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Opinion

Ariel Wizman : « Pourquoi je ne me reconnais plus dans Radio Nova »

Ils ne peuvent pas comprendre… Je crois qu’on appelait ça être « libertaires ». Une façon d’échapper à l’esprit de sérieux et à la récupération, pour se tenir fièrement à l’écart des charognards

Pierre-Emmanuel Barré dans "La dernière" diffusée le dimanche 10 mai 2026 sur Radio Nova. (Crédit : capture d'écran YouTube)
Pierre-Emmanuel Barré dans "La dernière" diffusée le dimanche 10 mai 2026 sur Radio Nova. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Ça aurait pu être moi. Oui, à une époque on nous appelait, Édouard Baer et moi, des « humoristes de Radio Nova ». Nous avions un patron gauchiste, Jean-François Bizot, dont les amis pouvaient être chiraquiens, situationnistes, rappeurs, hippies, cathos fervents ou athées radicaux. Et tous mangeaient dans la même assiette. Sauf Dieudonné, que Bizot virait à coups de pompe.

Ils ne peuvent pas comprendre… Je crois qu’on appelait ça être « libertaires ». Une façon d’échapper à l’esprit de sérieux et à la récupération, pour se tenir fièrement à l’écart des charognards. Nous recevions Houellebecq ET Raoul Vaneigem, Rachid Taha ET Jean d’Ormesson, Éric ET Ramzy, Omar ET Fred. Oui, bien malin qui, à cette époque, distinguait les Blancs des Noirs et les gris clairs des gris foncés.

Je vois d’ici les rigolards de Nova en meute, lâcher leur beulement de harceleurs : « Toi, un comique ? » C’est des grands gaillards, avec de grandes dents et une langue de feu, leurs tournures sont étudiées pour faire mouche, vexer, choisir les « bons » faibles pour taper sur les « mauvais » faibles. Des purs produits du pavillon et du coup d’blanc au cap Ferret, gonflés de la faveur d’une foule captive, socialement défaitiste, avec du name dropping (Netanyahou ! Bolloré ! Epstein !), de la harangue (les sionistes ! les fachos ! la censure !) en guise d’humour.

En huis clos, riant l’un pour l’autre, appuyés par un parti, une idéologie, comme au bon vieux temps des purges, ils vivent d’applaudimètre et de sous-entendus, tous au service d’un aspirant « banquier anarchiste », qui veut qu’on sache qu’il « aime le rock », est « punk », whatever that means.

Il semblerait que dans le monde de ce monsieur, un monde corporate, de consulting, de tableaux Excel et d’optimisation fiscale, le fric soit dégoûtant. Sauf quand il entre dans sa poche et en sort. Je veux voir sa byzantine déclaration d’impôt, ses Cerfa de dons aux associations, je veux le voir faisant le bonheur d’un SDF en lui donnant une fraction de ses gains quotidiens. Je rêve de lire autre chose dans son regard que le calcul du premier de la classe devenu prédateur mais « conscient des enjeux de classe, de race, et de genre ».

Ça n’est pas moi. Je ne suis plus un « humoriste de Radio Nova », cette radio avant-gardiste, dénicheuse de talents. Pas politique, juste sympa. Je l’ai échappé belle, à quelques décennies près. Les moments étaient joyeux, délirants, insouciants… Mais la ligne, sur le CV, là, franchement, elle pue.

Ariel Wizman (Crédit : capture d’écran YouTube)

On était les amis de ceux qui nous écoutaient. Vous, des idoles. Vous savez ce qu’est l’idolâtrie ? C’est la violence d’une foule qui suit des idoles. Et c’est vous.

Dans sa tombe, mon cher Bizot fait des loopings.

Ce comique sérieux, qui voudrait qu’on le prenne pour engagé, cette posture adolescente nourrie de Bourdieu et de TikTok, ce Mélenchotainment saupoudré de rivalité victimaire, d’allusions au racisme systémique, de haine du riche et de délire de persécution, c’est franchement irresponsable.

Il n’y a pas un seul racisé dans votre public, pas un. Vous ramassez la misère que vous n’avez jamais connue pour en faire un spectacle. Ils s’en foutent de votre humour cynique, des sénateurs bien-pensants, des rappeurs marseillais et des engraissés ex-Canal+, les braves qui ont traversé la Méditerranée et qui triment dans les plonges des restaurants pour que leurs gosses fassent des études.

« Il n’y a pas un seul racisé dans votre public, pas un. Vous ramassez la misère que vous n’avez jamais connue pour en faire un spectacle. Ils s’en foutent de votre humour cynique, des sénateurs bien-pensants, des rappeurs marseillais et des engraissés ex-Canal+, les braves qui ont traversé la Méditerranée et qui triment dans les plonges des restaurants pour que leurs gosses fassent des études ».

Voilà qui postule être au bon endroit moralement, pour railler les petits, les rabaissés, les amers, systématiquement taxés de fachos. À moins que ce ne soit les esprits critiques, fachos eux aussi, les entrepreneurs, fachos aussi, les juifs, fachos aussi, les autres comiques, même femme, même racisée, facho elle aussi… qu’elle crève sous une bagnole pour qu’on rigole.

Vous savez qu’on est dans un moment dangereux, où l’on n’a pas besoin de gosses de riches nihilistes ? Que la fraternité, ça n’existe pas qu’aux alentours du canal Saint-Martin ? Que la politique, c’est plus droite-gauche, mais extrêmismes-humanismes ? Que l’IA va faire mal, un carnage, et que, si on s’entend sur rien, on a aucune chance de créer le modèle social qui nous fera vivre, à peu près égaux, avec un minimum de dignité ? Cracher du chaos, monter les uns contre les autres pour se taper sur la bedaine, c’est criminel. Accuser un pays entier d’islamophobie dès qu’un attentat – pardonnez-leur, à ces fachos – les endeuille, c’est juste pratiquer l’injustice à des fins de divertissement.

Il n’y a pas un seul racisé dans votre public, pas un. Vous ramassez la misère que vous n’avez jamais connue pour en faire un spectacle. Ils s’en foutent de votre humour cynique, des sénateurs bien-pensants, des rappeurs marseillais et des engraissés ex-Canal+, les braves qui ont traversé la Méditerranée et qui triment dans les plonges des restaurants pour que leurs gosses fassent des études. Les HLM n’ont pas besoin de clowns tristes, bien nourris et mal dans leur peau, ils veulent de l’espoir. Montrez-leur un bout d’échelle sociale, qu’ils puissent arriver à votre niveau, dans votre immeuble, et dégueuler de l’ingratitude comme vous le faites. Pas besoin qu’on leur dise qu’ils sont persécutés à longueur d’année, et qu’on finisse par un éclat de rire.

Je vous conseille de les rencontrer, ceux que vous défendez sans jamais leur avoir rien demandé. Vous découvririez leur humilité, leur envie de bien faire, leur besoin de démocratie et de tempérance. Dans le fond, c’est pas eux, les grands remplaçants. C’est vous.

Tribune publiée le 26 mai dans le Figaro et reprise avec l’autorisation de l’auteur.

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