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Comment les fabricants de jouets et éditeurs US ont créé un univers juif alternatif

Des rabbins en Lego, des livres de coloriage hassidiques et des livres pour adolescents ne sont que quelques exemples de l'adaptation de la culture populaire aux enfants haredi

  • Un ensemble "Shabbos Table" de Kids Play représente une famille orthodoxe haredi typique à la maison. Le designer, Shlomi Eiger, affirme que la marque fait partie d'une "tendance contemporaine de jouets et de jeux pour enfants haredi conçus au sein de la communauté". (Crédit: Omar Friedman/ JTA)
    Un ensemble "Shabbos Table" de Kids Play représente une famille orthodoxe haredi typique à la maison. Le designer, Shlomi Eiger, affirme que la marque fait partie d'une "tendance contemporaine de jouets et de jeux pour enfants haredi conçus au sein de la communauté". (Crédit: Omar Friedman/ JTA)
  • The B.Y. Times" est une série de livres, destinée au marché des jeunes adultes orthodoxes, qui s'inspire clairement de la série séculaire "The Babysitters Club". (Crédit: Avec l'aimable autorisation de Ben Yehuda Press)
    The B.Y. Times" est une série de livres, destinée au marché des jeunes adultes orthodoxes, qui s'inspire clairement de la série séculaire "The Babysitters Club". (Crédit: Avec l'aimable autorisation de Ben Yehuda Press)
  • The Marvelous Midos Machine" est une série d'albums publiés dans les années 1980, mettant en scène un rabbin-scientifique qui utilise ses connaissances scientifiques pour apprendre aux enfants juifs à bien se comporter. (Crédit: Avec l'aimable autorisation de Ben Yehuda Press)
    The Marvelous Midos Machine" est une série d'albums publiés dans les années 1980, mettant en scène un rabbin-scientifique qui utilise ses connaissances scientifiques pour apprendre aux enfants juifs à bien se comporter. (Crédit: Avec l'aimable autorisation de Ben Yehuda Press)

JTA – J’ai grandi avec Bobby-la-Science, une série de livres mettant en scène un Sherlock Holmes d’école primaire qui résout des mystères éclairs. Vous connaissez certainement : « Si tu n’as pas volé le vélo, comment sais-tu qu’il est bleu ? »

Le monde de Bobby-la-Science ressemblait au mien : blanc, vivant dans la périphérie, issue de la classe moyenne. S’il avait une religion, elle était dissimulée un peu comme mes amis et moi-même excepté lorsque nous nous éclipsions pour les fêtes ou pour nous rendre au Talmud Torah le dimanche matin. En grandissant, je plaisantait en disant qu’il devrait y avoir une version juive de ces livres, dans laquelle le héros résoudrait des mystères juifs.

Il s’avère qu’une telle chose existe : « Gemarakup » (littéralement, « cerveau talmudique ») est une série de livres pour enfants créée pour le marché haredi, ou ultra-orthodoxe. Son héros, selon le volume 2, aime « résoudre des mystères, presque autant qu’il aime étudier la Torah » (notez le « presque »).

J’ai découvert Gemarakup dans Artifacts of Orthodox Childhoods (Ben Yehuda Press), un nouveau recueil d’essais édité par Dainy Bernstein, qui enseigne la littérature pour enfants et jeunes adultes, entre autres, au CUNY’s Lehman College. Écrit par des universitaires et des écrivains qui ont grandi avec des livres, des jouets et des chansons créés pour la communauté orthodoxe, ce recueil est une introduction à un monde qu’un juif non orthodoxe comme moi n’a peut-être qu’entrevu à travers la vitrine d’un magasin de judaïca de Borough Park.

Ses artefacts sont un univers alternatif à la culture pop : des jeux de type Lego mettant en scène de minuscules rabbins qui étudient et des mamans modestement vêtues préparant de la ‘hallah ; des chansons pour enfants qui enseignent la retenue sexuelle et le pouvoir de la prière ; un livre de coloriage dans lequel même Adam et Eve sont entièrement vêtus des vêtements juifs hassidiques.

Pour nombre d’entre eux, il s’agit également d’une confrontation avec l’éducation strictement orthodoxe qu’ils ont souvent abandonnée. Les livres, les jouets et les chansons sont censés renforcer les valeurs que de nombreux auteurs trouvent étouffantes, notamment la stricte ségrégation des sexes, les rôles étroitement genrés et la méfiance à l’égard des étrangers. Les librairies et les magasins de jouets haredi, écrit Shlomi Eiger, un concepteur de jouets basé à Tel Aviv, « font office de gardiens, empêchant le consumérisme laïc de s’infiltrer dans la communauté ».

Sauf quand les rambardes ne sont pas assez solides. Bernstein m’a parlé de la façon dont les éditeurs et les créateurs orthodoxes ne peuvent échapper à la culture qu’ils combattent.

Dainy Bernstein, qui enseigne la littérature pour enfants et jeunes adultes, entre autres choses, au Lehman College de CUNY. (Crédit: Capture d’écran YouTube)

« C’est une communauté qui n’est pas dissociée de l’Amérique laïque ou de la politique américaine », a déclaré Bernstein. « Ils participent activement à la culture et à la politique américaines, même s’ils affirment le contraire. Si vous regardez réellement les livres, ils sont influencés par les tendances de l’édition américaine. »

Parmi les exemples, citons la série littéraire The B.Y. Times, une version haredi des livres Les Baby-Sitters (« sans petits amis », comme le souligne la contributrice Meira Levinson) et la série de romans policiers Devora Doresh, un croisement entre « Nancy Drew » et, oui, Bobby-la-Science.

(La série littéraire The B.Y. Times existe en français sous le nom Beth Yaacov Presse. Elle avait été traduite et publiée par les Editions Raphaël dans les années 1990)

The B.Y. Times » est une série de livres, destinée au marché des jeunes adultes orthodoxes, qui s’inspire clairement de la série séculaire « The Babysitters Club ». (Crédit: Avec l’aimable autorisation de Ben Yehuda Press)

Pour les parents et les éducateurs orthodoxes (et Bernstein reconnaît le large éventail de philosophies et de valeurs au sein même des communautés orthodoxes les plus strictes), le test d’un produit pour enfants est de savoir si son créateur a les bonnes intentions.

« S’ils leur avis sur le judaïsme est biaisé, cela transparaîtra dans leur travail, et vous en serez influencé et ainsi vous éloignerez du bon type de judaïsme », a expliqué Bernstein, caractérisant l’éthos communautaire. « Il faut donc faire très attention aux influences extérieures, même si elles semblent inoffensives. »

Et pourtant, comme l’explique Levinson dans son essai sur les livres Devora Doresh, des messages (gentiment) subversifs peuvent passer outre les gardiens. Créés par Carol Korb Hubner, ces livres « mettent en scène une jeune fille juive orthodoxe qui vit des aventures du type de celles qui sont normalement réservées aux garçons juifs orthodoxes ou aux filles non juives ».

Bernstein est le produit d’une telle transgression des frontières. Après une enfance à Borough Park, Bernstein a fréquenté les écoles Bais Yaakov, où les filles orthodoxes doivent respecter des codes vestimentaires et comportementaux stricts. « J’ai dû signer une liste d’interdictions : aller à la bibliothèque publique, avoir une télévision à la maison, avoir Internet à la maison – sauf avec l’autorisation d’un rabbin pour le travail – ou encore, faire du patin à glace ou aller en Floride pendant les vacances d’hiver.' »

Dans le même temps, les parents de Bernstein avaient tous deux des diplômes universitaires – ce qui était inhabituel pour la communauté – et autorisaient de livres de la bibliothèque publique, mais de façon toute de même limitée. « Pour autant que l’on puisse en juger, j’étais une étudiante modèle de Bais Yaakov », a déclaré Bernstein, qui s’est néanmoins plongée furtivement dans des livres et même des films qu’aucun parent haredi n’aurait jamais pu autoriser.

Bernstein a poursuivi ses études au séminaire Yavneh de Cleveland et est revenue enseigner les arts du langage à Bais Yaakov de Boro Park. « Puis je suis allée à l’université, ce qui n’était pas – a priori – dans la logique des choses. J’ai finalement fait des études supérieures, et maintenant j’enseigne à l’université, je fais des recherches et j’espère un jour, publier. » Bernstein, qui est titulaire d’un doctorat en anglais et d’un certificat en études médiévales du CUNY Graduate Center, a quitté la communauté haredi pendant ses études supérieures.

L’exposition « Artifacts of Orthodox Childhoods » de Dainy Bernstein (Crédit: courtoisie)

J’ai fait part à Bernstein de mes propres doutes en tant qu’outsider qui écrit et édite souvent des articles sur la communauté ultra-orthodoxe pour un public majoritairement non-haredi. L’ouvrage Artifacts of Orthodox Childhoods a-t-il pour but d’exposer la communauté et de l’amener à réformer ses habitudes insulaires ? Les lecteurs sont-ils invités à s’extasier devant des hommes et des femmes habillés de façon particulière et devant leur façon distinctive d’élever les enfants ?

« En tant qu’individu, il y a beaucoup de choses que je voudrais changer » dans cette communauté, a déclaré Bernstein. « En tant qu’universitaire, je sais qu’il est utile d’écrire des choses sur ce monde sans porter de jugement, tout en restant analytique. Je veux que le monde non haredi comprenne qu’il s’agit d’un monde complexe, qu’il cesse de les considérer comme un monde complètement étranger et exotique. Je pense qu’il faut apporter des outils – que les enseignants ne fournissent pas toujours – pour aborder d’un œil critique ces textes et ces artefacts et ne pas simplement les considérer comme inévitables. »

En fait, le ton de la plupart des essais est mélancolique. Même dans les essais universitaires, les auteurs ont tendance à regarder avec nostalgie la certitude morale et la vision idéalisée du monde qu’ils ont absorbées dans leur enfance. Quelques auteurs partagent les livres et la musique de leur enfance avec leurs propres enfants. « En tant que mère », écrit Miriam Moster, dans un essai sur les chorales de garçons haredi, « je veux élever mes enfants dans la tradition dans laquelle mon récit personnel est enraciné, mais je me sens aussi responsable de les protéger des facettes qui m’ont poussée à quitter la communauté haredi en premier lieu. »

Sa solution pourrait être une bonne description du projet de Dainy Bernstein : « Ainsi, je transmets à mes enfants un pot-pourri de traditions, d’histoires, de rituels et de mélodies haredi que nous étudions et remettons en question ensemble ».

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