, en 2022, devrait reconnaître « un retour aux bases commerciales avec une focalisation sur la croissance effective alors que les compagnies vont chercher à atteindre le seuil des cent millions de dollars d’ARR ».

Le terme Licorne « en vient à manquer de sens », a dit Fisher. « C’est beaucoup plus convaincant de dire : ‘Nous sommes une entreprise à cent millions.’ Nous avons la certitude que ces cent millions d’ARR représenteront un seuil qui sera considéré comme une réussite. »

Des séries fortes de financement

Nouvelle plus réjouissante, l’industrie technologique israélienne a connu des séries fortes de financement des dernières semaines.

Mercredi, la start-up israélienne Coralogix, compagnie spécialisée dans le développement des services LogAnalytics (analyse des journaux) à l’aide de l’apprentissage automatique avancé, a annoncé une série D de financement de 142 millions de dollars dirigée par Advent International et Brighton Park Capital et avec la participation de ses investisseurs existants, Greenfield Partners, Red Dot Capital Partners, Eyal Ofer’s O.G. Tech et StageOne Ventures.

La semaine dernière, la firme de blockchain Starkware a soulevé cent millions de dollars à une valorisation de 8 milliards de dollars dans le cadre d’une série D de financement qui survient six mois après la précédente, qui avait permis de valoriser l’entreprise à deux milliards de dollars. Cette série de financement récente a été dirigée par Greenoaks Capital et Coatue et elle a compris Tiger Global.

La firme de fintech Unit a soulevé 100 millions de dollars avec une valorisation de 1,2 milliard de dollars à la mi-mai. Cela a également été le cas de la compagnie spécialisée dans les données d’opération de transit Optibus, qui pèse aujourd’hui 13 milliards de dollars.

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