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Analyse

Comment George Soros est devenu la cible des antisémites et des juifs de droite

Le magnat des affaires américano-hongrois est un bailleur de fonds de causes libérales ; il est aussi devenu une cible emblématique juive, tout comme les Rothschild

Eric Cortellessa

Eric Cortellessa couvre la politique américaine pour le Times of Israël

George Soros prend la parole lors d'un forum aux assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale à Washington, le 24 septembre 2011. (Crédit : Manuel Balce Ceneta/AP)
George Soros prend la parole lors d'un forum aux assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale à Washington, le 24 septembre 2011. (Crédit : Manuel Balce Ceneta/AP)

WASHINGTON – C’est devenu à présent un modèle familier : à l’issue d’un événement qui divise le pays, le président des États-Unis, Donald Trump, sait d’office à qui imputer la faute.

Lorsque libéraux et conservateurs des États-Unis se sont divisés le mois dernier au sujet de la bataille pour la confirmation par la Cour suprême de Brett Kavanaugh – et des allégations de Mme Christine Blasey Ford selon lesquelles il l’avait agressée sexuellement au lycée – le président a diffusé une théorie qui n’a pas manqué d’alimenter cette division.

Il a déclaré que le milliardaire de gauche George Soros finançait les manifestants qui s’étaient rendus à Capitol Hill et qui poussaient les sénateurs à rejeter la candidature de Kavanaugh à la Cour suprême.

« Les aboyeurs vulgaires sont des professionnels rémunérés qui cherchent uniquement à dénoncer les sénateurs. Ne tombez pas dans le piège ! » avait tweeté Trump. « Regardez aussi toutes ces pancartes identiques fabriquées par des professionnels. Payé par Soros et d’autres. Ce ne sont pas des messages d’amour spontanés ! »

Des migrants d’Amérique centrale allant aux Etats-Unis sous la forme d’une importante caravane dans le véhicule d’un conducteur qui leur a offert un voyage gratuit arrivent à Tapachula, au Mexique, le 21 octobre 2018 (Crédit : AP Photo/Moises Castillo)

Puis cette semaine, le président a émis une théorie du complot non fondée selon laquelle le même méga-donateur démocrate finançait une caravane de migrants d’Amérique centrale. « Je ne serais pas surpris », a déclaré Trump à la presse.

Ces deux cas – et leurs réactions – reflètent le rôle étrange que joue George Soros dans l’imaginaire du public américain. Il en a été de même pour les révélations selon lesquelles un engin explosif avait été envoyé à son domicile et que Robert Bowers, le suspect dans la fusillade à la synagogue de Pittsburgh, était motivé par le mythe selon lequel Soros se trouvait derrière la caravane de migrants depuis le nord du Mexique.

« Ce dernier cycle de théories du complot sur Soros, alimenté par les tweets de hauts fonctionnaires, n’est pas nouveau », a déclaré au Times of Israel Aryeh Tuchman, directeur adjoint du Centre contre l’extrémisme de l’Anti-Defamation League [ADL].

Il a ajouté que, dans un rapport du mois de mai analysant les discours antisémites sur Twitter, l’ADL avait noté que Soros avait été mentionné de manière spécifique dans un grand nombre de tweets antisémites, affirmant souvent qu’il utilisait directement ses largesses pour financer des événements sous de fausses bannières.

Selon une allégation digne d’être mentionnée, Soros aurait été responsable du rassemblement meurtrier « Unite the Right » d’août 2017 à Charlottesville, en Virginie. Tuchman a ajouté que d’autres tweets « ont évoqué son héritage juif en termes péjoratifs et ont affirmé qu’il essayait de saper toute la civilisation occidentale ».

George Soros sur la scène du Lincoln Center, à New York, le 18 avril 2017. (Crédit : Andrew Toth/Getty Images for Physicians for Human Rights/AFP)

Comme beaucoup de personnes l’ont remarqué après que Trump eut faussement déclaré que Soros finançait les manifestations anti-Kavanaugh et les caravanes de migrants, le président utilisait la même réthorique que les antisémites.

Pourtant, beaucoup des critiques les plus féroces de Soros sont eux-mêmes juifs. La Coalition républicaine juive a souvent critiqué Soros pour avoir donné de l’argent à des organisations de gauche, comme J Street – et contre sa fondation qui finance d’autres groupes qu’ils qualifient d’anti-israéliens, comme l’ONG israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem.

Alors que les gens se retranchent de plus en plus derrière leurs particularismes, George Soros a réussi à faire l’unanimité. Il est devenu l’homme à abattre préféré des juifs de droite et des antisémites.

Mais qui est George Soros ?

Né à Budapest en 1930, Soros avait 13 ans lorsque les nazis envahirent la Hongrie. Il a réussi à survivre à la Shoah et sa famille a acheté des documents indiquant qu’ils étaient chrétiens. En 1947, il émigre en Angleterre pour étudier à la London School of Economics.

Il commence ensuite à travailler dans la finance par l’intermédiaire d’une banque londonienne, Singer and Friedlander, où il était courtier. Au cours des années suivantes, il travaille dans différentes entreprises avant de fonder Soros Fund Management.

Sa société de gestion de placements connaît un succès fou. Depuis 1973, il a généré plus de 40 milliards de dollars. Soros, qui vit dans le comté de Westchester, dans l’État de New York, pèse aujourd’hui environ 8 milliards de dollars, faisant de lui l’une des personnes les plus riches du monde.

L’ancien président américain George W. Bush (Kevork Djansezian / Getty Images / JTA)

Avec sa fortune, Soros est devenu actif dans des causes libérales. Selon le Washington Post, il s’est initialement engagé politiquement après les élections de 2004, lorsque George W. Bush avait été réélu pour un second mandat contre le sénateur John Kerry.

En plus d’être l’un des principaux bailleurs de fonds des candidats démocrates aux États-Unis, il consacre également son argent à des organisations de défense de gauche, notamment le lobby J Street.

À travers sa structure, « Open Society Foundations », un réseau international de subventions, il a été l’un des principaux donateurs du Center for American Progress, un groupe de réflexion libéral et de l’Alliance pour la démocratie. Il a également donné d’importantes sommes d’argent aux campagnes présidentielles de Barack Obama et d’Hillary Clinton, dont un million de dollars à un Super PAC [comité d’action politique] soutenant le premier lors de la campagne de 2012.

Depuis qu’il est entré dans le giron politique, Soros a fait l’objet de théories du complot et de critiques intenses. En 2011, lorsque les manifestations d’Occupy Wall Street ont éclaté aux États-Unis, il a été faussement accusé de financer le mouvement contre l’inégalité économique croissante en Amérique.

Le rabbin Jack Moline, président de l’Interfaith Alliance, a déclaré que Soros réunissait un mélange d’ingrédients unique pour devenir le sujet de tropes antisémites.

« Je pense qu’il faudrait un diplôme d’études supérieures complet en histoire des Juifs et de leurs relations avec les autres nations pour réunir toutes les cases qu’il coche juste en étant ce qu’il est : c’est un homme libéral, même socialiste, politique ; il est fabuleusement riche; il vit reclus ; il est d’origine européenne, mais en dehors de la culture hongroise dans laquelle il est né parce qu’il est juif ; et cela le rend différent des ‘vrais Américains’ de ce pays », a déclaré Moline au Times of Israel. « Il a tout. »

Le Rabbin Jack Moline (Capture d’écran : YouTube)

Ce n’est pas étonnant que Soros soit détesté par autant de personnes, a-t-il ajouté. « Il choisit de soutenir des causes politiques qui énervent les gens avec lesquels il est en désaccord », a déclaré Moline. « Il n’y a rien d’irrationnel. C’est simplement une cible facile ».

Mais ce n’est pas la seule raison, indique Moline. Soros est devenu un instrument utilisé par les sectaires pour instiller la peur dans le cœur de leurs sympathisants populistes. Il joue un rôle que les autres Juifs ont invariablement joué au cours de l’histoire. À certains égards, il est juste un nouveau symbole.

« La famille Rothschild est soumise à cela depuis qu’ils se sont établis en tant que marchands en Europe », a déclaré Moline. « Je pense que si vous examiniez les nombreux discours tenus par l’élite non juive d’Europe, vous verriez qu’ils ont été accusés de beaucoup de choses identiques dans le contexte politique que Soros actuellement”.

Alors, pourquoi lui ?

À un certain niveau, c’est une équation simple : ceux de gauche n’aiment pas les gros donateurs pour la droite, tandis que ceux de droite n’aiment pas les grands donateurs pour la gauche.

« Il est celui qui finance les causes de gauche et les démocrates. C’est principalement ce que la plupart des critiques lui reprochent, a déclaré Jonathan Tobin. « Les républicains ne l’aiment pas parce qu’il finance les démocrates. Ce n’est pas très différent de la façon dont les démocrates n’aiment pas les collectes de fonds républicaines ».

Tobin, un éditorialiste conservateur qui écrit fréquemment pour la National Review et rédacteur en chef du Jewish News Syndicate, a affirmé que Soros était à la droite ce que les méga donneurs républicains sont à la gauche.

Sheldon Adelson lors de l’inauguration de l’ambassade américaine à Jérusalem le 14 mai 2018. (Yonatan Sindel / Flash90)

« Lorsque je vois la façon dont les républicains conservateurs parlent de Soros, c’est en quelque sorte le reflet de la façon dont les démocrates parlent des frères Koch depuis des années », a déclaré Tobin. « Ou de Sheldon Adelson. »

Mais si les Koch et le méga-donateur Adelson font l’objet de critiques acerbes de la part de la gauche, ils ne sont pas souvent ciblés par des théories du complot non fondées selon lesquelles ils fomentent l’instabilité ou contrôlent de grandes institutions gouvernementales ou financières.

« Une personne qui accuse Soros de théorie du complot n’a peut-être pas l’intention de promouvoir l’antisémitisme, mais l’identité juive de Soros est tellement connue que dans de nombreux cas, il est difficile de ne pas en déduire ce sens », a déclaré Tuchman, de l’ADL.

Capture d’écran de la caricature, mettant en vedette George Soros, posté par Yair Netanyahu, 8 septembre 2017. (Facebook)

« Ces clichets antisémites apparaissent régulièrement dans les déclarations d’individus, y compris de personnalités politiques nationales et locales bien connues, qui ont désigné Soros comme le bailleur de fonds des manifestations et le meneur de l’opposition au programme de l’administration Trump », a-t-il ajouté.

« Même si aucune insinuation antisémite n’est sous-entendue, présenter un Juif comme un marionnettiste qui manipule des événements nationaux à des fins malveillantes a pour effet de diffuser un clichet antisémite et de soutenir, même involontairement, des antisémites authentiques et extrémistes qui diffusent ces idées en connaissance de cause et avec malveillance ».

Le milliardaire américain George Soros, lors d’un forum économique à Trente, Italie en 2012. (Crédit : Niccolò Caranti/CC BY-SA 3.0/WikiCommons)

Tobin, pour sa part, a déclaré qu’il existait un seuil dans la dénonciation de Soros qui peut faire passer de sain à toxique. « Si vous ne soulignez pas qu’il est Juif, et que vous le critiquez simplement parce que vous pensez qu’il est derrière les manifestants contre la confirmation de Kavanaugh ou parce qu’il finance des candidats démocrates, cela est légitime », a-t-il déclaré. « C’est la ligne de démarcation. »

Concernant l’appartenance de Soros à la communauté juive, Moline a noté une autre dynamique, mais différente, que Soros partage avec Adelson.

« Les Juifs ont toujours entretenu une relation amour-haine avec les riches de leur propre communauté », a-t-il déclaré. « Quand ils sont généreux pour des bonnes causes, ils sont acclamés et quand ils sont généreux pour des mauvaises causes, ils sont condamnés. C’est vrai aussi pour Sheldon Adelson. Les personnes qui le félicitent pour Birthright [Taglit] le condamnent souvent pour son implication dans le parti républicain ».

Mais Soros remplit tellement de cases à cocher, qu’il est devenu l’homme emblématique pour plus d’un camp du public américain. Le fait que ces camps soient souvent en conflit est une preuve, a dit Moline, que souvent les controverses qui entourent Soros ne le concernent pas lui-même.

« Je pense que la plupart des critiques de George Soros ne savent pas grand chose de lui », a déclaré Moline. « Qu’il s’agisse de non-Juifs le critiquant en tant que Juif ou de Juifs le critiquant en tant que libéral, cela en dit plus sur la personne qui la critique que sur la personne qu’ils critiquent ».

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