De « l’intérêt national » pour l’élu allemand derrière l’interdiction du Hezbollah
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Interview

De « l’intérêt national » pour l’élu allemand derrière l’interdiction du Hezbollah

"On ne peut pas interdire des gens ou des idées. Mais nous pouvons leur compliquer les choses", estime le rapporteur de la résolution exigeant l'interdiction du Hezbollah

Raphael Ahren est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Le parlementaire allemand Benjamin Strasser devant le bâtiment du Reichstag à Berlin, en 2019. (Crédit : Tanja Ruetz)
Le parlementaire allemand Benjamin Strasser devant le bâtiment du Reichstag à Berlin, en 2019. (Crédit : Tanja Ruetz)

BERLIN — Le député Benjamin Strasser se consacre généralement aux questions de politique intérieure. Mais jeudi, l’élu de 32 ans a joué un rôle essentiel dans une démarche qui pourrait éveiller l’intérêt hors des frontières du pays, le Bundestag ayant voté en faveur d’une résolution qu’il a rédigée et qui appelle le gouvernement berlinois à interdire les activités de l’organisation terroriste du Hezbollah.

Animée par une passion quasi religieuse de la défense de l’État juif, Benjamin Strasser a négocié auprès des deux partis de la coalition au pouvoir jusqu’à ce qu’ils acceptent de soutenir son texte.

« Je suis fier que nous ayons désormais une résolution commune aux partis de la coalition et au FDP », a-t-il commenté, faisant référence à son parti libéral Freie Demokratische Partei, qui détient actuellement 80 des 709 sièges du Bundestag.

« C’est la protection d’Israël et de la communauté juive d’Allemagne qui est au centre de notre démarche », a-t-il fait savoir au Times of Israel lors d’un entretien accordé dans son bureau au Bundestag dans la capitale allemande.

Des combattants du Hezbollah brandissent des drapeaux lors d’une commémoration de Sheik Abbas al-Mousawi, leader du mouvement été tué dans une frappe aérienne israélienne en 1992, dans le village de Tefahta, dans le sud du Liban, le 13 février 2016. (Crédit : Mohammed Zaatari/AP)

Aujourd’hui, le gouvernement de la chancelière Angela Merkel reconnaît « l’aile armée » du Hezbollah comme une entité terroriste, mais continue de considérer sa « branche politique » comme légitime.

Comme la plupart des États européens, l’Allemagne rechigne à interdire le groupe libanais soutenu par l’Iran dans son intégralité, craignant que cela puisse nuire aux relations diplomatiques de Berlin avec Beyrouth.

La résolution non contraignante adoptée jeudi à une large majorité appelle le gouvernement à « décréter l’interdiction de l’activité du Hezbollah afin de ne tolérer aucune activité des représentants de l’organisation en Allemagne, qui est contraire au principe de compréhension
internationale ». Elle l’enjoint également à renoncer à la distinction qu’il opère actuellement entre les ailes armée et politique du groupe chiite libanais.

Benjamin Strasser, qui a fait son entrée au Parlement il y a un petit peu plus de deux ans, s’est dit conscient des risques posés par l’interdiction du Hezbollah, mais a finalement décidé que c’était dans le meilleur intérêt de son pays.

« Il faut se demander en quoi les idées bien intentionnées sont efficaces et en quoi elles peuvent s’avérer plus nuisibles qu’autre chose », a-t-il indiqué. « Nous avons donc rencontrer les représentants du ministère des Affaires étrangères, des services de renseignement intérieur du BND et d’autres pour explorer les pour et les contre. Nous en avons conclu qu’une telle interdiction serait sensée en Allemagne ».

Défilé lors de la Journée Al-Qods à Berlin, 2014. (CC BY-SA Denis Barthel, Wikimedia Commons)

Le Times of Israel a rencontré le jeune parlementaire en marge du Forum stratégique Allemagne-Israël à Berlin la semaine dernière, une conférence d’une demi-journée promouvant un des échanges ouverts entre les experts et officiels des deux pays impliqués dans les secteurs de la sécurité nationale et la politique étrangère.

Membre de la Commission des Affaires intérieures du Bundestag, Benjamin Strasser est chargé des questions liées à « la sécurité intérieure de la communauté et des droits civiques de chacun », d’après le site internet de la chambre basse du Parlement allemand.

Depuis le tout début de son mandat, il se concentre sur le besoin de réformer les politiques de sécurité intérieure de son pays, y compris du sujet sensible du sort des combattants allemands de l’État islamique.

Dans ce contexte, il a chapeauté les efforts visant à proscrire le Hezbollah — pas seulement en Allemagne, mais dans toute l’Europe.

« Il est important de classer le Hezbollah dans son intégralité comme une organisation terroriste dans l’ensemble de l’UE », estime-t-il. « Nous avons appelé le gouvernement allemand à mener ces discussions à cet égard, notamment sachant que le Royaume-Uni a récemment modifié la position initiale européenne consistant à reconnaître uniquement la prétendue branche militaire de l’organisation comme terroriste ».

« Le Hezbollah poursuit ses tentatives visant à déstabiliser la situation fragile au Proche-Orient », avait déclaré en février le ministre de l’Intérieur britannique, Sajid Javid, dans un communiqué faisant suite à l’interdiction par le Royaume-Uni de l’organisation dans son ensemble.

« Nous ne pouvons plus faire de distinction entre leur aile militaire, déjà interdite, et le parti politique. Pour cette raison, nous avons pris la décision d’interdire le groupe dans sa totalité », a-t-il ajouté.

Le parlementaire allemand Benjamin Strasser s’exprimant lors d’un débat au Bundestag sur le Hezbollah, le 6 juin 2019 (Autorisation : Bundestag.de)

Depuis des années, la France est perçue comme le principal obstacle à une interdiction européenne, mais Benjamin Strasser a indiqué voir certains « signaux » émanant de Paris selon lesquels elle pourrait changer de position.

« Notre objectif ultime est de faire en sorte que le gouvernement entame des discussions [sur l’interdiction du Hezbollah] au niveau de l’UE, possiblement en plus d’une interdiction nationale des activités du Hezbollah », a-t-il fait savoir. « J’espère que nous pourrons parvenir à une situation où les opérations du Hezbollah en Allemagne et en Europe sont proscrites ».

La distinction entre les branches politique et militaire du Hezbollah a toujours été « artificielle », destinée à entraîner la France à accepter une interdiction partielle tout en continuant de coopérer avec l’autre partie, explique Benjamin Strasser. « Mais cela n’est, évidement, pas fondée sur la réalité. Le Hezbollah a déclaré lui-même qu’il s’agit d’une seule et même entité et ne dispose pas de branches distinctes ».

La résolution de jeudi, a-t-il souligné, « constitue principalement une mesure de politique intérieure allemande destinée à empêcher les activités criminelles du Hezbollah et l’antisémitisme qu’il répand sur le sol allemand ».

Des manifestantes avec des photographies de Hassan Nasrallah,le chef du Hezbollah, pendant la manifestation Al-Quds à Berlin, le 25 juillet 2014. (Crédit : Micki Weinberg)

Citant les données des services de renseignement allemands, le parlementaire indique que 1 000 membres du Hezbollah résidaient actuellement dans le pays aujourd’hui. « D’un point de vue logistique, il n’est pas facile d’évaluer la situation, car le Hezbollah n’est évidemment pas une organisation enregistrée. Il utilise des groupes écrans ou des hommes de paille qui se livrent à des activités criminelles telles que la prostitution, le blanchiment d’argent et le trafic de drogues et reversent de l’argent à l’organisation-mère ».

Dans le même temps, il n’est pas difficile de prouver qu’environ 20 % de l’argent généré par les cellules du Hezbollah en Allemagne atterrit dans les poches du groupe principal au Liban, selon lui. « C’est pourquoi l’Allemagne est un site important de transfert pour le Hezbollah ».

Il reconnaît que sa résolution ne résoudra pas tous les problèmes, mais il s’agit d’une première étape essentielle, selon lui.

« Une interdiction ne fait pas disparaître automatiquement des gens. On ne peut pas interdire des gens ou des idées. C’est une illusion. Mais nous pouvons compliquer les choses pour les gens. On peut plus facilement défaire leur infrastructure. On peut mieux traduire en justice les personnes ou groupes affilies au Hezbollah ».

Dans une démocratie fondée sur l’État de droit, bannir une organisation doit toujours relever du dernier ressort, ajoute celui dont le parti est connu pour défendre des positions économiques libérales classiques ainsi que les libertés individuelles.

Un homme place un drapeau du Hezbollah dans le parc du « Jardin d’Iran » dans le village libanais de Maroun al-Ras le 1er septembre 2019, alors que des incendies se déclarent du côté libanais de la frontière après un échange de feu avec Israël. (Mahmoud Zayyat/AFP)

« Mais cela ne veut pas dire que nous devons tolérer l’intolérance et l’antisémitisme. Nous, Allemands, avons une responsabilité à part à l’égard de l’État d’Israël — pas seulement en raison de notre histoire, mais également du fait de notre intérêt à soutenir la seule démocratie du Moyen-Orient, qui est très proche de notre conception d’une démocratie occidentale ».

Protéger Israël des attaques émanant du Liban ou de l’Iran n’est pas seulement un impératif à cause du sombre passé de l’Allemagne, ajoute-t-il, « mais car cela est également dans notre intérêt national de combattre les organisations clairement antisémites ».

« J’ai vite découvert que ce conflit ne relève pas du tout noir ou tout blanc »

Benjamin Straser est né à Weingarten, une ville aux confins de l’Autriche et de la Suisse. Catholique pratiquant, il a toujours été bienveillant à l’égard de l’État juif, mais explique qu’il est devenu un « fervent défenseur » d’Israël après une visite du pays de 10 jours en 2012.

« J’ai rencontré des gens très ouverts — Tel Aviv, par exemple, est une ville vivante, animée, progressiste et tolérante », s’est-il souvenu. « Une telle diversité dans un seul et même pays, avec Mea Shearim [un quartier ultra-orthodoxe de Jérusalem] et le défilé de la Gay Pride, m’a beaucoup impressionné.

À Hébron, Benjamin Strasser « a vite compris que la situation dans ce conflit ne relève pas du tout noir ou tout blanc… Ce conflit ne porte pas seulement sur la nationalité ou l’ethnicité, il relève également de la religion, de l’eau, de l’histoire et la stratégie militaire, évidemment ».

Un drapeau israélien brandi lors d’une manifestation pro-israélienne organisée pour dénoncer un rassemblement pour la Journée mondiale d’Al-Quds à Berlin, le 25 juillet 2014. (Crédit : AP Photo/Markus Schreiber)

Le parlementaire est très critique à l’égard de l’Autorité palestinienne, mais est également préoccupé par les politiques du Premier ministre israélien vis-à-vis de la minorité arabe d’Israël.

« En Allemagne, personne n’ose critiquer un président palestinien élu pour un mandat de quatre ans qui dure depuis 13 ans », a-t-il dénoncé au sujet de Mahmoud Abbas.

« Tout le monde se concentre, en partie à juste titre, sur la politique de Netanyahu. Dans une démocratie, on peut et on doit critiquer un gouvernement. Je suis assez critique à son égard lorsqu’il limite les libertés civiques qui ont toujours été un pan important de la société israélienne. Mais je ne peux pas comparer cela à ce qu’il se passe au sein de l’Autorité palestinienne ».

Après son élection au Bundestag en 2017, Benjamin Strasser a emménagé à Berlin et vit aujourd’hui dans une rue abritant une synagogue. « Ça me remplit de joie et de fierté de voir des Juifs aller à la synagogue pendant Shabbat », confie-t-il.

« Nous devons nous assurer de préserver la vie juive, avec tous les problèmes que nous avons avec la montée de l’antisémitisme — de la gauche et de la droite et d’où qu’elle vienne. C’est également pour cela que je me bats pour l’interdiction du Hezbollah ».

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