Comment les Cananéens ont conservé leur intégrité génétique
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Comment les Cananéens ont conservé leur intégrité génétique

Une vaste étude du génome cananéen révèle un mélange continu de gènes de populations lointaines, que l'on peut encore discerner dans les populations modernes arabophones et juives

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

  • Illustration : Sépulture d'un individu analysée dans l'étude cananéenne, datant d'environ 1600 avant l'ère commune. (Dr. Claude Doumet-Serhal/Wellcome Trust Sanger Institute)
    Illustration : Sépulture d'un individu analysée dans l'étude cananéenne, datant d'environ 1600 avant l'ère commune. (Dr. Claude Doumet-Serhal/Wellcome Trust Sanger Institute)
  • Armes et bijoux découverts dans un temple cananéen du XIIe siècle avant J.-C. à Lachish. (T. Rogovski)
    Armes et bijoux découverts dans un temple cananéen du XIIe siècle avant J.-C. à Lachish. (T. Rogovski)
  • Pièce d'argile cananéenne de 3 500 ans découverte à Tel Gama (la ville cananéenne de Yarza), en mars 2020. (Emil Eljam/Autorité des antiquités d'Israël)
    Pièce d'argile cananéenne de 3 500 ans découverte à Tel Gama (la ville cananéenne de Yarza), en mars 2020. (Emil Eljam/Autorité des antiquités d'Israël)
  • Un conservateur travaille sur un chaudron en bronze trouvé dans un temple cananéen du XIIe siècle avant J.-C. à Lachish. (T. Rogovski)
    Un conservateur travaille sur un chaudron en bronze trouvé dans un temple cananéen du XIIe siècle avant J.-C. à Lachish. (T. Rogovski)

Une nouvelle étude internationale et interdisciplinaire fournit des réponses intrigantes sur les origines et l’histoire du peuple cananéen. Dans un article publié le 28 mai dans la prestigieuse revue scientifique Cell, des chercheurs rapportent que pendant des milliers d’années, le peuple cananéen, largement dispersé, s’est maintenu en tant que groupe démographiquement cohérent.

L’étude a été réalisée par une analyse du génome entier d’anciens échantillons d’ADN provenant des dépouilles de 93 individus sur neuf sites cananéens de l’âge du bronze dans tout le Levant.

« Les Cananéens, bien que vivant dans des villes-états différentes, étaient culturellement et génétiquement similaires », a déclaré Liran Carmel, spécialiste de l’ADN antique à l’Université hébraïque.

Pendant des siècles, les chercheurs ont débattu de l’identité des Cananéens et de leurs origines. Anciens « faux amis » des Israélites conquérants, les Cananéens ont été décrits dans la Bible et dans des documents historiques datant de plus de 3 500 ans comme un groupe de peuples vivant dans tout le Levant et gouvernés par leurs propres rois de ville/Etat.

L’étude a également permis de découvrir qu’ils partageaient une parenté génétique avec un autre groupe de personnes qui ont migré lentement et continuellement des lointaines régions montagneuses du Caucase et/ou du Zagros. Ce mélange génétique particulier des peuples cananéens et montagnards peut encore être observé sous une forme ou une autre dans les populations arabophones et juives modernes, ont écrit les auteurs.

Nos résultats publiés dans cette nouvelle étude montrent que le terme « cananéen », connu dans la littérature archéologique et historique, correspond en fait à un groupe génétiquement homogène de personnes – ce n’était pas seulement un ensemble d’idées communes, mais un peuple d’ascendance similaire », a déclaré jeudi le professeur David Reich, de l’université de Harvard, au Times of Israel.

Le Professeur Liran Carmel de l’Université hébraïque. (Université hébraïque de Jérusalem)

Les données issues d’échantillons d’ADN de 73 nouveaux individus provenant de cinq sites archéologiques du Levant méridional et datant de l’âge du bronze moyen à l’âge du bronze final, ont été ajoutées aux données précédemment rapportées de 20 individus provenant de quatre sites.

L’étude a été réalisée par une grande équipe interdisciplinaire, comprenant l’anthropologue biologique Ron Pinhasi de l’Université de Vienne, le généticien Shai Carmi de l’Université hébraïque, l’archéologue Israel Finkelstein de l’Université de Tel Aviv, Liran Carmel de l’Université hébraïque et Reich de Harvard.

Mais si les découvertes archéologiques sur les sites cananéens identifiables indiquent que les peuples éloignés ont leur propre culture matérielle, on ne savait pas jusqu’à présent s’ils avaient aussi un groupe génétique discernable.

Les résultats des échantillons cananéens ont été croisés avec ceux d’autres peuples anciens, y compris l’ADN des Philistins provenant d’études universitaires récentes. Liran Carmel, qui fait des recherches sur l’ADN fossile et l’évolution humaine, a déclaré au Times of Israel : « nous voyons que génétiquement, les Cananéens se ressemblent plus entre eux que ne le faisaient les autres groupes de la région.

Un goutte-à-goutte continu de migration ?

Dans l’article intitulé « The Genomic History of the Bronze Age Southern Levant », les auteurs écrivent qu’ils avaient trois objectifs de recherche à l’esprit : « Nous avons cherché à déterminer le degré d’homogénéité génétique entre les sites associés à la culture matérielle cananéenne. Ensuite, nous avons analysé les données pour mieux comprendre le moment, l’étendue et l’origine du flux de gènes qui a amené les ancêtres zagros et caucasiens à l’âge de bronze du Levant méridional. Troisièmement, nous avons évalué la mesure dans laquelle d’autres événements de flux de gènes ont affecté la région depuis cette époque ».

Des plaques en os décorées découvertes à l’intérieur du tombeau cananéen de Megiddo, vieux de 3 600 ans, qui recouvraient probablement une boîte faite de bois ou d’autres matériaux périssables. (Adam Prins)

Carmel a déclaré que les populations de l’âge du bronze (vers 3500-1150 avant l’ère commune) dans le Levant du Sud – aujourd’hui Israël, la Jordanie, le Liban et certaines parties de la Syrie – n’étaient pas statiques. « Nous observons plutôt des preuves de mouvements de populations sur de longues périodes depuis le nord-est du Proche-Orient ancien, y compris la Géorgie moderne, l’Arménie et l’Azerbaïdjan, vers la région du Levant méridional », a-t-il déclaré dans un communiqué de presse de l’Université hébraïque sur la nouvelle étude.

Dans les échantillons cananéens, explique au Times of Israel le professeur de génétique de l’Université hébraïque Shai Carmi, « ce que nous avons découvert, c’est que les origines sont un mélange à peu près égal de personnes du Caucase/Zagros, et de locaux du Levant ».

Il ajoute que selon les données, « il y a eu une migration du Caucase/Zagros vers le Levant qui a remplacé une partie de la population il y a entre 8 000 et 3 500 ans (et qui a peut-être continué)… Nous avons montré que les gens ont migré du Caucase/Zagros et se sont assimilés (génétiquement) au Levant. C’est-à-dire qu’ils ne sont pas restés en tant que groupe indépendant et distinct, mais ont fusionné avec les populations locales ».

Selon M. Carmi, les scientifiques ne savent toujours pas comment et pourquoi cette migration s’est faite sur la base des données génétiques. « Le processus de mélange des populations était et est toujours très courant parmi les populations humaines ».

Les liens avec les Hourrites et la couleur mauve

Une explication possible de la migration continue des peuples vers le Levant pourrait se trouver dans une théorie sur l’origine hourrite du nom même de Cananéen. Le hourrien était une langue parlée dans le nord-est du Proche-Orient ancien, incluant peut-être le Caucase, selon l’article de Cell.

Des coquilles de murex shells, Tel Shikmona, Israël. Âge de fer II, 10e-7e siècles avant l’ère commune (Autorisation : Autorité israélienne des antiquités/Moshe Caine)

L’entrée pour « Canaan/Cananéen » dans la vaste Encyclopaedia Biblica de l’Institut Bialik indique que le nom peut être lié à la teinture pourpre. Elle écrit que dans les tablettes de Nuzi, quelque 5 000 tablettes découvertes dans l’actuel Irak et datant pour la plupart de la période hourrienne (15e siècle avant l’ère commune), le mot hourrien « kinakhkhu » était utilisé pour la couleur violette biblique argaman, qui est obtenue à partir de murex.

Dans une explication plutôt alambiquée, des liens sont établis entre ce mot hourrien pour « pourpre » et le mot grec ancien pour le Levant, « Phénicie », qui signifie « Terre de pourpre ». Il mentionne également une ancienne correspondance égyptienne parlant de la capture de marchands de teinture pourpre – les « kina’nu » – alors que le pharaon faisait le tour de la Syrie en 1428 avant l’ère commune.

Selon l’encyclopédie d’histoire ancienne en ligne, « … Les théories citent ‘Canaan’ comme dérivé de la langue hourrienne pour ‘pourpre’ et, comme les Grecs connaissaient les Cananéens comme ‘Phéniciens’ (Grec pour ‘pourpre’) et comme les Phéniciens travaillaient dans la teinture pourpre et étaient donc appelés par les Grecs ‘peuple pourpre’, cette explication est la plus probable ».

En supposant que les Cananéens étaient le « peuple pourpre », ou du moins des marchands de la très précieuse teinture, cela peut contribuer à expliquer la prolifération des noms hourriens des souverains dans les colonies cananéennes qui sont documentés au 2e millénaire avant l’ère commune.

Toisons de laine teintes en différentes couleurs avec de la teinture extraite des coquillages appelés Murex trunculus (Autorisation : Ptil Tekhelet/Moshe Caine)

Dans les échantillons prélevés sur 35 individus de Tel Megiddo (nord d’Israël), on a découvert que l’afflux de migration en provenance des zones probablement hourriennes des montagnes du Zagros/Caucase s’est poursuivi considérant la hausse du pourcentage de cet ADN étranger dans quelques « intrus » trouvés sur le site.

« La société cananéenne de Megiddo était certainement tolérante envers les étrangers et les immigrants, comme le montrent les quelques individus génétiques différents que nous y avons détectés », indique le généticien Shai Carmi.

L’archéologue Israel Finkelstein a précisé au Times of Israel que ces individus étaient enterrés près du palais dans une tombe liée à la « tombe royale » cananéenne fantastiquement préservée, découverte récemment.

Interrogé sur les raisons de cette migration, il écrit dans un courriel : « Pourquoi est une bonne question, à laquelle, pour le moment, nous n’avons pas de réponse ».

« Nous pensons que l’origine de ces gens était le Caucase. Marcher de là à Megiddo prendrait beaucoup de temps, peut-être un mois ou plus, mais je ne pense pas que cela ait fonctionné de cette façon. Nous parlons probablement d’un mouvement progressif vers le sud, et d’un mouvement qui a continué ‘betiftufim‘ [au compte-goutte] pendant plusieurs siècles », commente-t-il.

Un collier en or porté par un adulte de sexe masculin enterré dans une tombe cananéenne découverte à Megiddo. (Crédit : Adam Prins)

Israel Finkelstein a fait référence aux preuves archéologiques de l’âge de bronze trouvées dans le Levant qui lient la culture matérielle des montagnards du Caucase au Levant du début de l’âge du bronze, y compris les récipients de Khirbet Kerak (Beth-Yerah). « Plus tard, au cours du deuxième millénaire, les noms hourriens des souverains locaux dans les tablettes d’Amarna [14e siècle avant l’ère commune], y compris le nom du souverain (roi) de la ville-État de Megiddo – Biridiya ».

Selon Shai Carmi, « La force de la migration du nord-est de l’ancien Proche-Orient, et le fait que cette migration s’est poursuivie pendant de nombreux siècles, peut aider à expliquer pourquoi les dirigeants des villes-États de Canaan à la fin de l’âge du bronze portent des noms non sémitiques et hourriens… Il existait des liens forts et actifs entre ces régions par le biais de mouvements de population qui permettent de comprendre les éléments culturels communs ».

Megiddo, une cité antique d’où ont été prélevés la plupart des échantillons d’ADN cananéen pour une étude de l’Université hébraïque en 2020. (Megiddo Expedition)

Une diaspora hourrienne/cananéenne ?

Dans l’article, les auteurs déclarent : « Nous avons constaté que les populations arabophones et juives présentaient plus de 50 % d’ascendance liée au Moyen-Orient ». Dans le même temps, la contribution directe des Cananéens aux populations modernes ne peut être quantifiée avec précision, écrivent-ils.

Il existe donc un lien génétique entre les Cananéens et les populations arabophones et juives modernes ? Liran Carmel de l’Université hébraïque a ri lorsqu’on lui a demandé si les méthodes de son équipe de recherche seraient accessibles à ceux qui, par exemple, veulent vérifier s’ils ont une ascendance juive.

« Ce serait un peu exagéré, c’est le moins qu’on puisse dire », a-t-il plaisanté, en pointant du doigt les nombreux sites de tests génétiques en ligne disponibles sur le marché.

Akrotiri, une colonie minoenne de l’âge de bronze sur l’île grecque de Santorin qui fut engloutie par l’éruption du volcan Thera. (Gretchen Gibbs)

David Reich de Harvard souligne qu’il existe d’autres exemples dans le monde ancien d’un peuple dispersé, mais proche culturellement et génétiquement.

« L’analogie que j’aime est celle de deux autres cultures anciennes célèbres qui ont habité la Méditerranée orientale à peu près à la même époque que les Cananéens : (1) le peuple associé à la culture ‘minoenne’ de l’ancienne Crète, et (2) le peuple associé à la culture ‘mycénienne’ de la Grèce antique », illustre l’expert. « Les archéologues qui étudient les vestiges matériels que ces peuples ont laissés derrière eux et les documents écrits laissés par les Mycéniens ont donné des noms à ces anciennes cultures, mais on s’est toujours demandé si les artefacts matériels associés à ces cultures étaient associés à des populations génétiquement homogènes ».

« En 2017, nous avons publié un article montrant qu’en fait, les ‘Minoens’ et les ‘Mycéniens’ correspondaient chacun à un groupe génétique cohérent et relativement homogène (qui étaient différents les uns des autres et également différents des peuples de l’est et de l’ouest de la Méditerranée) », écrit David Reich dans un courriel.

Une photo de juifs ashkenazes, issue de l’exposition « Les roux » de Nurit Ben Sheetri. (Autorisation : Nurit Ben Sheetrit)

Parler de peuples dispersés, mais liés, fait penser à l’idée de la diaspora juive. A la question de savoir si la nouvelle étude montre que les Cananéens font partie d’un type similaire de diaspora s’étendant des montagnes du Caucase, Shai Carmi de l’Université hébraïque répond par la négative. « Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse vraiment d’une diaspora. Cela se rapproche peut-être plus des Espagnols qui se sont installés aux Amériques il y a quelques centaines d’années et qui ont fusionné avec les populations locales », explique-t-il.

Il y a aussi des exemples modernes de relations similaires, indique M. Carmi. « Par exemple, les Juifs ashkénazes du monde entier sont génétiquement très similaires. Les Druzes vivent dans plusieurs pays du Moyen-Orient mais sont génétiquement similaires… Les Afro-Américains sont aux États-Unis depuis des centaines d’années, mais la grande majorité de leur ascendance génétique est partagée avec les Africains de l’Ouest », compare-t-il.

En général, les gens qui vivaient il y a des milliers d’années sont remarquablement semblables aux gens d’aujourd’hui

Alors que les scientifiques réunissent de plus en plus de données relatives à l’ADN des peuples anciens, on ne peut que se demander si les différences entre l’homme moderne et l’homme ancien sont remarquables d’une façon ou d’une autre. Apparemment, c’est une question de perspective.

« En général, les gens qui vivaient il y a des milliers d’années sont remarquablement semblables aux gens d’aujourd’hui », commente le généticien. « Si vous remontez suffisamment dans le temps, par exemple jusqu’à l’adoption de l’agriculture en Europe, vous pouvez suivre l’évolution des allèles adaptatifs tels que la tolérance au lactose. Mais cela ne s’applique pas vraiment aux populations, comme celles de l’âge du bronze, qui sont très proches dans le temps des populations actuelles ».

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