« Au final, ça va exploser » : La situation en Cisjordanie, « bombe à retardement », s’aggrave
Les attaques d'extrémistes juifs, les difficultés économiques, les nombreux checkpoints et la perte de confiance dans la politique alimentent la colère, mais selon les experts, le dispositif de sécurité israélien rigoureux permet encore de contenir les tensions
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Depuis deux ans et demi, il ne se passe pratiquement pas un jour sans que Bashar Eid craigne pour sa vie ou pour ses biens à Burin, un village palestinien situé près de Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, en raison de la violence croissante des résidents d’implantations.
En novembre, Eid a été blessé au cou et hospitalisé après avoir été attaqué par des extrémistes juifs alors qu’il s’occupait de son oliveraie située aux abords du village.
Plus récemment, deux résidents d’implantations ont tenté de mettre le feu à sa propriété. Il a été gravement brûlé sur tout le corps, ce qui l’empêche de travailler et de subvenir aux besoins de son épouse et de ses trois filles.
« Je reste assis chez moi toute la journée, je ne travaille pas… Je ne sais pas quoi faire… Ma maison est une prison », a-t-il confié au Times of Israel.
« Ma fille aînée est à l’université… Comment vais-je lui donner de l’argent [pour ses études] ? »
L’histoire d’Eid reflète une réalité plus large à laquelle sont confrontés de nombreux Palestiniens en Cisjordanie, où la situation semble plus sombre qu’elle ne l’a été au cours des dernières décennies.
Les Palestiniens sont confrontés à la montée de la violence des résidents d’implantations, à une présence militaire israélienne renforcée, à la détérioration des conditions économiques et à l’absence d’un horizon politique viable.
Les actes de violence visant des Israéliens en Cisjordanie ont chuté de plus de 80 % au cours des cinq dernières années, alors que les attaques à leur encontre ont plus que doublé.
Mais alors que la situation devient de plus en plus critique, les responsables israéliens, les analystes et les voix palestiniennes s’accordent à dire que cette situation ne pourra pas durer.
Le général de division Avi Bluth, chef du Commandement du Centre, a récemment averti que la montée de la violence des résidents d’implantations en Cisjordanie, qu’il a qualifiée de « terrorisme juif », pourrait déclencher un soulèvement palestinien.
« C’est un véritable miracle que la population palestinienne reste encore indifférente… mais elle ne le restera pas éternellement », aurait-il déclaré.
De même, Hani Odeh, ancien maire du village de Qusra, en Cisjordanie, qui a été la cible d’attaques à répétition, a récemment déclaré au Times of Israel que la violence persistante des résidents d’implantations finirait par entraîner une réaction violente.
« Au final, ça va exploser », a-t-il prévenu.
« Ce n’est pas raisonnable d’attaquer les habitants jour après jour. On ne peut pas le supporter. »
Les attaques des résidents d’implantations atteignent de nouveaux sommets
Le verger d’Eid, d’une superficie de 2 hectares, se trouve à environ 300 mètres de l’avant-poste illégal de Givat Ronen, construit il y a dix ans au sommet d’une colline surplombant sa propriété.
Mais selon Eid, c’est après le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, qui a déclenché un durcissement étouffant des restrictions de sécurité en Cisjordanie, que la violence des résidents d’implantations a commencé à atteindre des niveaux sans précédent.
Selon des données publiées en janvier par l’armée israélienne et l’agence de sécurité intérieure du Shin Bet, les attaques perpétrées par des résidents d’implantations ont augmenté de 27 % en 2025 par rapport à l’année précédente, même si elles sont restées inférieures aux niveaux enregistrés en 2023.
Le nombre de « crimes nationalistes » commis par des extrémistes et classés comme actes de terrorisme par les services de sécurité israéliens a également augmenté de plus de 50 % par rapport à 2024.
Les conclusions du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) ont révélé une tendance similaire, les cas « d’attaques menées par des colons israéliens contre des Palestiniens ayant entraîné des victimes et/ou des dégâts matériels » ont fortement augmenté ces dernières années. En 2025, l’OCHA a recensé 1 828 faits de ce type, contre 1 449 en 2024, 1 291 en 2023 et 852 en 2022.
Bien que les chiffres de l’OCHA ne correspondent pas entièrement à ceux publiés par Tsahal et le Shin Bet – probablement en raison de critères et de méthodologies différents utilisés pour classer les faits -, les deux types de données indiquent que les Palestiniens de Cisjordanie sont soumis à une pression constante due à la violence des résidents d’implantations.
L’organisation de défense des droits de l’Homme Yesh Din, qui s’oppose au mouvement pro-implantations et surveille la violence des résidents d’implantations, a recensé 378 actes de violence commis par ces derniers contre des Palestiniens et leurs biens en Cisjordanie pendant la guerre contre la République islamique d’Iran, qui a débuté le 28 février et a pris fin le 8 avril avec un cessez-le-feu.
Au cours de cette période, huit Palestiniens ont été tués et 200 autres blessés, selon Yesh Din.
Ces chiffres s’appuient sur des déclarations publiques et des rapports croisés provenant de diverses sources sur la violence des résidents d’implantations.
Ces attaques, qui se produisent presque quotidiennement, restent largement impunies, ce qui alimente un sentiment d’impunité chez les extrémistes juifs. Les détracteurs pointent du doigt le gouvernement, qui compte des politiciens ultra-nationalistes, partisans de l’expansion des implantations, peu enclins à mettre un terme à la violence ou voire encourageant ces violences.
Des résidents d’implantations attaquant Bashar Eid, habitant de Burin et oléiculteur, ainsi que des bénévoles travaillant dans son exploitation ; ils les frappent à coups de barres de fer, leur lancent des pierres et incendient un véhicule, en août 2025. (Crédit : Autorisation)
Ces dernières années, les attentats terroristes palestiniens, notamment les fusillades, les attaques à l’arme blanche et les attentats à la voiture-bélier, ont suivi une tendance à la baisse, et aucun attentat majeur n’a été signalé à ce jour en 2026.
Tsahal attribue ce recul à une « activité offensive soutenue » dans les zones considérées comme des bastions du terrorisme en Cisjordanie, en particulier dans les camps de réfugiés du nord du territoire, où elle est déployée depuis le début de l’année 2025 et n’a pas l’intention de se retirer pour l’instant.
« Nous avons éliminé 1 500 terroristes en trois ans. Alors pourquoi n’y a-t-il pas d’Intifada ?… Parce que 96 % des 1 500 personnes tuées [en Cisjordanie] étaient impliquées dans le terrorisme, et seulement 4 % ne l’étaient pas », avait déclaré Bluth lors d’un récent forum à huis clos.
Toutefois, le général Bluth fait abstraction du fait que les précédentes vagues de violence palestinienne – deux intifadas et une série d’attaques au couteau et à la voiture-bélier il y a une dizaine d’années -, bien que ponctuées d’attentats à la bombe et de fusillades très médiatisés, se caractérisaient par des actes de violence populaire généralisés, tels que des jets de pierres et des attaques au couteau non planifiées, contre lesquels les opérations de l’armée n’auraient guère d’effet direct.
Pourtant, ces chiffres ont eux aussi fortement baissé.
En 2025, Tsahal a recensé 1 015 attaques à l’aide de pierres et de cocktails Molotov perpétrées par des Palestiniens, contre 1 230 l’année précédente et 3 256 en 2023. En 2021, 8 633 attaques de ce type avaient été signalées.
Selon Daniel Byman, directeur du programme « Guerre, menaces irrégulières et terrorisme » au Center for Strategic and International Studies, il existe désormais des mesures de sécurité renforcées qui faisaient défaut jusqu’à récemment.
« La principale explication… réside dans l’action très efficace et agressive des services de renseignement, de la police et de l’armée israéliens pour prévenir [les attentats terroristes] », a indiqué Byman au Times of Israel, tout en soulignant que « l’on entend parler d’une troisième Intifada depuis de nombreuses années ».
Selon lui, toute escalade à court terme se traduirait par des « attaques isolées, qui surviendraient régulièrement », plutôt que par une révolte coordonnée.
Le pragmatisme palestinien contribue à contenir les troubles
Samer Sinijlawi, militant politique palestinien originaire de Jérusalem, a déclaré qu’un élément majeur de la maîtrise des troubles, qu’ils soient organisés ou spontanés, résidait dans un sentiment croissant de pragmatisme chez les Palestiniens.
Sinijlawi a souligné la participation relativement élevée aux récentes élections locales palestiniennes – environ 56 % selon le président de la Commission électorale centrale palestinienne, Rami Hamdallah -, malgré les appels au boycott lancés par le Hamas et d’autres groupes terroristes, ce qui témoigne d’une tendance plus modérée.
« Le courant politique actuel est plus modéré, plus pragmatique, plus favorable à la non-violence », a-t-il déclaré.
« Mais nous ne devrions pas continuer à le mettre à l’épreuve. »
Une enquête réalisée en 2025 par l’Institut d’études de sécurité nationale (INSS) a révélé que 43 % des Palestiniens de Cisjordanie privilégient les négociations comme voie à suivre pour résoudre le conflit israélo-palestinien, tandis que 25 % soutiennent la lutte non armée et 17 % la lutte armée. La moitié des personnes interrogées estiment que le terrorisme a échoué.
La peur semble être un facteur déterminant : 75 % des personnes interrogées se disent inquiètes d’une « gazafication » de la Cisjordanie, un scénario dans lequel le territoire serait confronté à une destruction généralisée, à des déplacements massifs de population et à des opérations militaires prolongées, comme celles observées dans la bande de Gaza en réponse au 7-Octobre.
Dans le même temps, près de la moitié des personnes interrogées ont exprimé leur soutien à la poursuite de la lutte armée « pour une victoire future », soulignant ainsi la tension entre pragmatisme et frustration.
Selon Sinijlawi, cet équilibre est précaire. « On ne sait jamais quand l’explosion va se produire », a-t-il averti.
Selon Odeh, certains Palestiniens gardent l’espoir que les prochaines élections législatives israéliennes puissent apporter un changement politique et une volonté de réprimer la violence des résidents d’implantations et de relancer le processus de paix. Toutefois, il a averti que si les politiques actuelles perdurent, la frustration pourrait atteindre un point de rupture.
« Ils ne veulent pas la paix », a déclaré Eid à propos du gouvernement actuel.
Ces dernières années, le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu n’a cessé de mener des politiques favorisant l’expansion des implantations et du contrôle israélien en Cisjordanie, tout en ignorant largement la question des négociations de paix avec les Palestiniens depuis plus de dix ans.
En février, le ministre de la Défense, Israel Katz, et le ministre ultra-nationaliste des Finances, Bezalel Smotrich, ont annoncé une série de décisions du cabinet de sécurité visant à modifier « radicalement » les procédures d’enregistrement foncier et d’acquisition immobilière en Cisjordanie, facilitant ainsi l’expansion de la présence juive sur ce territoire.
Smotrich avait alors déclaré que ces nouvelles mesures visent à permettre l’installation d’un million de citoyens israéliens dans les implantations de Cisjordanie et à « éliminer la menace d’un État palestinien ».
Le Hamas a réagi à cette initiative en appelant à une « rébellion dans toute la Cisjordanie et à Jérusalem » et à « l’escalade » du conflit « par tous les moyens disponibles ». Toutefois, cette escalade ne s’est pas encore concrétisée.
La communauté internationale a condamné cette initiative. Dix-huit pays ont estimé qu’elle s’inscrivait « dans une trajectoire claire visant à modifier la réalité sur le terrain » et qu’elle constituait « une attaque délibérée et directe contre la viabilité de l’État palestinien et la mise en œuvre de la solution à deux États ».
La crise économique qui s’aggrave en Cisjordanie ne fait qu’ajouter à la frustration.
La Banque mondiale a averti que la situation économique de la Cisjordanie risquait de s’effondrer en raison des restrictions imposées par Israël aux permis de travail palestiniens. Fin 2025, le taux de chômage avait grimpé à près de 30 %, contre environ 12 % avant la guerre, selon le Bureau central des statistiques (CBS).
Depuis le 7-Octobre, quelque 100 000 Palestiniens ont vu leur permis de travail israélien révoqué. Coincés en Cisjordanie sous contrôle israélien, où les emplois sont rares et les salaires bien inférieurs à ceux d’Israël, ils se retrouvent face à des options de plus en plus rares et dangereuses à mesure que la crise économique s’aggrave.
« Il n’y a pas de travail », a lancé Eid, sans mâcher ses mots.
L’effet cumulatif de ces politiques, combiné à la guerre en cours, a encore érodé la confiance de nombreux Palestiniens quant à la possibilité d’une résolution négociée.
Par rapport aux Gazaouis, les Palestiniens de Cisjordanie sont de plus en plus pessimistes quant aux perspectives d’une solution à deux États et d’une paix durable avec Israël.
Selon une étude réalisée en 2025 par le Centre palestinien de recherche sur les politiques et les sondages (PCPSR), un groupe de réflexion palestinien dont le siège se trouve à Ramallah, lorsque les personnes interrogées se sont vu présenter une hypothétique solution détaillée à deux États, 63 % des Palestiniens de Cisjordanie s’y sont opposés, contre 39 % dans la bande de Gaza.
« Essayez de vous mettre à la place d’un Palestinien lambda… Toutes les portes vers un avenir meilleur sont fermées. La situation économique est épouvantable », explique Sinijlawi.
« La situation est désespérée. »
De l’Intifada à la modération
Les ingrédients du problème sont bien connus — et, par le passé, ils s’enflammaient bien plus rapidement.
La Première Intifada, qui a éclaté en décembre 1987 (année de naissance du Hamas) a été déclenchée par un accident de la route dans le camp de réfugiés de Jabaliya, à Gaza, lorsqu’un camion israélien est entré en collision avec une voiture transportant des travailleurs palestiniens, ce qui avait fait quatre morts.
Immédiatement après l’accident, une fausse rumeur s’était répandue selon laquelle les morts étaient intentionnelles et que le conducteur israélien voulait venger la mort d’un proche tué dans un attentat terroriste — ce qui avait alimenté une colère qui avait dégénéré en troubles de masse.
Ce soulèvement, très populaire et marqué par des grèves, des manifestations et des affrontements entre des manifestants non armés et des soldats israéliens, a duré des années et a fait environ 200 morts parmi les Israéliens et plus de 1 000 parmi les Palestiniens avant de prendre fin avec la signature des accords d’Oslo en 1993.
La Seconde Intifada, qui a éclaté en septembre 2000, a été déclenché par la visite très controversée de l’ancien chef de l’opposition Ariel Sharon sur le mont du Temple sur fonds d’échec du sommet de Camp David, où les dirigeants des deux camps étaient censés parvenir à un accord de paix définitif.
Si les Palestiniens ont continué à mener des attaques à la pierre et aux cocktails Molotov, la Seconde Intifada s’est également avérée bien plus meurtrière et militarisée que la précédente, marquée par des attentats-suicides, des fusillades et des opérations de Tsahal ayant coûté la vie à des milliers de Palestiniens et à plus d’un millier d’Israéliens en l’espace de plus de quatre ans.
La dernière vague majeure d’attaques palestiniennes a eu lieu en 2015 et 2016, lorsque des Palestiniens, pour la plupart sans lien officiel avec des organisations terroristes, ont perpétré des centaines d’attaques à l’arme blanche, des fusillades et des attaques à la voiture-bélier, tuant des dizaines de personnes et en blessant des centaines d’autres. Les raisons de cette flambée de violence et de sa fin restent sujettes à controverse.
La violence émanant de la Cisjordanie était déjà en baisse lorsque le groupe terroriste palestinien du Hamas a attaqué le sud d’Israël le 7-Octobre. Sous le choc et craignant une attaque similaire de la part de Palestiniens de Cisjordanie, Israël a rapidement renforcé ses mesures de sécurité, notamment en installant des postes de contrôle et en restreignant la circulation. Dans le même temps, les résidents d’implantations, souvent soutenus par l’armée, ont commencé à étendre leur présence, invoquant des raisons de sécurité.
Aujourd’hui, selon les Palestiniens, les militants israéliens et internationaux mènent une campagne concertée visant à chasser les Palestiniens de leurs terres, en recourant au harcèlement et à la violence.
Les tensions sur le terrain sont palpables.
Sinijlawi a décrit l’impact du renforcement des mesures de sécurité israéliennes, notamment les barrages routiers qui transforment des trajets habituellement courts de quelques kilomètres en trajets de plusieurs heures, telle une source quotidienne de colère.
« Chaque fois que je me déplace en Cisjordanie et que je passe ces checkpoints… je suis très en colère », a-t-il déclaré.
Byman a convenu que la répression militaire ne contribue guère à freiner les idéologies et les sentiments radicaux.
« La colère est là, la volonté de soutenir la violence est là », a-t-il déclaré.
Les mesures de sécurité visent « à réduire les capacités, pas à changer les intentions ».
Byman et Sinjilawi ont tous deux déclaré qu’il était essentiel de prendre des mesures pour améliorer la vie des Palestiniens afin de les inciter à suivre une voie plus modérée.
« Il est dans l’intérêt d’Israël de parvenir à un accord négocié avec les Palestiniens qui s’opposent à la violence », a déclaré Byman.
« Mais le fait de saper au quotidien les voix palestiniennes les plus modérées, d’exaspérer les Palestiniens… tout cela réduit les chances de parvenir à un accord. »
Sinijlawi a qualifié la situation actuelle de « bombe à retardement ».
« Il est très important aujourd’hui d’essayer de mettre fin à cette vague de violence… car cela remet en cause la tendance modérée et non violente », a-t-il déclaré.
« Il faudrait encourager les Palestiniens à adopter une attitude plus modérée et ne pas leur montrer chaque jour que leur modération ne sert à rien. »
Interrogé sur ce à quoi pourrait ressembler un futur soulèvement si les tensions continuaient de s’intensifier, Sinijlawi a refusé de spéculer.
« Je ne veux pas y penser. »
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