Au fil de l’Histoire, les Juifs ont eux aussi été accusés de répandre des virus
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Au fil de l’Histoire, les Juifs ont eux aussi été accusés de répandre des virus

Alors que les Asiatiques se disent victimes de racisme en raison de l'épidémie de coronavirus, les Juifs ont eux aussi, de tout temps, fait face à de telles accusations

Illustration de 1894 représentant le pogrom de Strasbourg, le massacre des habitants juifs de la ville, le 14 février 1349, suite à des allégations antisémites les disant coupables de la propagation de la peste noire. (Crédit : Domaine public / Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg)
Illustration de 1894 représentant le pogrom de Strasbourg, le massacre des habitants juifs de la ville, le 14 février 1349, suite à des allégations antisémites les disant coupables de la propagation de la peste noire. (Crédit : Domaine public / Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg)

Le coronavirus, qui s’est développé en Chine, a réveillé à travers les continents un sentiment souvent oublié : le racisme anti-asiatique.

Ainsi, comme par exemple dans le quartier de Belleville, à Paris, ou dans un restaurant vietnamien de Prague, les passants et clients font défaut depuis la propagation du virus 2019-nCov.

« Pour protéger la santé publique, le restaurant n’acceptera pas temporairement les clients chinois », déclarait une affichette accrochée à la porte de l’établissement de Prague, selon une photo publiée sur la page The Prague Geezer sur Facebook, a rapporté l’AFP.

« Discrimination, nous sommes des humains, pas des virus. Finissez-en avec les préjugés », avait écrit Lin Cheng, un homme originaire de la province chinoise du Zhejiang, vivant à Prague, selon sa page Facebook.

« Et tes nouilles, elles sont au Coronavirus ? », a pu entendre une journaliste de l’AFP de la bouche d’une cliente dans un commerce chinois de Belleville, quartier très animé du nord de Paris où se succèdent restaurants de soupes fumantes, herboristeries traditionnelles et supermarchés asiatiques. Tous à moitié vide depuis le début de l’épidémie.

En Australie, dans la région de la Gold Coast, un patient a refusé de serrer la main de sa chirurgienne, Rhea Liang, invoquant le danger de contracter le virus. Elle a d’abord été choquée puis, après avoir raconté l’incident sur Twitter, elle a réalisé qu’il était loin d’être unique.

En Italie, des touristes chinois se sont fait cracher dessus à Venise, selon des informations de presse. Une famille de Turin a été accusée de transmettre la maladie. Des mamans de Milan ont appelé sur des réseaux sociaux à rester éloigné des enfants et des commerces chinois.

Au Canada, un homme blanc a été filmé dans le parking d’un centre commercial lançant à une femme sino-canadienne « vous avez laissé votre coronavirus ».

En Malaisie, près de 500 000 personnes ont signé en une semaine une pétition pour « empêcher les Chinois d’entrer dans notre pays bien-aimé ».

De plus en plus d’Asiatiques doivent ainsi faire face à des discours anti-chinois, qu’ils aient été ou non en contact avec le virus ou qu’ils se soient rendus ou non dans les zones où a commencé l’épidémie de pneumonie virale.

De longue date, les étrangers ou minorités ont été accusés dans la propagation d’épidémies, et notamment les Juifs de l’Europe médiévale, au XIVe siècle, qui ont été massacrés au moment des ravages de la peste noire, bien qu’ils aient été évidemment eux aussi touchés par l’épidémie.

« Dans l’histoire des épidémies, il y a des peuples comme les Juifs qui ont payé très, très cher ! », explique ainsi l’immunologue Norbert Gualde, auteur de nombreux ouvrages sur les virus.

Les Juifs ont ainsi depuis le Moyen-Âge été accusés d’empoisonner les puits – des allégations antisémites provoquant pogroms et persécutions, les premières ayant eu lieu en 1319 en Franconie après des accusations de propagation de la lèpre envers la communauté juive de la région.

Le 14 février 1349, lors du « massacre de la Saint-Valentin », à Strasbourg, entre 900 et 2 000 Juifs ont péri sur un bûcher. 400 Juifs de Worms, en Allemagne, ont également été brûlés vifs le 1er mars 1349, suivis par le massacre de 600 Juifs le 22 août 1349 à Mayence (Allemagne), toujours sur des accusations d’empoisonnement de puits et de massacres rituels.

« Il n’y a pas eu d’attaques de masse contre les ‘empoisonneurs juifs’ après la période de la peste noire, mais les accusations devinrent une partie du dogme et du langage antisémite », tempère lui l’historien Walter Ze’ev Laqueur dans son ouvrage The changing face of antisemitism : from ancient times to the present day, publié en 2006. « Il réapparaît au début de l’année 1953 sous la forme du ‘complot des blouses blanches’ dans les derniers jours de Staline, quand plusieurs centaines de docteurs juifs d’Union soviétique furent arrêtés et certains tués sous l’accusation d’avoir causé la mort de responsables communistes éminents… Des accusations similaires ont été portées dans les années 1980 et 1990 par la propagande nationaliste arabe et fondamentaliste musulmane, accusant les Juifs de répandre le virus du SIDA et autres maladies infectieuses. »

Encore en 2016, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas avait réitéré ces accusations, expliquant au Parlement européen « qu’un certain nombre de rabbins en Israël ont tenu des propos clairs, demandant à leur gouvernement d’empoisonner l’eau pour tuer les Palestiniens ».

Les immigrants irlandais au début du XXe siècle aux Etats-Unis ont eux été accusés de répandre la typhoïde, avec la fameuse « Mary typhoïde », une cuisinière identifiée comme porteuse saine et placée en quarantaine jusqu’à sa mort.

« C’est un phénomène habituel », observe Rob Grenfell, le directeur de la santé et de la biosécurité au CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation), un organisme public australien de recherche scientifique.

« Pour chaque épidémie au cours de l’histoire humaine, nous avons tenté d’incriminer certaines catégories de population », poursuit-il.

Le nouveau coronavirus est « bien sûr apparu en Chine », dit-il, « mais ce n’est pas une raison pour diaboliser les Chinois ».

Les gens ayant des symptômes pourraient ainsi être découragés d’aller se faire soigner, a prévenu dans le British Medical Journal le docteur Abraar Karan.

Pour Claire Hooker, de l’Université de Sydney, les réactions des Etats peuvent avoir renforcé les préjugés contre les Asiatiques.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a déclaré fin janvier que l’épidémie constituait une « urgence internationale » mais estimé qu’il n’y avait pas lieu de limiter les voyages et les échanges commerciaux avec la Chine. « L’OMS (…) s’oppose même à toute restriction aux voyages », a insisté son directeur Tedros Adhanom Ghebreyesus.

Cela n’a pas empêché de nombreux pays de mettre en place ce type de restrictions. Les Philippines et la petite Micronésie, dans le Pacifique, ont ainsi interdit à leurs citoyens de se rendre en Chine, et refusent les étrangers qui ont voyagé ou transité en Chine continentale ou à Hong-Kong ces 14 derniers jours. De nombreux vols ont ainsi été annulés.

« Les restrictions aux voyages constituent largement des réponses aux peurs de la population », note Mme Hooker, et même si elles sont parfois justifiées « ont pour effet de consolider l’association entre les Chinois et d’effrayants virus ».

Abbey Shi, une étudiante de Sydney née à Shanghaï, pense que certains de ses camarades en sont venus « presque à attaquer les étudiants chinois ».

Le ministre de la Santé Yaakov Litzman a conseillé, dimanche, aux Israéliens de s’abstenir de se rendre dans sept pays et destinations – en particulier en Chine continentale – en raison de la propagation du coronavirus meurtrier.

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