Dans ‘Crescendo’, un orchestre israélo-palestinien cherche l’harmonie
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Interview

Dans ‘Crescendo’, un orchestre israélo-palestinien cherche l’harmonie

Fidèle à son nom, le film allemand du réalisateur Dror Zahavi atteint son apogée alors que les musiciens, des deux côtés du conflit, apprennent ensemble l'harmonie

  • Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)
    Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)
  • (Christian Luedeke/ Menemsha Films)
    (Christian Luedeke/ Menemsha Films)
  • Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)
    Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)
  • Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)
    Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)
  • Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)
    Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)

Dans un chalet autrichien historique, de jeunes musiciens classiques israéliens et palestiniens répètent pour un concert placé sous la direction de leur maestro allemand, Eduard Sporck.

Ils vivent et font de la musique là-bas pour pouvoir prendre de la distance face aux tensions quotidiennes inhérentes au conflit israélo-palestinien. Et pourtant, ici, leurs sessions sont également tendues – Eduard Sporck a tenté l’expérience d’une thérapie de groupe, mais celle-ci a dégénéré aux cris de « terroriste ! » et « meurtrier ! ». Mais en jouant du Vivaldi, l’orchestre semble s’unir.

Même les deux violonistes principaux, Layla, la Palestinienne, et Ron, l’Israélien, qui ont eu leur lot d’échanges hostiles, paraissent se détendre. Et alors que les cordes s’élèvent sur un crescendo, Ron garde les yeux fermés, et Layla lui lance un regard plein de sens.

Il s’agit d’une scène du nouveau film allemand « Crescendo », qui a été réalisé par le réalisateur israélo-allemand Dror Zahavi. Pour cette exploration du conflit depuis une perspective particulière – celle d’un orchestre – le casting a été formé d’Israéliens et de Palestiniens. Le film est sorti le 16 janvier dans les salles allemandes.

« Je suis sidéré par la réaction que le film suscite », confie Dror Zahavi au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique. « Dans tous les festivals du film, nous obtenons un prix », ajoute-t-il – cela a été le cas au Ludwigshafen, le festival international du film de Berlin, au festival du film juif de Berlin et à Varsovie.

Le réalisateur Dror Zahavi prend la pose pendant une séance photo à Cologne, en Allemagne, le 10 juillet 2008 (Crédit : AP photo/ Hermann J. Knippertz)

Le film a été présenté à des publics de 1 200 personnes à chacune des quatre premières projections, soit un total d’environ 5 000 cinéphiles, explique Dror Zahavi.

« Il y a eu des standing-ovations de 10 minutes », s’exclame-t-il. « Je n’exagère pas ».

Le film sera présenté dans le programme de la sélection officielle du festival du film juif de New York, le 28 janvier.

L’histoire est fictive, et pourtant des orchestres ont déjà rassemblé des Israéliens et des Palestiniens dans la vraie vie. Le plus connu est certainement le West-Eastern Divan Orchestra, qu’avaient formé le chef d’orchestre Daniel Barenboim et l’universitaire palestinien Edward Said.

« Pour vous dire la vérité, je ne crois pas qu’il y ait de similarités entre Sporck et Barenboim », estime Dror Zahavi, qui ajoute qu’il existe de nombreux orchestres réunissant Juifs et Arabes dans le monde.

Et pourtant, continue-t-il, « bien sûr que le West-Eastern Divan Orchestra de Daniel Barenboim a été une source d’inspiration pour moi ». Il concède par ailleurs, « il est vrai que cet orchestre – parmi tous les autres construits sur un modèle similaire – est le plus célèbre ».

Le célèbre chef d’orchestre a refusé de commenter cet article par le biais de son porte-parole.

Le réalisateur note néanmoins des différences significatives entre ce dernier et Eduard Sporck, interprété par le célèbre acteur Peter Simonischek, vu notamment dans « Toni Erdmann » et « The Interpreter ».

Contrairement à Daniel Barenboim, originaire d’Argentine et qui, en 2008, s’est vu accorder la citoyenneté palestinienne en plus de l’israélienne, Eduard Sporck, le maestro, tente de dépasser son passé familial obscur de fils de criminels nazis. Lors d’une scène déterminante, il évoque le passé de sa famille avec son orchestre. Il révèle que lorsque la troupe se trouvait en Autriche, il s’est rendu chez une vieille femme qui avait empêché que le jeune Sporck ne soit tué par ceux qui avaient assassiné ses parents.

Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)

« Il y a eu des moments dans ma vie où je l’ai haïe pour ça », dit-il à l’orchestre. « Cela aurait été plus facile si j’avais été tué aux côtés de mes parents ».

« La plus grande haine, c’est celle qu’il y a eu de la part des Allemands envers les Juifs », explique Dror Zahavi. Et pourtant, ajoute-t-il, « cela peut être un exemple de dépassement. Quand on est en état de conflit, on peut penser qu’on ne pourra pas le dépasser. C’est pour ça que nous l’avons conçu ainsi. Je pense que c’est très important, parfois, de l’expliquer – et particulièrement aux jeunes nés au sein du conflit israélo-palestinien et qui n’ont plus d’espoir quant à sa résolution – et de montrer qu’un jour, il y a eu d’autres conflits, plus importants encore, qui ont pu être résolus ».

Certaines des œuvres antérieures du metteur en scène traitent également du conflit israélo-palestinien, comme « Pour mon père » (2008), un film dans lequel un kamikaze palestinien apprend à se lier d’amitié avec ceux qui devaient être ses cibles. Il dit avoir filmé « Crescendo » un an et demi avant l’ouverture de l’ambassade américaine à Jérusalem, mais il ajoute que pour l’équipe israélo-palestinienne du film, « des questions politiques ont toujours influencé les individus des deux groupes – c’est sûr ».

Le chef d’orchestre allemand souligne la coexistence dans le film. Il dit aux musiciens : « Je ne croyais pas être capable un jour d’aller en Israël, mais j’ai créé notre projet. Il fallait que je le fasse, que j’aille en Israël, et je l’ai fait. Je suis allé à Tel Aviv, me jeter dans la gueule du loup ».

(Christian Luedeke/ Menemsha Films)

« Les Israéliens et les Palestiniens peuvent vivre ensemble », leur dit-il. « C’est possible. Peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas demain, mais c’est possible si vous travaillez pour. Pas vos enfants, pas vos petits-enfants. Il faut que vous le fassiez ».

Le cinéaste évoque une autre différence entre le chef d’orchestre Daniel Barenboim et Eduard Sporck, qui « a juste la mission de créer cet orchestre pour seulement un concert ». Mais ce simple concert nécessite en lui-même un effort herculéen.

Cela se voit dans les difficultés rencontrées par Layla (Sabrina Amali), qui vit dans la ville de Qalqilya, en Cisjordanie. Elle doit faire de la musique dans un environnement touché par les confrontations entre manifestants palestiniens et soldats israéliens. Dans ce que Dror Zahavi décrit comme une pratique palestinienne, elle sent un oignon pour pouvoir continuer à jouer pendant les tirs de gaz lacrymogène.

Lorsqu’elle amène son instrument à un check-point, alors qu’elle se rend à une audition à Tel Aviv, elle est interrogée de façon malpolie par une soldate israélienne qui ne parvient pas à comprendre pourquoi elle porte un étui à violon.

Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)

Lors de l’audition, Layla doit faire face au comportement raciste de Ron (Daniel Donskoy), qui recommande au chef d’orchestre les membres de son propre ensemble de chambre – « Des Israéliens qui ressemblent à des Arabes » – pour servir de Palestiniens.

Il y a aussi des signes encourageants. C’est Layla qui est choisie à la place de Ron comme premier violon, et une amitié improbable se tisse entre deux des musiciens les plus jeunes, le clarinettiste palestinien Omar (Mehdi Meskar) et la joueuse de cor franco-israélienne Shira (Eyan Pinkovich). Et pourtant, Ron pousse les musiciens israéliens à protester contre le rôle tenu par Layla, une répétition devient ainsi l’occasion d’une joute verbale, les uns criant « Jérusalem ! » et les autres, « Al-Qods ! ».

Indépendamment de la manière dont les différents membres appellent la ville, le groupe entier part pour l’Autriche où Eduard Sporck attend d’eux non seulement qu’ils jouent ensemble, mais aussi qu’ils vivent ensemble. En plus des répétitions, il organise des séances thérapeutiques présentant des parallèles dans la vraie vie, selon le réalisateur.

Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)

Le réalisateur explique que son équipe a fait beaucoup de recherches pour ces sessions, s’entretenant avec des neurologues et des psychiatres.

« Il y a des méthodes de thérapie qui ne sont pas centrées sur les individus, mais sur les groupes – Juifs et nazis, par exemple, ou homosexuels et homophobes. Ce ne sont pas les individus qui y sont traités, mais les groupes », ajoute-t-il.

Il confie que de nombreux acteurs ont été troublés par la scène où ils s’affrontent les uns aux autres d’un côté et de l’autre d’une salle.

« Je leur ai demandé de s’insulter, de reprocher à l’autre d’avoir tué des familles ; je leur ai demandé de dire aux autres toute la haine qu’ils ressentaient à leur encontre », se souvient-il. « Un grand nombre d’entre eux s’est mis à pleurer. Deux se sont évanouis ».

« L’une d’entre eux a dit : ‘Je ne peux pas dire et je ne veux pas dire que je hais les Arabes. Je ne hais pas les Arabes. Je ne le dirai pas’. Elle devenait hystérique. Je lui ai expliqué que si elle disait haïr les Arabes, cela ne signifiait pas personnellement qu’elle les haïssait, qu’elle n’était qu’un personnage du film », ajoute-t-il.

« Certains conflits lourds ont émergé », continue Dror Zahavi. « Il y a eu des moments très durs, très difficiles. C’est quelque chose que je n’oublierai jamais ».

Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)

Après cette confrontation dramatique, les choses semblent plus faciles. Layla présente le récit familial de l’exil dans le sillage de la guerre d’Indépendance, en 1948. Le chef d’orchestre détaille, lui, les crimes de guerre commis par ses parents à Buchenwald. Omar et Shira cimentent leur amitié lors d’une autre session de thérapie de groupe : invités à porter le couvre-chef de l’autre, Omar se porte volontaire pour porter une kippa, tandis que Shira revêt un hijab. Une romance se développe ensuite, notamment lors d’une scène pleine de douceur dans une piscine.

Une image de ‘Crescendo,’ du réalisateur Dror Zahavi. (Crédit : Oliver Oppitz Photography/ Menemsha Films)

« Vous savez, à 16 ans, l’histoire est innocente », souligne Dror Zahavi. « Le fait qu’ils échangent leur premier baiser sous l’eau signifie également une autre dimension, un autre monde. Ce n’est pas le monde réel… C’est une tentative de notre part de montrer comment les choses pourraient être ».

Mais alors que le groupe avance vers la coexistence, le spectre du conflit continue à planer.

Dror Zahavi espère que son film trouvera un écho non seulement auprès du public, mais également auprès de l’équipe israélo-palestinienne du film.

« Malgré les soupçons du début, ils se découvrent les uns les autres, très rapidement – je ne dirais pas qu’ils sont amis, je ne pense pas qu’il y ait des liens d’amitié entre eux aujourd’hui, je ne le sais pas – mais je pense que tous ont emporté un message très fort avec eux », espère le réalisateur. « Ils emporteront le fait que des Palestiniens et des Juifs ont, pendant sept à huit semaines, vécu ensemble ».

« Peut-être », continue-t-il, « sauront-ils qu’il est possible de vivre ensemble lorsqu’on a un objectif, lorsqu’on se contente d’ignorer les difficultés ».

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