Comment la reine d’Angleterre s’est retrouvée impliquée dans un mariage secret juif
Rechercher

Comment la reine d’Angleterre s’est retrouvée impliquée dans un mariage secret juif

Mary de Teck a présenté ses condoléances suite à la fugue en 1927 du fils d'un baron juif britannique et de sa femme, fille d'un cordonnier

Ivor Montagu et sa femme, Eileen, le 24 février 1927 (Crédit : Sasha / Getty Images)
Ivor Montagu et sa femme, Eileen, le 24 février 1927 (Crédit : Sasha / Getty Images)

Il y a quatre-vingt-dix ans, JTA a publié un court article décrivant la fugue du fils d’un baron juif britannique et de sa nouvelle épouse qui était la fille d’un cordonnier.

Le mariage était si scandaleux que même la reine d’Angleterre de l’époque a présenté ses condoléances à la mère du marié.

L’article du JTA, publié le 23 février 1927, commence ainsi :

Le fils des Swaythling s’est enfui avec la fille du cordonnier

Londres est en émoi suite à la fugue d’Ivor Montague [sic], âgé de 22 ans, le plus jeune fils de Lord Swaythling. Le jeune fils de Lord Swaythling s’est secrètement marié hier soir au bureau d’état civil avec mademoiselle Eileen Hellstern. Miss Hellstern est dactylographe et la fille d’un cordonnier.

Pourquoi ce mariage était-il si scandaleux ?

Ivor Montagu est né en 1904 dans une puissante famille juive qui était une des familles les plus riches grâce à ses activités dans le domaine bancaire et qui faisait partie de la noblesse britannique.

Le grand-père d’Ivor, Samuel Montagu, a fondé la banque Samuel Montagu & Co. Il a également siégé à la Chambre des communes. En 1907, le roi Edouard VII le fit baron de Swaythling, une banlieue de Southampton, un titre héréditaire qu’il a transmis au père d’Ivor, Louis.

Epouser une roturière ne faisait pas apparemment partie des attentes des Montagus pour leur fils. Louis avait considéré le mariage d’Ivor avec Eileen – une mère juive divorcée qui portait le surnom d’« enfer » – de « calamité irréparable », a écrit Nicholas Griffin dans « Ping-Pong Diplomacy: Ivor Montagu and the Astonishing Story Behind the Game », [La diplomatie Ping-Pong : Ivor Montagu et l’histoire étonnante derrière le jeu].

Griffin décrit la conversation dramatique qui a suivi après qu’Ivor a annoncé qu’il s’était marié :

Son père le regarda fixement : « Qui est-elle ? ».
« Personne que tu ne connaîtrais », lui répondit Montagu en donnant une brève description de sa femme.
Son père fut stupéfait. Après un moment, il leva les yeux vers Montagu et lui demanda : « est-ce une Juive ? », elle l’était effectivement, « pourquoi as-tu dû l’épouser ? Va-t-elle avoir un bébé ? ». Pour Lord Swaythling, le mariage de Montagu était « une calamité irréparable ». Sa mère entra dans la chambre en robe de chambre, et Ivor Montagu l’observa pendant qu’elle consolait son père. Il descendit et sortit de la maison.

Le mariage n’a pas seulement était couvert par le JTA – l’information a également été évoquée dans tous les journaux de Londres, y compris The Evening Standard, qui avait proclamé que « le fils du Baron épouse une secrétaire », selon Griffin.

La mère d’Ivor, Gladys, a reçu des dizaines de lettre de condoléances, y compris de son amie proche, la Reine d’Angleterre, Mary de Teck.

« Gladys, je compatis », a écrit la reine à la mère d’Ivor.

Le second Lord Swaythling, quant à lui, était tellement furieux contre son fils qu’il changea son testament, réduisant l’héritage d’Ivor de trois cinquième. Bien que les parents aient rapidement commencé à apprécier Eileen, Louis est mort peu de temps après et n’a pas eu le temps de modifier son testament.

Ivor a vécu une vie éclectique. Il a travaillé comme un cinéaste, il a joué et popularisé les tournois de tennis de table et, certains disent qu’il a été espion pour les Soviétiques. Lui et Eileen sont restés mariés jusqu’à leur décès en 1984, à un mois d’intervalle.

Dans l’industrie cinématographique, il était producteur, réalisateur et critique de cinéma. Il a travaillé avec Alfred Hitchcock sur quelques films, dont « L’Homme qui en savait trop », « Les 39 marches », « Agent secret » et « Quatre de l’espionnage », selon « L’Encyclopédie Alfred Hitchcock », de Stephen Whitty. Il a également collaboré avec le réalisateur soviétique Sergei Eisenstein.

Ivor et Eileen vivaient à Hollywood à la fin des années 1920, où ils fréquentaient des personalités comme Charlie Chaplin, selon sa notice nécrologique du Times.

En tant qu’athlète, Ivor a représenté l’Angleterre lors de matchs de tennis de table dans le monde entier et a été l’un des fondateurs et le premier président de la Fédération Internationale de Tennis de Table, qui continue d’être l’organe international représentant et gérant ce sport.

Lorsqu’il était à la direction de la fédération, Ivor a fait des efforts pour créer des connections avec la République populaire communiste de Chine, qui était alors isolée d’une grande partie de l’Occident. En 1951, Ivor a invité la Chine à se joindre au groupe et à concourir dans les championnats du monde, un geste significatif puisque le pays était seulement un membre dans deux autres organisations sportives internationales et n’a rejoint les Nations unies que 20 années plus tard, selon « Le manuel de l’Histoire du Communisme d’Oxford ».

Dans les années 1970, la « diplomatie du ping-pong » a permis de faciliter les relations entre les États-Unis et la Chine.

Politiquement, Ivor a été impliqué dans des causes défendues par l’extrême gauche, en se joignant d’abord au Parti socialiste britannique puis au Parti communiste de Grande-Bretagne, selon Griffin.

En 1959, le gouvernement soviétique lui décerna le Prix Lénine de la Paix.

L’opinion publique, semble-t-il, était la dernière des préoccupations d’Ivor, qu’il s’agisse de son mariage ou de ses activités politiques.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...