Crise des migrants : Pourquoi Netanyahu blâme le New Israel Fund
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Crise des migrants : Pourquoi Netanyahu blâme le New Israel Fund

L’organisation de gauche a été attaquée par des Israéliens de droite pendant des années pour avoir parrainé des groupes critiques envers Israël

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu parle à la presse dans son bureau de Jérusalem, le 2 avril 2018 (AFP PHOTO / Menahem KAHANA)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu parle à la presse dans son bureau de Jérusalem, le 2 avril 2018 (AFP PHOTO / Menahem KAHANA)

WASHINGTON (JTA) – Cela a été une semaine chargée et déconcertante pour le Premier ministre d’Israël Benjamin Netanyahu sur la question des migrants africains.

Lundi après-midi, après des mois de menaces d’expulsion, Netanyahu a déclaré avoir conclu un accord avec les Nations unies qui aurait réinstallé la moitié des 38 000 demandeurs d’asile africains en Israël dans les pays occidentaux. Remarquablement, les réfugiés ont été décrits dans le communiqué triomphant publié par le bureau du Premier ministre comme des « migrants » : une amélioration par rapport au terme « infiltrés » que Netanyahu et d’autres personnes dans son gouvernement de droite avaient utilisé pendant des années pour désigner les réfugiés.

Le soir même, cependant, Netanyahu était sur Facebook et recommençait à utiliser le terme d’ « infiltrés ». En outre, suite à un barrage de critique publié sur les réseaux sociaux par les partisans de la droite, il annoncé qu’il reconsidérait l’accord avec l’ONU.

Mardi, le Premier ministre a officiellement rompu l’accord et, dans une deuxième publication sur Facebook, il a désigné le coupable : le New Israel Fund (NIF), un groupe qui se dit « engagé à promouvoir les valeurs de la dignité humaine » en Israël.

Les migrants africains manifestent à Jérusalem le 4 avril 2018 contre l’annulation par le Premier ministre israélien d’un accord avec les Nations Unies visant à éviter les déportations forcées de milliers de migrants africains. (AFP / MENAHEM KAHANA)

Comment une crise humanitaire et politique sur les migrants érythréens et soudanais en Israël s’est-elle transformée en une controverse sur un donateur de fonds, qui tend vers la gauche, dans le secteur des organisations sans but lucratif israélien ?

Passons en revue les faits, en commençant par analyser le message publié sur Facebook par Netanyahu mardi, qui a été traduit ici :

« Le principal acteur qui a conduit l’Europe à faire pression sur le Rwanda pour qu’il se retire de l’accord était le New Israel Fund », a-t-il écrit.

« Le New Israel Fund est une organisation qui reçoit de l’argent des gouvernements étrangers et de forces hostiles à Israël, comme les fondations de George Soros. L’objectif primordial du Fonds [New Israel Fund] est l’effacement du caractère juif d’Israël et la transformation en un état pour tous ses citoyens, aux côtés d’un pays du peuple palestinien nettoyé des Juifs, selon les lignes de 1967, avec sa capitale à Jérusalem. »

Netanyahu n’a fourni aucune preuve qui confirme que le NIF était le groupe qui a fait pression sur le Rwanda pour qu’il se retire d’un accord antérieur qui aurait permis d’envoyer les migrants africains dans ce pays d’Afrique de l’Est. Le Rwanda, pour sa part, a toujours nié qu’un tel accord était en vue. L’ambassade d’Israël ici n’a pas répondu à notre demande de fournir des preuves, ou de dire si l’accord avec le Rwanda avait été envisagé pendant qu’Israël négociait simultanément l’accord avec les Nations unies.

Le New Israel Fund nie catégoriquement avoir joué un rôle quelconque en faisant pression sur le Rwanda ou n’importe quel pays pour qu’il n’accepte pas les migrants.

« Nous n’avons rien à voir avec la pression sur le gouvernement rwandais, c’est une affirmation absurde », a déclaré Daniel Sokatch, le PDG du fonds, à JTA.

Le gouvernement rwandais était apparemment d’accord avec la déclaration du PDG du NIF et s’est dit surpris par le message de Netanyahu. Il a précisé qu’il n’avait jamais entendu parler du New Israel Fund et s’est déclaré extrêmement surpris par la supposition qu’une ONG étrangère aurait pu influer un gouvernement souverain.

En ce qui concerne la pression réelle exercée sur le Rwanda, il y avait une manifestation devant son ambassade à Tel Aviv organisée par les migrants africains, et un certain nombre de personnes ont remis une lettre à l’ambassade du Rwanda à Washington. Le NIF s’oppose à la déportation massive des Africains, mais n’a organisé aucune de ces initiatives, a déclaré Sokatch, bien qu’il ne serait pas surpris que des membres du personnel aient assisté à la manifestation. Le NIF, a-t-il noté, finance des groupes comme l’Association pour les droits civils en Israël et Zazim, qui ont plaidé en faveur des migrants — mais auprès des Israéliens et dans le système israélien, pas pour les gouvernements étrangers.

Alors pourquoi Netanyahu blâme-t-il le NIF ? En l’absence de réponses de l’ambassade ou de précisions de Netanyahu, il est difficile de dire pourquoi. Mais voici ce que nous savons :

Le NIF s’est prononcé contre le plan, annoncé par Netanyahu à l’automne, d’expulser ou d’emprisonner sommairement tous les migrants, mais il en a été de même pour toute une série d’organisations clairement impliquées dans la communauté juive américaine.

Mickey Gitzin, nouveau directeur du Israel Fund Israël. (Crédit : Capture d’écran YouTube)

Parmi les groupes qui ont dénoncé son plan comme étant inhumain et potentiellement catastrophique pour l’image d’Israël, citons la Ligue anti-diffamation, HIAS (le principal groupe de défense de l’immigration juive des États-Unis) et le Conseil juif pour les affaires publiques.

De plus, cinq activistes pro-israéliens qui critiquent rarement le pays ont envoyé à Netanyahu une lettre le mettant en garde que les expulsions « pourraient causer des dommages incalculables à la réputation morale d’Israël et des Juifs du monde entier ».

C’était Alan Dershowitz, avocat spécialisé en droit constitutionnel et défenseur proéminent d’Israël, Abraham Foxman, l’ancien directeur national de l’Anti-Defamation League, le rabbin Marvin Hier, le fondateur du Centre Simon Wiesenthal, le rabbin Irving « Yitz » Greenberg, ancien président de l’US Holocaust Memorial Council, et le rabbin Avi Weiss, un activiste de longue date qui a fondé l’école rabbinique orthodoxe ouverte Chovevei Torah.

Le NIF a une histoire avec la droite en Israël. Le fonds subventionne des groupes qui jettent un regard critique sur l’occupation israélienne en Cisjordanie, son comportement en temps de guerre et son traitement des Arabes israéliens. Même les partisans du groupe reconnaissent qu’en plus de son soutien à des centaines de groupes de la société civile et de protection sociale, le NIF finance un petit nombre de personnes dont la politique dépasse la limite pour de nombreux Israéliens. Les législateurs de droite ont à plusieurs reprises cherché à imposer des restrictions sur la façon dont certains groupes de donateurs du NIF font pression et collectent des fonds, en particulier en Europe.

Netanyahu a souligné certaines de ces objections dans son message Facebook.

« Pendant des décennies, le Fonds a subventionné des organisations antisionistes et pro-palestiniennes, dont celles qui calomnient les soldats de l’armée israélienne, comme Breaking the Silence et BTselem, et d’autres qui combattent pour des terroristes palestiniens, comme Adalah », a-t-il écrit. « Je ne connais aucune démocratie occidentale, en particulier les Etats-Unis, qui seraient prêts à subir une activité hostile financée par des gouvernements étrangers, comme cela a été le cas avec le Fonds pendant des décennies ».

Par conséquent, écrit Netanyahu, il avait chargé son président de coalition, Dudi Amselem, de « diriger le processus de création d’une commission d’enquête parlementaire sur les activités du New Israel Fund, qui menace l’avenir et la sécurité de l’Etat d’Israël en tant qu’Etat-Nation du peuple juif. »

Le NIF a répondu à cela que sa portée est beaucoup plus large, notant que la grande majorité des 300 groupes qu’il finance ont à faire avec des questions domestiques comme les droits des femmes et des personnes LGBTQ, les droits des juifs non orthodoxes et la réduction de la pauvreté, et la préservation de l’environnement. Dans ses principes de financement, le NIF se fonde aussi sur un credo sioniste : « Le New Israel Fund est dédié à la vision de l’État d’Israël en tant qu’expression souveraine du droit à l’autodétermination du peuple juif et en tant que démocratie dédiée à pleine égalité de tous ses citoyens et de toutes ses communautés. »

Le NIF a passé en revue certains des groupes qui recevaient ses dons il y a une dizaine d’années, a précisé Sokatch, et a coupé ceux qui avaient parfois rejeté le principe d’un État juif et soutenu le boycott d’Israël.

Des manifestants lors d’un mouvement de protestation dans le sud de Tel Aviv contre l’expulsion programmée de migrants et réfugiés africains, le 24 février 2018 (Crédit : Miriam Herschlag/ Times of Israël)

Quant aux allégations spécifiques de Netanyahu, un passage en revue des donateurs du NIF dans son annuaire de 2016 ne révèle aucun gouvernement étranger et un don d’au moins 100 000 dollars de l’Open Society Foundation dirigé par George Soros, un philanthrope libéral juif que Netanyahu ne supporte pas. Sokatch a déclaré que l’Open Society ne finance plus le NIF, bien que « j’aurais aimé que ce soit le cas ».

Le groupe de Soros a financé la formation américaine pour les avocats israéliens spécialisés en droits civiques. Cette formation a pris fin l’année dernière après des décennies parce que, selon Sokatch, la communauté des droits civiques israéliens a suffisamment progressé pour que ses avocats n’aient plus besoin d’une formation étrangère.

En ce qui concerne le financement étranger, une porte-parole du NIF a déclaré au JTA que des fonds spécifiques au projet provenaient « entre autres du gouvernement américain [pour le travail dans le secteur bédouin], de l’Union européenne et d’autres. Cela représente une très, très petite partie de notre financement total, jamais plus de 1 ou 2 %, et parfois même pas. La grande majorité de nos fonds proviennent de donateurs individuels et de fondations privées. »

Les groupes financés par le NIF — et qui lui attire les critiques de la droite — acceptent le financement, distinct de leur financement du NIF, des gouvernements étrangers. Ces groupes, dont fait partie Btselem, qui suit les actions d’Israël en Cisjordanie et en temps de guerre, et Breaking the Silence, composé d’anciens combattants qui dénoncent des violations des politiques de l’armée israélienne, disent qu’ils ne pourraient pas exister sans l’aide fournie par les gouvernements étrangers.

Les détracteurs du NIF expliquent que le fait que ces groupes sont disposés à accepter des fonds de la part de gouvernements européens qui, parfois, critiquent sévèrement Israël, poussent les Israéliens à les soupçonner, et de fait, le NIF en s’associant avec eux a une mauvaise réputation.

« Les Israéliens, et pas seulement ceux qui votent pour la droite, considèrent le NIF comme un gouvernement alternatif extra-parlementaire puissant, secret et illégitime », a déclaré Gerald Steinberg, directeur de l’ONG Monitor, qui suit les groupes critiques du gouvernement israélien.

« Il n’y a pas de freins et contrepoids, et ils critiquent et dénoncent même les critiques et les analystes israéliens les plus responsables au lieu de mener des dialogues constructifs. Pour toutes ces raisons, le NIF a créé beaucoup de suspicion et de colère. » (Le NIF réplique à cela que son financement est transparent et disponible en ligne.)

Des demandeurs d’asile africains sortent de la prison de Saharonim dans le sud d’Israël le 4 avril 2018, après que le Rwanda se soit retiré d’un accord pour accueillir les migrants expulsés de force. (Capture d’écran/Hadashot news)

La vengeance mise à part, certains observateurs étaient eux-mêmes suspicieux du ciblage du NIF par Netanyahu pour expliquer son volte-face au sujet de l’accord sur les migrants africains — un revirement qui survint après une intense pression de son flanc droit. Martin Indyk, l’ancien envoyé spécial des États-Unis pour les négociations israélo-palestiniennes, a utilisé le surnom donné par le Premier ministre pour qualifier son attaque contre le NIF de « détournement de style Bibiesque / Trump ».

« C’est lui qui a négocié, signé, annoncé puis renié l’accord sur les demandeurs d’asile. Mais ce n’est pas sa faute. Donc, ça doit être la faute du NIF », a tweeté Indyk. « Les Israéliens sont certainement plus intelligents que de croire à de telles foutaises ».

Un certain nombre de groupes juifs américains se sont prononcés contre l’attaque de Netanyahu. L’un était l’Union pour le judaïsme réformé qui s’est déclaré choquée de l’attaque contre le NIF.

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