Dans un kibboutz proche de Gaza, le « retour à la normale » n’existe pas
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Dans un kibboutz proche de Gaza, le « retour à la normale » n’existe pas

Les résidents de Nahal Oz disent avoir conscience que la prochaine série de violences n'est qu'une affaire de temps - mais ajoutent ne pas pouvoir imaginer où vivre ailleurs

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Don Salman dans son habitation du kibboutz  Nahal Oz, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)
Don Salman dans son habitation du kibboutz Nahal Oz, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

KIBBOUTZ NAHAL OZ — Après 48 heures de tirs de roquettes non-stop, la majorité des Israéliens de tout le pays ont pu reprendre une vie normale, jeudi matin, lorsque les responsables ont commencé à confirmer qu’un cessez-le-feu avait été conclu entre l’Etat juif et le groupe terroriste du Jihad palestinien à Gaza.

A Nahal Oz, malgré tout, à seulement quelques centaines de mètres de la frontière avec Gaza, la « normalité » reste un terme relatif. Les rues du kibboutz restent majoritairement désertes, un grand nombre des familles ayant fui vers le nord pendant les combats n’étant pas encore revenues et l’entrée même dans la ville représentant en soi un défi.

Au cours des deux jours d’affrontements, les sirènes ont été presque constantes à Nahal Oz, cible fréquente de tirs de mortiers et de roquettes.

Elles se sont ensuite soudainement arrêtées.

« On ne peut pas revenir à la normale si rapidement. C’est impossible de faire un virage à 180 degrés comme ça », dit le porte-parole du kibboutz, Daniel Rahamim. « En plus, on fait un retour à la normale dans un contexte qui ne l’est pas parce qu’on sait très bien que cette tranquillité n’est que temporaire. »

Le Kibboutz Nahal Oz, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

La fragilité du cessez-le-feu a été clairement établie pendant la journée à plusieurs reprises – les terroristes de Gaza lançant des roquettes de manière sporadique en direction de l’Etat juif.

A Netivot, une femme s’exprimait sur la chaîne Kan, juste avant 11 hures du matin, sur sa foi en Dieu et sur sa certitude que le gouvernement ferait tout ce qu’il pourrait pour améliorer la situation sécuritaire au sein de sa communauté quand une sirène avait commencé son long cri, en arrière fond. Alors qu’elle demandant à ses enfants, pressante, d’entrer à l’intérieur, faisant de son mieux pour les calmer entre crises de larmes et hurlements, son téléphone s’était déconnecté.

Mais l’alerte rouge avait continué et l’auteur de ces lignes, qui circulait à ce moment-là dans la ville, avait réalisé que la sirène ne venait pas seulement de la radio. Je me suis donc rapidement arrêté et me suis immobilisé au sol, à côté du véhicule.

Alors que le commandement intérieur prend encore des précautions concernant la possibilité de tirs de missiles anti-chars depuis la bande, la route principale qui mène au kibboutz reste en grande partie fermée. Seuls les résidents sont autorisés à y entrer.

Le Kibboutz Nahal Oz, le 4 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Un détour par le biais d’une route mal pavée, qui s’étend le long des champs de bananes et des exploitations d’avocats de la communauté, me permet d’accéder à l’entrée arrière du kibboutz.

Rahamim, le porte-parole, est le seul à se trouver à l’extérieur. Le kibboutz paraît pratiquement désert.

Le porte-parole m’explique qu’approximativement 30 familles sont parties depuis le début de la dernière série de violences, qui a commencé après l’assassinat ciblé, par l’armée israélienne, du terroriste Baha Abu al-Ata, haut-commandant du Jihad islamique palestinien, aux premières heures de la matinée de mardi. En riposte, environ 450 roquettes ont été lancées en direction d’Israël mardi et mercredi, des douzaines déclenchant les sirènes à Nahal Oz.

Le porte-parole du Kibboutz Nahal Oz, Daniel Rahamim, aux abords de son habitation, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

« Nous encourageons les gens à partir s’ils le veulent. Ce n’est pas nécessaire qu’il y ait des enfants ici. Ça ressemble à un champ de bataille », admet Rahamim.

Le porte-parole, âgé de 65 ans, dit que les responsables du kibboutz s’étaient préparés à un départ plus organisé de la majorité des 350 familles qui restent vers le kibboutz Mishmar Haemek, dans le nord, mais que l’annonce du cessez-le-feu a changé les choses.

Et pourtant, les rues et les trottoirs sont déserts. Le seul bruit audible est celui du pépiement occasionnel d’un oiseau.

Pas d’école, pas de règles

Des petits vélos et des trottinettes restent, intacts, devant les maisons. Les enfants, ici, se trouvent encore dans les abris antiaériens de leurs familles.

Le Kibboutz Nahal Oz, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

La quasi-totalité des maisons disposent d’un beau jardin mais qui a eu le temps, au cours des dernières quarante-huit heures, de ramasser les oranges et les citrons verts qui sont tombés au sol ?

La routine à laquelle les Israéliens du reste du pays ont eu le luxe de retourner n’a pas encore repris son cours pour les résidents de Nahal Oz.

« Personne ici ne demande s’il y aura une prochaine série de violences. La question, c’est simplement de savoir quand », dit Rahamim.

Pour Tom Oren-Denenberg, c’est la journée qui suit le retour temporaire au calme qui est la plus difficile – « parce qu’on vient de traverser un enfer de quarante-huit heures et qu’on se demande : ‘Mais pourquoi tout ça ?’, » explique-t-il.

« Si on avait trouvé une sorte d’accord qui puisse garantir un calme à long-terme, je serais le premier à aller serrer la main du Premier ministre. Mais là, tout ce qu’on a fait, c’est éliminer un terroriste qui peut facilement être remplacé. Ça ne peut pas être un objectif en soi », clame-t-il.

Un véhicule militaire israélien bloque une route près de Nahal Oz, à la frontière d’Israël avec Gaza, dans le sud du pays, le 25 mars 2019 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Il est 14 heures, mais ce père d’un enfant, âgé de 44 ans, est le seul membre de sa famille à être réveillé. Son épouse et sa fille se trouvent encore dans l’abri antiaérien et elles dorment après une nuit sans repos, hachée par le retentissement des alertes rouges.

« Ma fille a seulement cinq ans alors tout ça, c’est une sorte d’aventure pour elle », explique Oren-Denenberg. « Il n’y a pas d’école et il n’y a plus de règles. On ne peut pas lui dire : ‘Seulement encore trente minutes d’écran’ : que peut-elle faire d’autre dans l’abri ? »

Reprendre un rythme de sommeil représente également un défi pour la famille, ce qui explique également, à ses yeux, que le retour à la normale ne peut pas être instantané.

« Ça prend deux jours. Heureusement, on a le week-end pour récupérer », dit-il. « On est au pic de vigilance pendant tout le temps des sirènes et des explosions mais quand le calme finit par revenir, alors c’est l’épuisement qui reprend le dessus. »

Tom Oren-Denenberg aux abords de son habitation, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

S’il dit comprendre que les familles ayant des enfants plus jeunes préfèrent partir et se réfugier ailleurs face aux violences, Oren-Denenberg estime que partir serait plus difficile, pour lui, que de rester.

« Vivre à distance ce qui est en train de se passer serait bien pire. En plus, je me sens en sécurité ici », explique Oren-Denenberg.

Histoire pacifiste

Quand je lui demande comment il parvient à garder espoir face à une réalité si sombre, Rahamim affirme conserver l’espoir que le gouvernement trouvera, un jour, une solution diplomatique à un conflit qui, selon lui, ne peut se résoudre en utilisant des moyens militaires.

L’homme de 65 ans ne cache pas ses penchants politiques pacifistes et les lie à l’histoire même du Kibboutz.

Le Kibboutz Nahal Oz, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Nahal Oz a été la première de nombreuses communautés à être établies par des membres des brigades d’infanterie Nahal. Le kibboutz a été fondé en 1951 et il a bénéficié de l’attention nationale cinq ans plus tard, quand son coordinateur à la sécurité, Roi Rotberg, a été brutalement assassiné dans une embuscade tendue par des Palestiniens de Gaza qui s’étaient infiltrés sur le territoire, alors qu’il patrouillait dans le secteur.

Le chef d’Etat-major de l’époque, Moshe Dayan, avait prononcé son éloge funèbre, faisant un discours brutalement pessimiste sur l’éternelle nécessité pour Israël de vivre sous la coupe de l’épée, face à un ennemi vicieux attendant le moment où « notre tranquillité aveugle notre vigilance ».

Selon Rahamim, certains résidents du kibboutz avaient pris les propos de Dayan comme une offense faite à Rotberg et aux autres membres de leur mouvement, croyant que le chef de l’armée israélienne suggérait qu’ils avaient fait preuve de naïveté en baissant leur garde face à leurs voisins arabes. Dayan avait ultérieurement présenté ses excuses, assurant que telle n’était pas son intention.

« Regardez 20 ans après et voyez la transformation subie par Dayan », dit Rahamim avec excitation alors que nous prenons place dans son salon. Le géant militaire qui avait dit aux résidents de Nahal Oz qu’être éternellement préparé à se battre était « l’ordonnance de leur génération » devait jouer un rôle central dans le traité de paix conclu avec l’Egypte, en 1979, pensant qu’échanger des terres était nécessaire pour la réconciliation avec les voisins d’Israël.

Hommage de Moshe Dayan à Roi Rotberg, au kibboutz Nahal Oz, le 28 avril 1956. (Crédit : archives de l’armée israélienne)

« Je raconte ça à tous ceux qui viennent ici parce que ça fait partie de notre héritage », explique Rahamim qui s’est installé à Nahal Oz, il y a 44 ans.

Ce sentiment pacifiste persiste encore à ce jour – plus de 77% des résidents ont voté pour des formations de centre-gauche lors du scrutin du mois de septembre. Ce qui ne signifie pas toutefois que la constitution politique de Nahal Oz soit homogène.

« Nous cessons. Ils ouvrent le feu »

Don et Elinore Salman disent faire partie d’une poignée de résidents pensant différemment – ils semblent considérer les violences à Gaza comme cet élément inévitable que Dayan avait évoqué dans le passé.

« Il y a seulement deux manières de mettre un terme à cela : Soit nous sommes éliminés, soit ils sont éliminés », dit Don.

La piscine vide du Kibbutz Nahal Oz, alors que les terroristes du Hamas continuent à lancer des roquettes en Israël, le 10 août 2014 (Crédit : Edi Israel/Flash90)

Réfléchissant sur les tirs de roquettes de la matinée à Nétivot, Elinore déclare que « ce n’est pas un cessez-le-feu. Nous cessons, ils ouvrent le feu. »

« C’est comme dans le film « Un jour sans fin ». Vous vous réveillez et tout ça recommence, encore et encore », déplore Don.

« Nos enfants nous supplient de partir à cause de ce qu’il se passe ici, mais nous sommes ici chez nous et nous ne voulons pas », ajoute Elinore.

Don clame que partir de Nahal Oz en voiture pourrait bien être plus dangereux qu’y rester. Il évoque les tirs de roquettes de mardi qui ont manqué de peu une voiture en circulation aux abords de Gan Yavne.

« On prend cette route en permanence », explique-t-il.

Elinore est assise sur son canapé, tentant de calmer son chien qui ne cesse d’aboyer.

Le Kibboutz Nahal Oz, le 14 novembre 2019 (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

« Ces deniers jours ont rendu Lucky vraiment fou. Il tremble, il marche en faisant des cercles, il va à l’abri antiaérien. Le vétérinaire lui a donné une pilule pour le calmer », dit-elle.

« Je n’ai pas peur pour moi, j’ai peur pour mon chien », ajoute-t-elle.

Cela fait 49 ans que la famille Salman vit à Nahal Oz après avoir fait son Alyah depuis Denver.

« Nous nous y sommes immédiatement sentis chez nous. Les gens sont sympathiques, ils viennent toujours voir si tout va bien. Parfois un peu trop », s’amuse Elinore.

Rahamim dit que le développement de Nahal Oz, qui a compté 150 familles en plus au cours des cinq dernières années, n’est pas un élément tangible.

Une pancarte ‘Paix’ est pendue dans un champ près de Nahal Oz, à la frontière avec Gaza, alors que des milliers de Palestiniens manifestent près de la frontière avec Israël, le 6 avril 2018 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

« Les nouvelles familles nous disent que lorsqu’elles franchissent l’entrée du kibboutz, elles se sentent immédiatement chez elle. Il y a quelque chose dans l’air qui transmet un sentiment de chaleur et d’appartenance. Nous ne savons pas nous-mêmes de quoi il s’agit, nous sommes ici depuis si longtemps », dit Rahamim en faisant référence aux habitants de Nahal Oz plus âgés.

C’est peut-être à cause de ce sentiment que Rahamim, Oren-Denenberg et le couple Salman clament qu’ils ne pourraient jamais réfléchir à s’en aller.

« Ici, la vie a du sens », explique Rahamim. « C’est le sionisme. Et il n’y a rien de mal à ça ».

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