Dans la Serbie appauvrie, la communauté juive est isolée – et décroît rapidement
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Dans la Serbie appauvrie, la communauté juive est isolée – et décroît rapidement

La Shoah, les nombreux conflits et le ralentissement économique ont entraîné des taux élevés d'assimilation et d'émigration parmi la communauté très soudée des 3 000 Juifs serbes

  • Le rabbin Yitzhak Asiel, dont la congrégation, Sukat Shalom, est la seule synagogue juive en activité à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
    Le rabbin Yitzhak Asiel, dont la congrégation, Sukat Shalom, est la seule synagogue juive en activité à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
  • Plaque à l'extérieur de la synagogue Sukat Shalom, 19, rue Maršala Birjuzova. Il s'agit du seul lieu de culte juif de Belgrade qui fonctionne actuellement, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
    Plaque à l'extérieur de la synagogue Sukat Shalom, 19, rue Maršala Birjuzova. Il s'agit du seul lieu de culte juif de Belgrade qui fonctionne actuellement, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
  • Un policier serbe assure la sécurité au siège de la Fédération des communautés juives de Serbie à Belgrade, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
    Un policier serbe assure la sécurité au siège de la Fédération des communautés juives de Serbie à Belgrade, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
  • La maison du Hummus "Tel Aviv", propriété d'un Israélien, attire les touristes le long de la rue Carice Milice de Belgrade en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
    La maison du Hummus "Tel Aviv", propriété d'un Israélien, attire les touristes le long de la rue Carice Milice de Belgrade en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
  • Robert Sabadoš, président de la Fédération des communautés juives de Serbie, dans son bureau à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
    Robert Sabadoš, président de la Fédération des communautés juives de Serbie, dans son bureau à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
  • En juin 2018, des nationalistes serbes défilent dans une rue de Belgrade, portant des banderoles qui protestent contre la profanation des églises orthodoxes serbes et attribuent les problèmes économiques du pays à des "influences étrangères néfastes" telles que l'OTAN, la Banque mondiale, la télévision réalité, l'UE, les maçons, les aliments transgéniques, Israël et les États-Unis. (Larry Luxner/Times of Israel)
    En juin 2018, des nationalistes serbes défilent dans une rue de Belgrade, portant des banderoles qui protestent contre la profanation des églises orthodoxes serbes et attribuent les problèmes économiques du pays à des "influences étrangères néfastes" telles que l'OTAN, la Banque mondiale, la télévision réalité, l'UE, les maçons, les aliments transgéniques, Israël et les États-Unis. (Larry Luxner/Times of Israel)
  • Ivan Mangov, concepteur de l'exposition "Diana's Children's Holocaust" au musée du ministère de la Défense de Serbie à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
    Ivan Mangov, concepteur de l'exposition "Diana's Children's Holocaust" au musée du ministère de la Défense de Serbie à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
  • Des photographies de synagogues anciennes de toute l'ex-Yougoslavie sont exposées au Musée historique juif de Belgrade, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)
    Des photographies de synagogues anciennes de toute l'ex-Yougoslavie sont exposées au Musée historique juif de Belgrade, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)

BELGRADE, Serbie – Tous les dimanches soirs à 20h00 depuis quatre ans, le rabbin Yitzhak Asiel, un prêtre orthodoxe, et le grand mufti de Serbie se rencontrent au studio qui émet « Pravac » (« Direction »), à Belgrade, une émission de télé sur la politique et la religion.

« Parfois, nous discutons de violence conjugale et d’autres questions sociales », a expliqué Asiel au Times of Israel en juin. « Dimanche dernier, j’ai choisi de parler de liberté d’expression et de pensée dans nos traditions juives ».

Le programme est si populaire qu’il y a quelques mois, alors qu’il voyageait en Suisse, Asiel, 52 ans, a rencontré un chauffeur de taxi serbe qui l’a immédiatement reconnu.

« Disons que je représente l’héritage spirituel du judaïsme, dit le rabbin orthodoxe.

Asiel jouit d’une notoriété impressionnante, si l’on considère qu’il y a à peine 3 000 juifs dans ce pays économiquement en difficulté, à prédominance chrétienne, qui compte 10,3 millions d’habitants.

Plus de la moitié des Juifs de Serbie vivent à Belgrade – pour la plupart des personnes âgées dans la cinquantaine, la soixantaine et au-delà – avec des communautés plus petites à Novi Sad, Subotica, Niš et dans plusieurs autres villes.

Le rabbin Yitzhak Asiel, dont la congrégation, Sukat Shalom, est la seule synagogue juive en activité à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)

Asiel est l’un des deux seuls rabbins en Serbie. L’autre, le rabbin Yehoshua Kaminetzky, dirige la nouvelle synagogue Habad-Loubavitch, qui s’adresse principalement aux visiteurs israéliens.

Asiel, interrogé au siège de la Fédération des communautés juives de Serbie (FCJ) à Belgrade, a déclaré que ses interactions hebdomadaires avec les dirigeants musulmans lui donnent un aperçu du radicalisme croissant en Serbie, où environ 3 % de la population dit avoir l’islam comme religion.

« Les muftis me racontent comment ces idéologies pénètrent leur communauté », dit Asiel. « Mais ils ne peuvent pas faire grand-chose, parce que les extrémistes enrôlent de bons enfants de bonnes familles sans signe de radicalisation, et puis ces enfants se retrouvent soudainement en Syrie ou en Irak ».

L’antisémitisme le plus courant est l’antisémitisme ordinaire de la majorité chrétienne orthodoxe de Serbie, a déclaré l’avocat Robert Sabadoš, le nouveau président élu de la FCJ.

Robert Sabadoš, président de la Fédération des communautés juives de Serbie, dans son bureau à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)

« Il émane de toutes les couches de la société », dit Sabadoš, dont le bureau est décoré de plaques du Congrès juif mondial et d’affiches de synagogues célèbres.

« Les enseignements au nom de l’église ou de la foi soulèvent toujours des accusations selon lesquelles ‘les Juifs ont tué notre dieu’. Cette phrase est enseignée d’une génération à l’autre. Tout le monde grandit avec l’idée que les Juifs ont tué Jésus ».

Pourtant, tous les Serbes ne sont pas de cet avis : Une exposition récente au ministère de la Défense au centre-ville de Belgrade a retracé l’histoire de Dijana Budisavljević, une aristocrate autrichienne mariée à un médecin serbe, qui a sauvé plus de 7 500 enfants du terrible camp de concentration Jasenovać en Croatie, pendant la Seconde Guerre mondiale.

Plus de 90 % des 36 000 Juifs de Serbie sont morts pendant la Shoah. Entre novembre 1941 et mai 1942, la plupart des Juifs de Belgrade furent gazés au camp de concentration de Sajmište, situé juste en dehors de la ville. En août 1942, les nazis avaient officiellement déclaré la Serbie « judenrein » (nettoyée de ses Juifs).

Ivan Mangov, concepteur de l’exposition « Diana’s Children’s Holocaust » au musée du ministère de la Défense de Serbie à Belgrade, juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)

« Certains croient aux théories du complot, mais les Serbes ont aussi été victimes du régime nazi, et il y a beaucoup d’endroits où Juifs, Tsiganes et Serbes ont été tués ensemble », a déclaré Asiel, qui a étudié à la Yeshiva Har Etzion dans le bloc d’implantations du Gush Etzion près de Jérusalem. « D’une certaine façon, cela a créé une certaine compréhension mutuelle ».

Le renouveau de la Serbie après la Shoah est un thème dominant au Musée historique juif plutôt délabré, situé au premier étage du même bâtiment où se trouvent les bureaux de la communauté juive.

La conservatrice Barbara Panić dit recevoir environ 3 000 visiteurs par an. Le musée, inauguré en 1969, expose des douzaines d’objets religieux dans des vitrines, ainsi que des photos en noir et blanc de synagogues célèbres de Belgrade, Sarajevo, Vukovar et Zagreb, et une immense carte murale de l’ancienne Yougoslavie montrant la localisation des grandes communautés juives.

Des photographies de synagogues anciennes de toute l’ex-Yougoslavie sont exposées au Musée historique juif de Belgrade, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)

« Notre vie juive est très active malgré le petit nombre de Juifs en Serbie aujourd’hui », dit-elle. « Nous célébrons toutes les fêtes, nous avons une association féminine, une association culturelle, et ainsi de suite ».

Le plus grand défi actuel est la stagnation de l’économie serbe. La situation s’est aggravée au début des années 1990 à la suite de l’effondrement de la Yougoslavie, du déclenchement des guerres ethniques dans les Balkans et de l’imposition de sanctions économiques par les États-Unis, l’Union européenne et les Nations unies. Entre 1990 et 2000, le PIB de la Serbie est passé de 24 à 8,7 milliards de dollars. En 1993, près de 40 % de la population serbe vivait avec moins de 2 dollars par jour.

« Nous ne nous en sommes pas encore remis », a déclaré Sabadoš, 65 ans, faisant remarquer que le Serbe moyen ne gagne aujourd’hui que 400 euros par mois.

En juin 2018, des nationalistes serbes défilent dans une rue de Belgrade, portant des banderoles qui protestent contre la profanation des églises orthodoxes serbes et attribuent les problèmes économiques du pays à des « influences étrangères néfastes » telles que l’OTAN, la Banque mondiale, la télévision réalité, l’UE, les maçons, les aliments transgéniques, Israël et les États-Unis. (Larry Luxner/Times of Israel)

« Les Juifs ne sont pas mieux lotis que n’importe qui d’autre ici », dit Sabadoš. « C’est comme ça depuis plus de 10 ans. On peut dire que c’est à cause des sanctions. Il y a quelques signes qui indiquent que nous allons nous en sortir, mais les choses ne vont pas aussi vite qu’on le voudrait ».

L’une des raisons est que la Serbie ne peut toujours pas adhérer à l’UE en raison des problèmes persistants avec le Kosovo, une province à majorité albanophone qui a déclaré son indépendance de la Serbie en 2008. En raison de cette impasse, Sabadoš et d’autres dirigeants juifs de Belgrade n’ont aucun contact officiel avec leurs homologues de Prizren, où vivent les 56 Juifs connus du Kosovo.

Seules trois synagogues fonctionnent encore en Serbie – une à Belgrade, une à Novi Sad et une à Subotica. À l’extérieur de la synagogue de Belgrade, située au 19, rue Marsala Birjuzova, à environ 10 minutes à pied du centre communautaire, des blocs de béton sont recouverts de graffiti et de scènes obscènes peints à la bombe.

Un policier serbe assure la sécurité au siège de la Fédération des communautés juives de Serbie à Belgrade, en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)

Malgré les contraintes budgétaires, la Serbie a accepté en avril 2017 de verser 950 000 euros par an au cours des 25 prochaines années pour indemniser les quelques Juifs restants pour les biens nationalisés par le régime communiste après la Deuxième Guerre mondiale. Selon Sabadoš, la moitié de cet argent va directement aux communautés juives, 20 % aux survivants de la Shoah et les 30 % restants à des projets qui visent à préserver les traditions juives.

Lors d’une visite à Belgrade en juillet, le président israélien Reuven Rivlin a remercié son homologue serbe, Aleksandar Vucić, pour avoir adopté une loi autorisant ces restitutions en 2016. Pourtant, seulement 10 jours plus tard, de hauts responsables serbes ont éclaté de colère après que trois avions de combat F-16 israéliens ont pris part à un défilé militaire pour célébrer la victoire de la Croatie en 1995 lors de l’opération « Tempête », dont les Serbes disent qu’elle a tué au moins 2 500 personnes et fait 250 000 autres – principalement des civils – sans abri.

Un pilote israélien et un pilote croate posent ensemble dans une vidéo diffusée par le ministère croate de la Défense le 4 août 2018 (Capture d’écran YouTube).

« Ce fut le plus grand exode d’une nation depuis la Seconde Guerre mondiale », a déclaré l’ambassadeur de Serbie en Israël, Milutin Stanojević, au Times of Israel le 5 août. La veille, Vucić déclarait dans un discours à Belgrade que « Hitler voulait un monde sans Juifs ; la Croatie et sa politique voulait une Croatie sans Serbes ».

Néanmoins, Sabadoš a déclaré que les relations de la Serbie avec Israël restent très fortes en raison du taux élevé d’émigration vers l’Etat juif, et que tous les enfants juifs participent à des voyages gratuits Taglit-Birthright là-bas. Cette situation peut, par inadvertance, contribuer au rétrécissement graduel de la communauté.

« Tout le monde a de la famille en Israël », a dit Sabadoš, dont la propre famille vit à Beer Sheva et à Eilat. « Nous avons aussi beaucoup d’entreprises de construction israéliennes ici, et pour les offices du Shabbat, nous avons toujours un minyan [quorum de dix hommes] – pas de problème à ce propos ».

La maison du Hummus « Tel Aviv », propriété d’un Israélien, attire les touristes le long de la rue Carice Milice de Belgrade en juin 2018. (Larry Luxner/Times of Israel)

Pourtant, le taux de mariages mixtes de la communauté juive serbe dépasse 90 %, presque personne ne respecte la casheroute et la dernière bar-mitzvah a eu lieu il y a cinq ans. Le seul endroit où les Juifs sont de plus en plus nombreux sont les cimetières de la Serbie.

« Il y a beaucoup de cimetières, et je ne sais pas quoi en faire », se lamente Sabadoš, qui a un fils à Prague et un autre à Londres.

« Nous vieillissons de plus en plus. Les jeunes partent en Israël, en Allemagne, en France ou en Angleterre. C’est triste, parce que je ne peux leur donner aucune raison de rester ».

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