Coronavirus : les enseignants ont intégré le réseau des travailleurs essentiels
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Coronavirus : les enseignants ont intégré le réseau des travailleurs essentiels

Nettoyant les classes, faisant leurs cours en portant le masque et parfois en présence d'élèves asymptomatiques, les enseignants gèrent la crise avec sang-froid

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

  • Les élèves israéliens doivent porter des masques et envoyer ou donner des documents signés, chaque matin, dans les écoles, pour garantir qu'ils sont en bonne santé dans un contexte de crise du coronavirus en 2020 (Crédit : Gershon Elinon/Flash90)
    Les élèves israéliens doivent porter des masques et envoyer ou donner des documents signés, chaque matin, dans les écoles, pour garantir qu'ils sont en bonne santé dans un contexte de crise du coronavirus en 2020 (Crédit : Gershon Elinon/Flash90)
  • Des élèves israéliens à l'école Orot Etzion à Efrat portent des masques alors qu'ils reviennent à l'école pour la première fois depuis le début de l'épidémie de coronavirus, le 3 mai 2020. (Gershon Elinon/Flash90)
    Des élèves israéliens à l'école Orot Etzion à Efrat portent des masques alors qu'ils reviennent à l'école pour la première fois depuis le début de l'épidémie de coronavirus, le 3 mai 2020. (Gershon Elinon/Flash90)
  • Des élèves israéliens à leur retour à l'école pour la première fois depuis le début de l'épidémie, début mai, portant des masques, respectant les règles de distanciation sociale et montrant des notes médicales signées (Autorisation : Olivier Fitoussi/Flash90)
    Des élèves israéliens à leur retour à l'école pour la première fois depuis le début de l'épidémie, début mai, portant des masques, respectant les règles de distanciation sociale et montrant des notes médicales signées (Autorisation : Olivier Fitoussi/Flash90)

Pour Orit Yaffe, enseignante dans une classe de CM1 à Zalam Aran, une école élémentaire publique de Jérusalem, l’année scolaire 2020 s’achèvera dans moins d’une semaine – et elle espère qu’elle se terminera sans autre période de quatorzaine obligatoire pour cause de coronavirus.

Elle s’est déjà placée à l’isolement pendant deux semaines – sans compter la période prolongée du confinement, au mois de mars et au mois d’avril.

« Je ressens beaucoup de nervosité », dit Yaffe. « Demain, je peux avoir un élève dans ma classe qui ignore qu’il est malade, les enfants étant asymptomatiques. Alors l’école fermera une nouvelle fois ses portes et on devra, encore une fois, rester chez nous ».

A la mi-juin, quelques semaines après le retour de tous les petits élèves dans les écoles élémentaires du pays après presque deux mois d’enseignement en ligne, huit enfants de l’établissement Zalman Aran avaient été testés positifs au coronavirus, une répercussion d’une épidémie plus importante qui avait frappé le lycée Gymnasia Rechavia, dans la capitale.

Les élèves israéliens doivent porter des masques et envoyer ou donner des documents signés, chaque matin, dans les écoles, pour garantir qu’ils sont en bonne santé dans un contexte de crise du coronavirus en 2020 (Crédit : Gershon Elinon/Flash90)

Zalman Aran avait fermé ses portes et tout le monde – personnels et élèves – avait été placé en quatorzaine.

« Je côtoyais ces enfants malades », s’exclame Yaffe. « C’était moi qui les surveillait lors des récréations et je m’asseyais à côté d’eux et ils me parlaient – parce que, vous savez, ces gamins vous parlent et vous, vous allez choisir de ne pas pas leur répondre ? »

Yaffe n’avait pas été contaminée – ce que deux tests de dépistage à la COVID-19 avaient confirmé. Lorsqu’elle est retournée dans sa salle de classe, deux semaines plus tard, elle n’a pas renvoyé sa propre fille à l’école, craignant qu’elle ne contracte le coronavirus.

Elle a pleinement conscience de l’ironie de la situation.

Dans les annales du coronavirus, les professeurs israéliens pourraient bien trouver leur place aux côtés des personnels de santé. Ces éducateurs, qui souffrent d’une sous-rémunération chronique, ont été dans l’obligation de s’adapter à un contexte très inhabituel au cours de la deuxième moitié de l’année scolaire, en enseignant virtuellement, avec des cours délivrés via Zoom et des devoirs transmis par courriel. Après la levée du confinement, ils sont retournés dans les salles de classe, portant des masques et faisant de leur mieux pour respecter les directives de distanciation sociale.

Et une fois revenus dans les écoles, il a fallu assumer d’autres responsabilités nouvelles : contrôler les salles pendant les récréations et pendant les pauses et les nettoyer entre deux cours.

Des employés nettoient une salle de la crèche d’Emunah, dans la ville de Modiin, le 7 mai 2020 (Crédit : Yossi Zeliger/Flash90)

« Personne ne m’a appris comment nettoyer les classes », s’exclame Tomer Perets, enseignante d’instruction civique au lycée Tichonet de Tel Aviv. « Le ministère de l’Education s’en fiche. Il a simplement attendu de nous qu’on le fasse ».

Les instituteurs de Zalman Aran ont également eu droit à leur lot d’eau de javel, note Karen David Abrams, professeure d’anglais à l’école élémentaire. Ils ont récuré et nettoyé les salles de classe lorsque la décision de les rouvrir à tous les élèves a été prise sans préavis.

Alors que les écoles israéliennes devaient initialement terminer l’année scolaire le 13 juillet, un jugement final rendu par un tribunal a fixé la date de fermeture des établissements au 30 juin – et ce n’est pas un luxe pour les professeurs jonglant avec les difficultés de cette saison compliquée et interminable pour cause de coronavirus.

« Il n’y a pas de bonne solution », estime Abrams, qui enseigne l’anglais à des classes de CM2 et de 6e. « J’espère que pendant l’été, le pouvoir en place va prendre le temps de comprendre cette nouvelle réalité et de trouver des solutions meilleures qui vont nous permettre de nous y adapter ».

Karen Davis Abrams, enseignante, qui s’est placée en quatorzaine lorsque huit élèves de son école de Jérusalem ont été testés positifs à la COVID-19 après deux semaines de classe (Autorisation : Karen Davis Abrams)

Abrams indique avoir été heureuse de faire sa deuxième rentrée de l’année au mois de mai, lorsque seuls les élèves de CP, CE1 et CE2 avaient repris le chemin des écoliers et que les classes étaient divisées en petits groupes – ce qui avait grandement facilité l’enseignement.

« Ne pas me trouver à l’école, ça a été un vide énorme dans mon existence », note Abrams, qui dit n’avoir pas rencontré de difficulté particulière à s’adapter aux cours en ligne délivrés en mars et en avril. « Le métier de professeur est bien sûr fatiguant mais il me donne aussi une énergie incroyable. J’adore mes élèves et les interactions que je peux avoir avec eux m’ont manqué », continue-t-elle.

Au cours de ces premières semaines de reprise, les bureaux étaient séparés, les enfants tenus à distance les uns des autres (même s’il n’a pas été possible de conserver l’écart de deux mètres recommandé entre chaque élève). Abrams dit s’être montrée vigilante pour assurer l’adhésion aux nouvelles directives émises dans le sillage de la pandémie.

Moins de deux semaines après, le ministère de l’Education avait néanmoins pris la décision rapide de renvoyer tous les élèves à l’école dans un contexte d’inquiétudes autour d’une économie israélienne en pleine dégringolade et alors que les adultes se trouvaient dans l’obligation de rester chez eux pour s’occuper de leurs enfants.

Cette décision de reprendre la routine scolaire a été « trop rapide, pas suffisamment minutieuse », estime Yaffe. « L’économie ressentait les effets du coronavirus. Tout a été fait rapidement, à la hâte, et non par étapes comme cela avait été envisagé auparavant. Et deux semaines après, nous étions tous en quatorzaine ».

Il n’y a pas de mères au foyer en Israël, remarque Abrams.

« Les parents comptent sur le système public d’éducation pour s’occuper de leurs enfants dès l’âge de trois ans », explique-t-elle. « La crise a été très réelle en Israël pour ces raisons-là ».

Des élèves israéliens à leur retour à l’école pour la première fois depuis le début de l’épidémie, début mai, portant des masques, respectant les règles de distanciation sociale et montrant des notes médicales signées (Autorisation : Olivier Fitoussi/Flash90)

Et lorsque les élèves sont retournés dans les écoles, la vague de chaleur qui a commencé ce jour-là a compliqué les choses, rendant difficile le port permanent du masque.

Porter un masque pendant six à sept heures de cours est impossible, selon les professeurs. Ces derniers ont besoin de voir les visages et les expressions des enfants, et les élèves doivent entendre clairement ce qu’ils disent.

« Je n’enlève pas le masque, même si cela vous isole et que cela empêche l’air de passer », affirme Yaffe. « Les enfants ne comprennent pas toujours ce que je dis, et je ne comprends pas toujours ce qu’ils disent. J’ai vraiment eu le sentiment que les profs avaient été envoyés sur le champ de bataille sans moyen d’être protégés ».

Professeure au lycée Kfar Hayarok, Rachel Tobol s’est battue pour pouvoir enseigner alors qu’elle était chez elle avec ses deux enfants en bas-âge mais elle a eu également des difficultés à faire cours avec un masque à la réouverture de l’école (Autorisation : Rachel Tobol)

Porter le masque en classe a été épouvantable, raconte Rachel Tobol, professeure d’anglais au lycée Kfar Hayarok de Tel Aviv.

« Les élèves devaient le garder tout le temps, sauf quand ils s’exprimaient, mais cela a été trop difficile pour eux de le faire. Et ils le portent donc maintenant sous le nez ou sous le menton », déclare-t-elle.

Pour Perets, qui intervient auprès d’élèves de Première et de Terminale à Tichonet, un lycée où le papier est exclu des bureaux et où les élèves n’utilisent que des ordinateurs, même dans les salles de classe, l’enseignement délivré en ligne aux mois de mars et avril s’est avéré bien préférable au retour des élèves en pleine crise du coronavirus.

Les lycéens utilisaient d’ores et déjà Zoom et lui était habitué à garder le contact avec ses élèves par le biais de WhatsApp – et il a constaté qu’il réussissait à couvrir son programme avec une facilité relative.

Le retour dans les salles de classe s’est révélé toutefois plus difficile.

« Le masque est tout simplement ridicule et dur à porter toute la journée », dit-il. « Les lycéens l’enlèvent à la minute même où ils quittent la salle de cours ».

Il se dit aussi mécontent de la note envoyée dans son jargon juridique par le ministère de l’Education qui disait que si les professeurs tombaient malades, la responsabilité leur en incombait à eux et non à l’établissement qui les emploie.

Tomer Perets, professeur d’instruction civique , au milieu, avec deux de ses élèves, à une période antérieure à la crise du coronavirus (Autorisation : Tomer Perets)

Les règles du ministère étaient presque impossible à suivre, déplore Abrams. Il y avait quotidiennement de nouvelles directives concernant le coronavirus et les directeurs et les enseignants devaient s’y plier.

A de nombreux égards, l’enseignement à distance – malgré les complications manifestes entraînées par la vie de famille – était plus facile.

« Cela a été une expérience d’apprentissage vraiment importante », s’exclame Abrams, qui ajoute que les choses ont été plus dures à gérer pour les professeurs les plus âgés. « J’ai découvert pour ma part que je pouvais apprendre rapidement, rester alerte et que j’étais capable de m’adapter à une nouvelle situation, même si cela impliquait, parfois, de donner mes cours depuis ma chambre ».

Yaffe, qui dit ne pas être très douée en technologies diverses, a dû apprendre rapidement à utiliser Zoom et à adapter ses cours à l’écran. Elle y est parvenue – mais elle a le sentiment que les cours donnés en petits groupe ont eu de meilleurs résultats, avec une amélioration de l’apprentissage et de l’attention.

Perets, l’enseignant en instruction civique, raconte s’être montré créatif en organisant une visite virtuelle sur Zoom du sud de Tel Aviv plutôt que de recourir à sa sortie habituelle de fin d’année et que de recevoir 35 élèves en quête de conseils pour leurs examens dans son habitation lorsqu’il était arrivé, par malheur, que la baby-sitter n’avait pas pu venir.

« Si je n’aimais pas ce travail, je ne serais pas capable de le faire », note-t-il.

L’essentiel, estiment les enseignants, est que le ministère de l’Education puisse se montrer plus créatif concernant les élèves et les écoles avant la prochaine rentrée scolaire, au mois de septembre.

« Nous avons un problème aujourd’hui et la solution ne peut pas se trouver dans la réalité dans laquelle nous vivions avant le coronavirus », affirme Abrams. « Peut-être qu’on devrait demander aux professeurs s’ils ont des idées ».

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