Comment le plus grand foyer pour handicapés de Jérusalem a su esquiver la COVID
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Comment le plus grand foyer pour handicapés de Jérusalem a su esquiver la COVID

Un environnement rigoureusement stérile et d'autres mesures strictes ont permis à l'ADI de traverser la pandémie avec zéro cas - mais au prix d'un plus grand isolement

Une employée et un résident du  centre ADI-Jérusalem pour les personnes en situation de handicap. (Autorisation : ADI-Jérusalem)
Une employée et un résident du centre ADI-Jérusalem pour les personnes en situation de handicap. (Autorisation : ADI-Jérusalem)

Les parents observent leurs enfants à travers une plaque translucide. Si les enfants ne peuvent pas parler, le toucher – qui était, dans le passé, le canal principal de communication pendant les visites – est strictement interdit depuis presque un an maintenant.

« Les règles sont claires même si elles sont pénibles pour la plupart : Les parents ne peuvent pas toucher l’enfant », explique Shlomit Grayevsky, qui dirige l’ADI-Jérusalem, la plus importante structure résidentielle de la région accueillant des personnes en situation de handicap.

« C’est très, très difficile et les parents nous disent : ‘On est en bonne santé, laissez-nous les prendre dans nos bras’. Mais n’étant sûrs de rien, et parce que ces jeunes appartiennent à un groupe particulièrement à risque, on ne peut pas se permettre de laisser faire », continue-t-elle.

Au début de la pandémie, les visiteurs « non-essentiels » – et notamment les familles – avaient eu l’interdiction d’entrer dans l’établissement. Depuis le mois de juin, les proches au premier degré et un nombre choisi de personnes ont l’autorisation de rendre visite aux pensionnaires, mais seulement en plein air et seulement après avoir promis de rester en permanence derrière une plaque en plastique ou en verre.

C’est le prix déchirant à payer pour faire obstacle à la COVID-19 – mais au moins ça marche. Il faut environ 300 personnes, employés ou bénévoles, pour assurer le bon fonctionnement continu du centre et un grand-nombre d’entre elles doivent avoir, pendant leur travail, des contacts physiques proches avec les résidents, qui ne portent pas le masque pour des raisons médicales. Et malgré les importantes allées et venues au sein de l’établissement, aucun des cent résidents n’a attrapé le coronavirus.

La journée des visites dans le centre ADI de Jérusalem qui accueille des personnes en situation de handicap, qui sont séparées des visiteurs par une plaque de plastique. (Autorisation: ADI Jerusalem)

Si les parents ont été très attristés par les directives régissant les visites, ils se disent soulagés que leurs enfants aient été ainsi épargnés par la pandémie. « Alors que l’ombre du coronavirus plane encore sur nous, qu’il menace le monde entier, c’est le seul et unique endroit où les plus vulnérables d’entre nous se sentent en sécurité », commente Yael Mazaki, dont le fils Yochai vit au centre.

Shlomit Grayevsky, directrice de l’ADI Jérusalem. (Autorisation : ADI Jérusalem)

Grayevsky, infirmière de formation qui a dirigé les équipes de soins intensifs du centre médical Hadassah, de l’hôpital Bikur Cholim et de l’hôpital Shaare Zedek, dit que ce sont ces expériences qui ont motivé sa décision d’adopter des « protocoles extrêmes de stérilité », ces protocoles qui seraient à l’origine de l’absence totale de virus dans l’établissement.

« Chaque jour, je remercie Dieu pour notre réussite et je réfléchis à comment nous avons géré la situation », dit Grayevsky, qui est à la tête de l’ADI Jérusalem depuis vingt ans.

Selon elle, cette réussite est due aux initiatives précoces prises par le centre pour protéger les résidents et à une vigilance permanente. Toute personne qui entre dans l’établissement – même un technicien venu réparer un climatiseur, sans rencontrer les résidents – doit faire un test à la COVID-19 au préalable.

« Dès le premier jour, nous avons compris qu’un important changement devrait avoir lieu dans notre manière de vivre, dans notre manière de s’habiller – avec la combinaison de protection qui vient s’ajouter – et dans la manière dont nous agissons. Nous avons ajouté des mesures qui rendent le centre bien plus strict que ce que la loi exige avec notamment des tests de dépistage hebdomadaires au coronavirus pour notre personnel », ajoute-t-elle.

Un événement musical au centre ADI de Jérusalem pour les personnes en situation de handicap avec un espace prévu pour les visiteurs qui est séparé par une plaque en plastique. (Autorisation : ADI Jérusalem)

Les employés portent des vêtements de protection des pieds à la tête – ce qui est particulièrement important dans la mesure où la majorité des résidents sont dans l’incapacité de porter le masque pour raison médicale. Les jouets, les iPads et le matériel de rééducation sont désinfectés en permanence ; les harnais sous forme de hamac qui permettent de déplacer les résidents de leurs lits à leurs fauteuils sont nettoyés après toute utilisation, plutôt qu’en fin de journée. Toutes les salles de classe sont également nettoyées en permanence, même pendant les cours.

Il y a eu des alertes. Récemment, un enseignant a été testé positif au coronavirus et un tiers des résidents ont été placés à l’isolement. Mais il n’y a pas eu d’infections.

Si les résidents ne portent pas le masque, les employés et les bénévoles le portent – ce qui entraîne une barrière frustrante dans les efforts visant à maintenir le lien avec les résidents. « Les plus jeunes, ici, regardent tous nos visages et ils suivent le mouvement des lèvres et soudainement, l’outil le plus puissant de communication dont nous disposons se trouve recouvert par un masque », explique Grayevsky au Times of Israel. « Tout à coup, nous devons utiliser nos mains, nos yeux et nos voix d’une manière totalement nouvelle et sans précédent pour nous ».

Parmi les cent personnes qui vivent à l’ADI-Jérusalem – les plus jeunes sont des nourrissons et le pensionnaire le plus âgé a 38 ans – certaines comprennent plus ou moins le problème de la pandémie qui fait rage à l’extérieur et empêche les visiteurs, habituellement tactiles, d’accéder à elles. Mais ce n’est pas le cas pour d’autres.

Les handicaps des résidents sont multiples : des mélanges de handicaps physiques, cognitifs et sensoriels si graves et si importants que leurs parents sont tout simplement dans l’incapacité d’offrir chez eux le haut-niveau de soins qui est indispensable pour les prendre en charge. Tous sont immunodéprimés et la majorité d’entre eux souffrent de problèmes respiratoires, ce qui les classe dans la catégorie des populations à haut-risque face à la COVID-19.

Un membre du personnel et un résident au centre ADI-Jérusalem pour les personnes en situation de handicap. (Autorisation : ADI-Jérusalem)

Pour combattre le coronavirus, les résidents sont séparés en trois « capsules » qui sont tenues à l’écart les unes des autres en permanence. Les déplacements des personnels et des matériels utilisés en rééducation ou en thérapie sont aussi interdits entre les sections. Et une équipe entière de personnel soignant reste en permanence en disponibilité au cas où une autre équipe serait placée en quarantaine.

Pour mettre en place ce système de « capsules », il a fallu multiplier le nombre d’employés par deux. La solution à ce problème important a été de faire appel à des bénévoles faisant leur service national, qui vivent dans le centre lors de leurs tours de garde, et qui permettent à l’établissement de continuer à fonctionner comme d’habitude sans sacrifier la qualité des soins.

Dans le contexte de la pandémie, ces bénévoles peuvent rester sur place 24 heures sur 24 – ce qui est exceptionnel dans le cadre du service national.

« C’est une expérience profonde et qui réchauffe le cœur de coucher les résidents, le soir et de les réveiller le matin », explique Roni Mor, 20 ans, qui vient de terminer son tour de garde bénévole au centre. « Je vais chérir ces souvenirs à jamais ».

Un résident du centre ADI-Jérusalem après avoir reçu son vaccin avec une bénévole à gauche et une employé à droite. (Autorisation : ADI Jérusalem)

Les résidents, les personnels et les bénévoles ont récemment reçu leur première dose de vaccin contre la COVID-19, mais les mesures de protection vont toutefois rester en place à court-terme au vu du temps nécessaire pour installer l’immunité. La possibilité que l’efficacité du vaccin soit moindre face aux variantes du virus qui ont fait leur apparition inquiète également.

Lors de la mise en œuvre des directives, les employés ont expliqué chaque changement aux résidents, souligne Grayevsky. « On parle à chacun d’entre eux et on leur explique tout comme s’ils comprenaient tous ce que nous avons à leur dire », déclare-t-elle. « Et leur niveau de réaction varie énormément. S’ils réagissent, alors qu’aucun des plus jeunes ne peut s’exprimer et qu’aucun n’est en mesure de dire avec des mots ce qu’il pense et ce qu’il ressent, les employés peuvent néanmoins comprendre ce qu’ils ont dans la tête ».

Le « Mur des cœurs » au centre de l’ADI-Jérusalem pour les personnes en situation de handicap, où des messages de vœux sont inscrits par les visiteurs. (Autorisation : ADI-Jérusalem)

Mais si les résidents peuvent encore se côtoyer et profiter de la compagnie du personnel, le centre a perdu néanmoins une partie de son effervescence. Les visiteurs peuvent en temps normal établir des liens avec les personnes qui y vivent, prendre éventuellement la décision de devenir bénévole. Le mouvement de jeunes Bnei Akiva a habituellement une branche ouverte dans le centre pour les résidents.

Mais tout cela s’est arrêté au mois de mars et Grayevsky ne prévoit de rouvrir le centre à tous les visiteurs qu’une fois que les taux de contamination seront au plus bas dans le pays.

Le personnel a bien créé un « bureau des cœurs » à l’entrée, pour que les membres du public puissent laisser des cartes, des photos et offrir leurs vœux – mais ce n’est pas pareil.

« Nous avons toujours été fiers de ne pas être un endroit fermé, mais toujours un lieu ouvert accueillant les personnes de la communauté », dit Grayevsky. « Ici, cela a toujours été mouvementé, avec beaucoup de vie venant de l’extérieur. Et ça s’est arrêté du jour au lendemain et c’est vraiment, vraiment dur ».

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