Bethléem, en proie aux difficultés sociales, restera-t-elle calme ?
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Bethléem, en proie aux difficultés sociales, restera-t-elle calme ?

Les résidents de la ville de Cisjordanie se soucient plus de gagner leur vie que de commencer une Intifada ; mais cela peut-il durer ?

Un Palestinien marche dans la ville de Bethléem, en Cisjordanie, le 24 février 2015.  (Crédit photo: Marcelo Sus / Flash 90)
Un Palestinien marche dans la ville de Bethléem, en Cisjordanie, le 24 février 2015. (Crédit photo: Marcelo Sus / Flash 90)

Walid Abou Ayash nous accueille dans sa boutique de tatouage, à quelques centaines de mètres de l’Eglise de la Nativité, sur la pente ascendante d’une rue menant au marché. Ses bras sont couverts de tatouages ​​colorés, et sur sa poitrine, il y a un tatouage de Jésus.

Il a ouvert sa boutique originale, qui est, selon lui, la seule de son genre en Cisjordanie, après avoir passé beaucoup de temps à apprendre le métier dans un atelier de tatouage situé rue de Jaffa, à Jérusalem.

« Mes clients sont en majorité chrétiens, très peu de musulmans viennent ici. Pour eux, c’est haram – interdit. C’est également interdit pour vous autres, les Juifs. »

Il dit que bon nombre de touristes chrétiens qui visitent Bethléem, la ville natale de Jésus selon la foi chrétienne, demandent un tatouage de croix, souhaitant peut-être graver l’expérience spirituelle sur leur corps. Donc, de temps en temps, des dizaines d’hommes et de femmes, jeunes et vieux, peuvent être vus dans la petite (et impressionnante) boutique d’Abou Ayash, attendant leur tour pour se faire tatouer une croix.

« Je travaille avec tous les groupes chrétiens : les coptes, les Assyriens, les Arméniens. Tout le monde veut une croix. Je possède un permis spécial pour tenir ce magasin, mais oui, j’ai peur de toutes sortes de groupes musulmans radicaux qui peuvent essayer de nous faire du mal. »

Un exemple de tatouage apparaît sur l’écran plasma, avec une inscription en anglais, sur le bras d’une personne. « Lior, même quand je ne suis pas avec toi, je suis toujours avec toi », est-il écrit en anglais, avec la date : 18 janvier. Dans ce cas, c’était un couple juif qui avait insisté pour que Walid immortalise le symbole de leur l’amour sur leur peau.

Situé à environ 30 mètres de la boutique de Walid, de nombreux fidèles musulmans arrivent à la principale mosquée de Bethléem pour les prières. Des centaines de touristes chrétiens se rassemblent devant l’entrée de l’église juste en face.

Le groupe de pèlerins chrétiens est important, et de plus en plus de groupes arrivent, la plupart d’entre eux directement depuis Israël. C’est Bethléem, une ville où les chrétiens et les musulmans ont appris à coexister et où le tourisme est la principale industrie.

Les relations entre les fidèles des différentes confessions ont connu des turbulences, en particulier depuis le début de la deuxième Intifada. La situation actuelle peut être décrite comme beaucoup plus calme et tranquille. Mais on peut encore entendre des musulmans se plaindre de la puissance et de la richesse que les chrétiens ont accumulées.

Un Palestinien passant à côté d'une affiche prônant le boycott d'Israël dans la ville cisjordanienne de Bethléem le 11 février 2015 (Crédit : Miriam Alster/Flash90)
Un Palestinien passant à côté d’une affiche prônant le boycott d’Israël dans la ville cisjordanienne de Bethléem, le 11 février 2015. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Les frères Abu Nayef ont ouvert dans la rue voisine le café Stars and Bucks, un clone de la chaîne américaine Starbucks. Adel, qui possède également un restaurant qui sert de la cuisine arabe, affirme que 10 à 12 familles chrétiennes tirent les gros bénéfices du tourisme à Bethléem.

« Ils possèdent des hôtels et des boutiques de souvenirs – et, bien sûr, les autres qui font beaucoup d’argent sont les Israéliens. Les touristes tournent à peine dans la ville. Ils ne font pas d’achats, sauf dans les boutiques de souvenirs qui appartiennent à ces mêmes familles. Donc, ceux qui viennent dormir ici sont en général des touristes plus pauvres, comme les Nigérians et les Egyptiens. »

Il ajoute que le tourisme a chuté abruptement lors de la guerre de l’été dernier à Gaza et immédiatement après. « Ne vous méprenez pas; la situation économique est très mauvaise ici. Seules quelques personnes vont travailler en Israël. 70 % des jeunes gens d’ici n’ont pas d’emploi. »

Le marché local est assez proche du café Stars and Bucks. Bien qu’il semble y avoir beaucoup de mouvement ici, tout le monde, sans exception, se plaint de la situation économique. La nourriture populaire locale vendue sur les étals du marché est du foie grillé de veau ou de mouton dans une pita. Plusieurs jeunes gens de Bethléem se font couper les cheveux dans le salon de coiffure de Samih. Ce sont tous des étudiants musulmans de l’université, sauf Mohammed, le coiffeur, qui est âgé seulement de 22 ans. Les autres, Muataz et Mahmoud, sont au chômage. Ils partagent un rêve : quitter Bethléem et les territoires et vivre à l’étranger.

« Je suis étudiant en télécommunications à l’université et j’obtiendrai mon diplôme d’ingénieur l’année prochaine », explique Muataz, âgé de 21 ans. « Ensuite, je veux partir et aller travailler dans les Emirats arabes unis. Pourquoi ? Parce qu’il n’y a pas de travail ici. Même ceux qui ont un emploi ne gagnent rien. Personne ne veut ouvrir une entreprise dans cette ville. Mes frères ne possèdent pas de permis de travail en Israël. Personne ne se soucie ici de la question politique, du Hamas ou du Fatah. Tout le monde veut partir, y compris tous mes amis. »

Son ami Mahmoud, 21 ans, ressent la même chose. « Je vais chercher du travail ici, mais je veux aller dans le golfe Persique, où on peut trouver un emploi avec un bon salaire. »

Pourquoi la ville est si calme ?

« Parce que personne ne veut de problème. Dès que vous faites quelque chose, vous êtes arrêté, soit par les Israéliens soit par l’Autorité palestinienne. »

Et comment sont les relations avec les chrétiens ici ? Souhaitez-vous être autorisé à épouser une femme chrétienne?

« En principe, il n’y a aucun problème entre chrétiens et musulmans. Nous avons des amis chrétiens et tout va bien. Mais se marier est une autre histoire. Si un homme musulman veut épouser une femme chrétienne, sa famille va l’empêcher. Si un chrétien veut épouser une femme musulmane, sa famille ne l’acceptera pas. »

Les histoires d’attaques par des musulmans, généralement des activistes d’organisations islamistes, contre les habitants chrétiens de Bethléem et de Beit Jala, semblent être une histoire lointaine. Les terroristes avaient tiré sur le quartier juif de Gilo depuis des maisons à Beit Jala au début de la deuxième Intifada. L’armée israélienne a riposté vers les maisons, qui appartenaient à des familles chrétiennes aisées. Les maisons avaient été envahies par des hommes armés, dont certains venaient de zones situées en dehors de Bethléem, qui ont fait d’elles ce qu’ils voulaient – et les propriétaires chrétiens en ont payé le prix.

Un sniper israélien lors d'affrontements à Beit Jala, le 26 mars 2001 (Crédit photo: Nati Shohat / Flash90)
Un sniper israélien lors d’affrontements à Beit Jala, le 26 mars 2001 (Crédit photo: Nati Shohat / Flash90)

Quelques familles chrétiennes avaient quitté Bethléem à l’époque, mais l’émigration dépasse maintenant les lignes religieuses.

« Les chrétiens et les musulmans vivent assez bien ensemble », affirme Mohammed Sabatin, 40 ans, du village de Husan, qui possède une boutique de vêtements pour enfants sur le marché. « Parfois, il y a des petits problèmes personnels, quelques querelles, mais rien au-delà. La situation est calme en général. Mais sur le plan économique, les choses vont très mal. Il y a un taux de chômage énorme. »

« Et nous, les musulmans, ne travaillons pas du tout dans le tourisme. Peut-être 2 % de ceux qui travaillent dans cette industrie sont musulmans. Les autres sont chrétiens. Regardez ce qui se passe avec les magasins autour de l’église – ils sont tous détenus par des familles chrétiennes bien connues. S’ils faisaient payer dix dollars tous les touristes visitant la ville et distribuaient ces fonds aux résidents, la situation économique serait bien meilleure.

« Mais ils gardent tous leur argent pour eux-mêmes. Qui est responsable de cela ? Le gouvernement. Et je vous dis que si la situation économique continue de cette façon, et que le taux de chômage ne cesse d’augmenter, cela mènera à une intifada. »

Même Mohammed admet que personne ne veut d’une intifada de plus. « Les jeunes ? Ils veulent travailler et se marier. Ils ne veulent pas une guerre ou une intifada. Et moi, j’ai quatre enfants. Je fais des affaires avec Israël. Pensez-vous que je peux penser à quoi que soit, hormis mon affaire ? Mais si mes enfants ont faim, alors bien sûr, je vais penser à d’autres choses. »

Et pourquoi il n’y a-t-il pas d’intifada ? 

« C’est parce que l’Autorité palestinienne ne veut pas le chaos. Nous voulons la loi et l’ordre, et ils vont être maintenus aussi longtemps que les choses restent comme elles sont. L’essentiel de l’économie palestinienne dépend des salaires de l’Autorité palestinienne, il n’y a donc aucun intérêt à nuire à l’Autorité palestinienne et à la stabilité gouvernementale. »

Pendant ce temps, un autre groupe, celui-ci composé d’Ukrainiens, entre dans l’Eglise de la Nativité. Le guide palestinien parle couramment russe. La plupart des groupes arrivent avec un guide israélien qui se met de côté au profit d’un homologue palestinien. Après la visite de l’église, ils iront déjeuner au restaurant The Square à Bethléem et retourneront en Israël pour dormir.

Tamer, un guide de Jérusalem-Est, est venu avec un groupe d’Allemands. Il travaille pour une agence de tourisme israélienne spécialisée dans le « tourisme alternatif ». « Ils viennent pour voir les sources du conflit. Ils viennent pour comprendre la situation, pas seulement pour visiter », explique-t-il.

L’église elle-même est divisée entre des sections grecque orthodoxe, arménienne et catholique, chacune avec sa propre zone. Un policier palestinien est en faction ici ; sa tâche principale est de se tenir entre les prêtres des diverses confessions qui se disputent parfois l’un avec l’autre le pouvoir et l’espace au sein de l’Eglise de la Nativité.

Des pèlerins chrétiens dans l'Eglise de la Nativité, à Bethléem, le 21 mai 2014. (Crédit photo: Hadas Parush / Flash90)
Des pèlerins chrétiens dans l’Eglise de la Nativité, à Bethléem, le 21 mai 2014 (Crédit photo: Hadas Parush / Flash90)

Un guide accoste un couple qui visite seul l’église et leur offre ses services. Ils refusent poliment. Selon lui, le nombre de touristes à Bethléem a chuté en raison de la récente guerre à Gaza et de la situation au Moyen-Orient.

« Ces gens ne comprennent pas la région. Ils ne savent pas la différence entre la bande de Gaza et Bethléem ou entre l’État Islamique et la Cisjordanie. Tout est pareil à leurs yeux, alors des touristes chrétiens ont maintenant peur de venir ici. La situation économique devient mauvaise. Le tourisme ne rapporte pas assez d’argent pour les résidents de la ville. Seul un petit groupe de personnes en profite. De plus en plus de gens veulent partir. Ils ne veulent pas le chaos, et ils sont fatigués de se battre. »

Le camp de réfugiés de Deheishe

« Douze mille personnes vivent ici dans l’une des plus fortes densités de population dans le monde; les maisons sont entassées, et la maison de chaque famille élargie s’étend en excroissances laides de ciment, en chambres et niches, en poutres en fer rouillées réparties comme des tendons, s’avançant comme des doigts détachés », a écrit David Grossman dans son livre « Le Vent jaune ».

Vingt-huit ans se sont écoulés depuis la publication du « Vent jaune », qui commence par une description du camp de réfugiés de Deheishe, au sud de Bethléem. Aussi difficile que cela puisse paraître, rien n’a pas beaucoup changé à l’intérieur du camp en 28 ans.

En revanche, le changement peut être vu clairement dans la périphérie ; un grand complexe commercial est en cours de construction en face, et une station d’essence moderne a remplacé l’ancienne. Un grand complexe culturel, sportif et d’affaires, financé par le gouvernement russe, est en construction à l’extrémité nord de Deheishe, tourné vers Bethléem. Les nouveaux bâtiments d’un collège et un centre culturel sont en cours de construction à l’Est.

Tout est si différent de ce qui se passe dans les ruelles du camp lui-même. Le nombre d’habitants a atteint ici 13 500 personnes, et au lieu des citernes d’eau et des eaux usées brutes que Grossman décrit, l’eau est recueillie dans de grands réservoirs noirs sur les toits des bâtiments résidentiels et les eaux usées sont traitées. Mais la surpopulation, la pauvreté, le chômage et les difficultés restent comme elles étaient.

Des graffiti et bannières dans le camp de réfugiés de Deheishe, près de Bethléem (Crédit photo: Maya Levin / Flash90 / File)
Des graffiti et bannières dans le camp de réfugiés de Deheishe, près de Bethléem (Crédit photo: Maya Levin / Flash90 / File)

La première Intifada a éclaté l’année où Grossman a écrit son livre. Mais ici, le désespoir a pris le dessus sur tout. Ici, on aurait même du mal à trouver des jeunes qui parlent en termes de violence ou de soulèvement.

« Les jeunes gens dans le camp n’ont pas de travail. Je parle de presque tout le monde », explique Mamoun Lahham, le chef du Phoenix Community Center dans Deheishe. « Ils ne travaillent pas dans le tourisme, et ils n’ont pas de permis de travail en Israël. Quelques-uns d’entre eux travaillent pour l’Autorité palestinienne. C’est tout. »

« Ceux qui peuvent quitter le camp le font, mais peu de gens ici ont de l’argent. Il y a beaucoup de problèmes : le manque d’emplois, la surpopulation, les atteintes à la dignité humaine et aussi la drogue. Mais contrairement à d’autres camps de réfugiés, il n’y a pas de séparation claire ici entre le camp et la ville. Deheishe fait partie de Bethléem. Ce n’est pas comme avec Balata et Jénine. De plus, les résidents ici sont bien intégrés dans l’Autorité palestinienne. Le gouverneur de Jénine, le chef du Service des renseignements généraux, les directeurs des tribunaux militaires, les journalistes – tous viennent d’ici, de Deheishe.

« Il est vrai que le chômage est plus élevé dans le camp parce que les familles de la ville contrôlent les marchés du tourisme et de l’immobilier. Mais les statistiques en matière d’éducation supérieure sont les plus élevés de Cisjordanie, ils sont même supérieurs à ceux de Jérusalem-Ouest. J’ai deux soeurs, les deux sont médecins. L’une d’elles travaille à l’hôpital universitaire Hadassah, à Ein Karem. »

« Les gens veulent travailler ici, aussi. Et si vous avez une bonne source de subsistance, alors il est évident que vous ne parlez pas du droit au retour, de guerre ou d’intifada. »

Alors, vers où pensez-vous que les Palestiniens se dirigent-ils aujourd’hui ?

« Pour moi, l’idéologie a été remplacée. La plupart d’entre nous ont abandonné le rêve de la solution à deux Etats et l’ont remplacée par un Etat pour deux peuples. Je vous le dis : je suis même prêt a ce que nous n’ayons pas le droit de voter pour la Knesset. Nous serons des citoyens israéliens. Nous pourrons voyager librement, travailler et aller à l’étranger. Et nous n’avons pas besoin du droit de vote à la Knesset. Prenez-nous comme nous sommes, avec le problème des réfugiés. Sous un gouvernement israélien, oui. Qu’ils gèrent les choses pour nous. »

Les marques de pneus brûlés sont visibles sur la route principale du camp. « L’Autorité palestinienne a arrêté un résident de Deheishe de 56 ans parce qu’il n’avait pas payé sa facture d’électricité », a déclaré Lahham. « Donc, nous tous – les résidents et les membres de toutes les organisations – sommes sortis pour manifester et bloquer la route. Ce n’est pas logique que des gens qui n’ont pas d’argent pour payer leur électricité soient arrêtés. »

Beaucoup de gens marchent à pied dans le camp lui-même. Les ouvriers – dont la plupart travaillent illégalement et entrent en Israël par des voies détournées – reviennent du travail. Des graffitis, la plupart faisant l’éloge du Front populaire pour la libération de la Palestine et d’autres terroristes (tels que ceux qui ont perpétré le massacre de la synagogue dans le quartier de Har Nof à Jérusalem), sont visibles à chaque coin de rue.

Il y a deux semaines, un jeune homme de la région a été tué par des tirs de l’armée israélienne dans un accrochage créé pendant une tentative d’arrestation de terroristes présumés. Bien que la situation soit calme maintenant, il semble que, comme partout ailleurs au Moyen-Orient, tout est temporaire.

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