Dans « Sublet » d’Eytan Fox, le Tel Aviv gay est le décor d’un choc générationnel
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Dans « Sublet » d’Eytan Fox, le Tel Aviv gay est le décor d’un choc générationnel

Deux hommes gays, l'un Américain d'un certain âge, l'autre jeune et arrogant Sabra, explorent Tel Aviv dans le dernier film du réalisateur israélien, bientôt sur les écrans

  • Niv Nissim, à gauche, joue le rôle de Tomer et John Benjamin Hickey, à droite, celui de Michael dans "Sublet" d'Eytan Fox. (Daniel Miller)
    Niv Nissim, à gauche, joue le rôle de Tomer et John Benjamin Hickey, à droite, celui de Michael dans "Sublet" d'Eytan Fox. (Daniel Miller)
  • Le réalisateur israélien Eytan Fox (Courtoisie)
    Le réalisateur israélien Eytan Fox (Courtoisie)
  • John Benjamin Hickey, à gauche, joue le rôle de Michael et Niv Nissim, à droite, celui de Tomer dans "Sublet" d'Eytan Fox. (Daniel Miller)
    John Benjamin Hickey, à gauche, joue le rôle de Michael et Niv Nissim, à droite, celui de Tomer dans "Sublet" d'Eytan Fox. (Daniel Miller)

NEW YORK – S’il y a bien une chose qui se vérifie dans le monde entier, c’est qu’on ne peut pas vraiment comprendre une ville sans connaître les gens qui y vivent.

Heureusement pour Michael, un écrivain voyageur d’âge moyen campé par l’acteur américain John Benjamin Hickey, ses projets prennent une tournure typiquement israélienne lorsqu’il atterrit à Tel Aviv pour un tour d’horizon de cinq jours. Tomer, le jeune artiste joué par Niv Nissim, qui sous-loue un appartement à Michael, se trompe dans les dates, initiant ce qui devient un échange bref mais très sincère entre les deux hommes dans le nouveau film d’Eytan Fox, « Sublet ».

Actuellement à l’affiche dans certaines villes d’Amérique du Nord et disponible à la location via la vidéo à la demande à partir du 9 juillet, « Sublet » examine le fascinant fossé générationnel entre ces deux hommes juifs laïcs homosexuels. Il constitue également une excellente campagne publicitaire pour prendre le prochain vol disponible vers l’aéroport Ben Gurion et se rendre sur les plages avec un grand verre de jus de grenade fraîchement pressé.

Je me suis entretenu avec Fox, à l’origine des très appréciés « Yossi & Jagger », « The Bubble » et « Cupcakes », via Zoom depuis sa maison de Tel Aviv, alors que la première de « Sublet » avait lieu à New York.

Malgré le décalage horaire, l’exubérance, l’énergie et l’amabilité de Fox sautaient aux yeux sur l’écran de mon ordinateur portable – ce qui n’est pas vraiment une surprise après avoir visionné ce film rempli de joie. J’ai également remarqué qu’il était assis devant ce qui semblait être la plus grande collection de disques que j’aie jamais vue en dehors d’un disquaire. Vous trouverez ci-dessous une transcription éditée de notre conversation.

The Times of Israël : Wow, c’est un sacré mur de CD derrière vous !

Eytan Fox : Mon partenaire, Gal Uchovksy, est critique musical. Nous avons tout : classique, vieille musique israélienne, hip-hop, années 70, 80, 90, tout ce que vous voulez. Ce n’est qu’un tiers de ce que nous avions avant, car qui a besoin de CD de nos jours, n’est-ce pas ? Ce sont ceux qu’il ne pouvait pas stocker.

J’ai aussi abandonné la plupart de mes CD pour le numérique. Les temps changent. Et c’est aussi en grande partie le sujet de votre film, d’une certaine manière. Apprendre à s’adapter.

Oui. Ou peut-être pas ! Peut-être en disant : « C’est votre vie, les jeunes, faites votre truc, et laissez-nous faire le nôtre. Laissez-nous vivre nos vies comme nous les connaissons et les aimons. » C’est un mélange.

Michael, le plus âgé, et Tomer, le plus jeune, se rencontrent et apprennent à mieux se comprendre grâce à travers leur échange. Et peut-être qu’à cause de cette rencontre, ils se comprennent mieux eux-mêmes. Nous, dans le public, sommes témoins du conflit, les vieux contre les jeunes, être gay dans les années 80 et 90 contre être gay en 2020.

Le réalisateur israélien Eytan Fox

J’ai l’impression qu’il n’y a finalement pas tellement de jugement entre eux, même s’il y a de la confusion.

C’est progressif. Je veux dire, le film… ne [se déroule] que sur cinq jours, mais au début, Tomer fait un peu le con. On a eu des premiers extraits où le public disait : « On n’aime pas le jeune ». Il était trop agressif.

Je voulais capturer cet Israélien typique, arrogant, qui sait tout, mais qui, à l’intérieur, est chaleureux et affectueux, ce qui, à mon avis, est très spécifique des jeunes Israéliens. Les « épines des Sabras » qui peuvent sembler agressifs et bruyants, mais qui, au fond, se soucient énormément de leur famille et de leur communauté.

J’aime la fierté de Tomer pour son quartier, la façon dont il exige que Michael se débarrasse du guide du Routard.

Quand je me promène dans la rue, si je vois un touriste avec un plan sur son téléphone, je m’arrête et je lui dis : « Comment puis-je vous aider ? Je peux vous accompagner ? » Puis je me dis : « Pourquoi est-ce que je fais ça ? Ce n’est pas moi ! Je ne suis pas habituellement ce genre de personne serviable ! »

Mais c’est parce que je veux qu’ils aiment Tel Aviv. C’est tellement important pour moi. Tomer le dit aussi : « Je veux qu’ils tombent amoureux de nous. Je veux qu’ils ne nous détestent pas ! »

Il y a eu tellement de critiques contre Israël. Et il est important de dire : « Nous sommes le bon Israël. Je suis le bon Israël. » Regardez au-delà des mauvais politiciens et des mauvais rabbins. Regardez le Tel Aviv laïc, nous sommes merveilleux, nous voulons la paix, nous voulons de bonnes relations avec nos voisins.

À ce propos, j’habite à New York et je travaille dans les médias. Pour nombre de mes collègues, toute suggestion de « bon Israël » ne passe pas. Un film comme « Sublet » – qui passerait très bien à Indianapolis, à Sydney ou ailleurs – si vous dites à ces personnes de le voir, elles diront : « Oh, c’est juste du « pinkwashing » d’Israël ». Je suis sûr que vous connaissez ce terme.

Bien sûr, et je le connais depuis des années et des années. C’est une véritable crainte pour nous maintenant, que les gens disent : « Je ne verrai aucun film israélien, point final. » Il peut s’agir du film israélien le plus à gauche et le plus pro-palestinien jamais réalisé, certains disent qu’ils boycotteront quand même.

On m’a accusé de faire partie d’un système de « pinkwashing ». Et peut-être que c’est le cas. Peut-être que mon travail a été utilisé par des représentants du gouvernement ou des politiciens israéliens pour créer le sentiment qu’Israël est merveilleux et progressiste avec sa communauté LGBT. C’est peut-être vraiment le cas.

Mais cela n’enlève rien au fait que la situation de la communauté LGBT d’Israël est fantastique.

La situation de la communauté LGBT d’Israël est fantastique

Nous sommes si bien acceptés par la société israélienne maintenant. Cela a pris du temps. Cela a commencé à Tel Aviv, puis s’est étendu à d’autres régions du pays. Mon partenaire Gal a lancé un mouvement de jeunesse LGBT, et il est présent partout. Il a des succursales dans des villages arabes et dans une communauté religieuse de Jérusalem. Je ne connais pas beaucoup d’autres endroits dans le monde où cela existe.

Avec les réseaux sociaux et Internet, ce qui n’existait qu’à Tel Aviv se voit maintenant partout. Vous n’avez plus besoin de dire : « il faut que je déménage à Tel Aviv. » Nous avons des communautés à Afula, à Jérusalem, dans le désert. Là où il n’y a pas de groupe de jeunes, nous en créerons un.

C’est amusant que vous mentionniez la technologie, qui a clairement ses avantages, comme vous venez de le décrire. Le principe d’un artiste fauché qui gagne un peu d’argent en sous-louant son appartement via une application est à l’origine de tout ce film. Mais votre film a certainement une vision, disons, nuancée des applications de rencontre.

Je dois tempérer ma critique des jeunes gays et de leur vie avec les applications de rencontre. Ce n’est vraiment pas moi ou mon monde. Si j’étais un jeune gay qui devait utiliser Grindr, je trouverais cela très difficile. Je ne sais pas comment les jeunes font, franchement. Mais c’est parce que je suis plus vieux !

Michael dit même : « C’est quoi ce système pour rencontrer des gens, c’est comme commander une pizza », et Tomer répond : « Un système très facile ». Pas de drame, hein ?

Et Michael essaie d’en faire partie – mais il n’y arrive pas, il trouve ça offensant. Mais ce n’est pas mon avis, j’essaie juste de le comprendre. Beaucoup de jeunes gens trouvent le bonheur en vivant leur vie de cette façon. Le bonheur n’est peut-être pas forcément lié à des relations de longue durée. Le plus important est de trouver le bonheur partout où l’on peut.

Le bonheur n’est peut-être pas forcément lié à des relations de longue durée

L’un des autres grands moments ne concerne pas seulement la différence d’âge, mais aussi la différence entre Israël et la diaspora, lorsque la jeune danseuse dit qu’elle va à Berlin. Beaucoup savent qu’il existe là-bas une énorme communauté d’expatriés israéliens, mais Michael n’en tient pas compte et semble choqué parce que, vous savez, « l’Allemagne ?! ». Ce que j’aime, c’est que les jeunes n’ont même pas l’énergie d’expliquer. Ils se contentent de rire gentiment de lui.

C’est incroyable, n’est-ce pas ? Je pense parfois que les jeunes semblent si peu conscients des enjeux profonds de cette situation étrange. Partir en Allemagne, là où la Shoah a commencé. Quand je dis ça, les gens me regardent en disant : « De quoi tu parles ? Mon Dieu, tu es vieux ! »

Je pense toujours qu’il y a quelque chose à ce sujet que les gens répriment ou nient peut-être. Néanmoins, il est formidable que cette relation réparée, spéciale, se construise entre Israéliens et Allemands. C’est une bonne chose, et c’est une bonne chose que les jeunes Israéliens me regardent en disant : « De quoi parlez-vous ? ».

En ce qui concerne le fossé avec les Juifs américains, c’est parfois vrai. Les Juifs américains viennent ici et peuvent être choqués, même par les blagues. L’humour au sujet de la Shoah est quelque chose qui surprend les Américains. Ou même simplement la perception qu’ont les Américains de la façon dont les Israéliens devraient pratiquer le judaïsme.

Je vais vous raconter une histoire. Il y a des années, j’étais à la cinémathèque de Jérusalem, dirigée à l’époque par une femme extraordinaire nommée Lia Van Leer. Elle organisait un événement pour les femmes américaines de Hadassah, le groupe qui collecte des fonds pour les hôpitaux. Elle a organisé une projection de mon premier film intitulé « Song of the Siren« . C’était en 1994. Le film est une comédie romantique entre une jeune femme et quatre hommes différents pendant la guerre du Golfe. Oh, et au fait, l’une des stars du film se trouve être Yair Lapid, qui deviendra un jour notre Premier ministre. Il était un mannequin/acteur très sexy à l’époque.

Nous ne sommes pas seulement des saintes qui ne s’intéressent qu’à notre histoire juive. Nous avons nos vies. Nous sortons, nous faisons du shopping, nous faisons l’amour, nous buvons des cocktails, il n’y a pas que la prière.

Bref, ces femmes sont venues à Jérusalem pour parler du judaïsme et faire des dons, et elles ont vu ce film et se sont tournées vers Lia Van Leer, cette femme importante et élégante, et lui ont dit : « Pourquoi nous montrez-vous ce film ? Est-ce ainsi qu’une femme juive doit se comporter ? Où sont ses valeurs ? Où est son judaïsme ? Elle batifole avec tous ces hommes ! »

Et Lia les a remis à leur place. Elle a dit que c’est ce que nous sommes. Nous ne sommes pas seulement des saintes qui ne s’intéressent qu’à notre histoire juive. Nous avons nos vies. Nous sortons, nous faisons du shopping, nous faisons l’amour, nous buvons des cocktails, il n’y a pas que la prière.

Pour moi, c’était un moment incroyable qui a montré ce que certains Juifs attendent d’Israël.

John Benjamin Hickey joue le rôle de Michael dans « Sublet » d’Eytan Fox. (Daniel Miller)

Il y a certainement des juifs qui attendent de venir en Israël toute leur vie, et quand ils arrivent, tout ne correspond pas à ce qu’ils avaient en tête. Mais on peut peut-être dire la même chose des Italo-Américains qui vont à Rome.

Oui. Mais nous avons tellement d’aspects spécifiques supplémentaires qui entrent en jeu. La Shoah. L’antisémitisme. Pour les Italiens ? Ils vont sdisputer à propos de nourriture, peut-être.

Il y a tellement de bonne nourriture israélienne dans ce film. Que recherchez vous dans un verre de jus de grenade ?

Il y a tellement d’excellents stands de jus à Tel Aviv maintenant. Je recherche un produit provenant d’un bon agriculteur, mais aussi un grand sourire de la part du serveur. Regardez comment j’ai vérifié ma chemise blanche – vous dites jus de grenade, je vérifie automatiquement qu’il n’y a pas de taches.

John Benjamin Hickey, à gauche, joue le rôle de Michael et Niv Nissim, à droite, celui de Tomer dans « Sublet » d’Eytan Fox. (Daniel Miller)

En parlant de chemises, il faut que je vous pose la question : le personnage de la danseuse porte un tee-shirt du Stone Mountain Park dans l’État de Géorgie. Je n’y suis jamais allé, mais je connais cet endroit parce que des amis qui ont grandi dans le Sud se plaignaient d’y être allés quand ils étaient enfants. Il y a cette énorme sculpture des généraux de la guerre de Sécession et un show de lumière laser de mauvais goût. C’est quoi cette histoire ?

Les jeunes du monde entier sont connectés les uns aux autres. Ils vont sur Internet et commandent un « tee-shirt cool », même s’ils ne connaissent pas sa signification. Ils aiment son apparence. Ont-ils une histoire avec ce tee-shirt ou ce qu’il représente ? Non ! Ca, c’est une question de vieux ! C’est juste cool ! L’image est cool et le logo est cool.

J’ai demandé aux stylistes du film ce qu’ils en pensaient. J’ai demandé : « Qu’est-ce que ça veut dire ? » Ils ont répondu : « Eytan, tu es tellement lourd. » Je ne sais pas si c’est le bon mot en anglais, mais ils m’ont dit que tout ne devait pas forcément signifier quelque chose. Ça veut dire que c’est un méli-mélo. Elle a une jupe indienne, et ce tee-shirt cool, elle rajoute une autre pièce au mix, et c’est comme ça qu’elle s’habille.

J’ai dit ok. J’ai pris la responsabilité de la garde-robe de Michael. Des chemises bleu clair boutonnées de J. Crew ou Banana Republic, avec des pantalons chinos. Et c’est tout ce qu’il portera parce que c’est ce que je connais. Les jeunes peuvent s’occuper du reste. C’est ça, l’échange.

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