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Confisqués par les nazis, des trésors maçonniques préservés en Pologne

La bibliothèque universitaire ne possède qu'un tiers de la collection saisie par Heinrich Himmler lors de la répression de l'organisation considérée élitiste et intellectuelle

Des colliers maçonniques à côté d'étagères de livres à la bibliothèque universitaire de Poznan, qui abrite des archives historiques de la franc-maçonnerie en Europe amassées par les nazis, à Poznan, dans l'ouest de la Pologne, le 22 décembre 2021. (Crédit : JANEK SKARZYNSKI / AFP)
Des colliers maçonniques à côté d'étagères de livres à la bibliothèque universitaire de Poznan, qui abrite des archives historiques de la franc-maçonnerie en Europe amassées par les nazis, à Poznan, dans l'ouest de la Pologne, le 22 décembre 2021. (Crédit : JANEK SKARZYNSKI / AFP)

Équerres et compas, gravures, livres et albums anciens, certains frappés du sceau du sinistre dignitaire nazi Heinrich Himmler. L’imposante collection d’objets franc-maçonniques de Poznan, en Pologne, préserve ses trésors, au bonheur des loges et des chercheurs.

S’étendant sur bien plus d’un kilomètre de rayons, les quelque 80 000 volumes anciens et plus récents gardés à la bibliothèque de l’Université UAM de Poznan (ouest), constituent « un des plus grands catalogues franc-maçonniques d’Europe; le plus important, selon certains », déclare à l’AFP Iuliana Grazynska, conservatrice de la collection.

« Et qui cache encore des mystères », souligne Mme Grazynska qui vient de commencer à visionner 89 cartons d’archives réunis par les services d’Himmler et encore jamais classifiés.

Confisqués à travers l’Europe

« Les nazis détestaient la franc-maçonnerie », rappelle à l’AFP Andrzej Karpowicz qui fut pendant une trentaine d’années responsable de la collection de Poznan.

Collection curator Iuliana Grazynska poses during an exhibition on a historic archive of Freemasonry in Europe amassed by the Nazis at the Poznan University Library in Poznan, western Poland on December 22, 2021. – The Masonic archive housed in an old university library in western Poland brings together around 80,000 items ranging from the 17th century to the first years of the 20th centuries. (Photo by JANEK SKARZYNSKI / AFP)

Et d’expliquer que le nazisme fut le « fruit d’une vague anti-élites et anti-intellectuels », donc inévitablement « anti-francs-maçons ».

Les nazis ont fermé les loges ou les ont poussées à la dissolution, confisqué ou – plus rarement – brûlé leurs bibliothèques. Tout au long des avancées de l’armée allemande, les collections en provenance des pays conquis ont enrichi celle du Reichsführer-SS Heinrich Himmler, qui comprenait aussi des archives relatives aux juifs, aux jésuites ou aux sorcières, selon M. Karpowicz.

Transportée vers des endroits jugés mieux protégés contre les bombardements des Alliés, la collection fut divisée en trois parties principales, deux d’entre elles cachés en Pologne et la troisième en République tchèque.

En 1945, les autorités polonaises en saisissent une partie à Slawa Slaska (ouest) comptant jusqu’à 150 000 volumes et, selon toute vraisemblance, comprenant les archives du collaborationniste français Henri Coston, le reste ayant été confisqué par l’Armée rouge.

Un index de fiches pour des archives historiques de la franc-maçonnerie en Europe amassées par les nazis est photographié à la bibliothèque universitaire de Poznan, à Poznan, dans l’ouest de la Pologne, le 22 décembre 2021. (Crédit : JANEK SKARZYNSKI / AFP)

« La France a pu récupérer ses documents » peu après, alors qu’une bonne partie des autres a été distribuée entre diverses institutions et bibliothèques polonaises, indique M. Karpowicz, aujourd’hui à la retraite.

Une vieille tradition

La bibliothèque de Poznan a constitué sa collection maçonnique spécifique en 1959, en pleine époque communiste, alors que le mouvement franc-maçon n’était pas autorisé.

En règle générale, la franc-maçonnerie « ne peut se développer que dans les régimes démocratiques », souligne à l’AFP Dominique Lesage, co-auteur, avec Anna Kargol, du livre Liberté Égalité Fraternité sur les rives de la Vistule sur le renouveau du mouvement depuis la chute du communisme en 1990.

Une vieille tradition était bien là, la première loge polonaise, la Confrérie rouge, ayant vu le jour déjà en 1721. Parmi ses francs-maçons éminents, la Pologne compte son dernier roi, Stanislas Auguste Poniatowski, son premier président Gabriel Narutowicz ou le grand pianiste, philanthrope et homme d’État, Ignacy Paderewski.

Une équerre et un compas, symboles de la franc-maçonnerie, sont présentés sur un livre lors d’une exposition à la bibliothèque universitaire de Poznan, qui abrite des archives historiques de la franc-maçonnerie en Europe amassées par les nazis, à Poznan, en Pologne, le 22 décembre 2021. (Crédit : JANEK SKARZYNSKI / AFP)

Selon l’ouvrage de M. Lesage, on comptait en 2020 en Pologne 47 loges de huit obédiences différentes, rassemblant au total près de 800 membres.

Perles rares

C’est en suivant un large escalier montant vers le plafond lumineux du vieux bâtiment de la bibliothèque universitaire, qu’on s’approche de la collection de Poznan.

Exposé récemment, un choix de perles rares de cette collection hors du commun fut un véritable voyage dans le temps qui, selon la tradition et le calendrier maçonniques, commence 4 000 ans avant l’ère commune.

La première loge maçonnique fut officiellement constituée en 1717 en Angleterre, et sa première constitution, écrite par James Anderson et toujours largement observée, fut publiée en 1723.

« Nous avons l’édition princeps rarissime de cette Constitution d’Anderson et toutes ses éditions successives, ainsi que des centaines d’autres statuts et constitutions franc-maçonniques. C’est l’orgueil de notre collection », souligne Mme Grazynska.

Une copie de l’ouvrage « The Constitutions of the Free-Masons », la première constitution maçonnique écrite par James Anderson et publiée en 1723, présentée lors d’une exposition sur les archives historiques de la franc-maçonnerie en Europe amassées par les nazis à la bibliothèque universitaire de Poznan, dans l’ouest de la Pologne, le 22 décembre 2021. (Crédit : JANEK SKARZYNSKI / AFP)

La majeure partie de la bibliothèque est constituée d’ouvrages du XIXe et du début du XXe siècle, principalement en allemand, dont toutes les encyclopédies maçonniques dans cette langue, dessins, gravures, partitions, menus de table, mais aussi des registres quasi complets de membres de loges ou ateliers sur une longue période allant jusqu’en 1919.

« Nous accueillons des représentants de loges allemandes en activité, désirant reconstituer leurs archives et registres historiques. Des chercheurs viennent travailler sur notre grande collection de partitions de musique créées par et pour des franc-maçons, ou encore sur le fonctionnement de loges féminines en Europe », souligne Mme Grazynska.

La collection est ouverte à qui veut l’étudier. « C’est une mine d’informations où l’on peut puiser à volonté », souligne M. Karpowicz.

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