De meilleures relations entre Israël et le Golfe ? Et les Palestiniens ?
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Analyse“Nous devons voir ce qui viendra après”

De meilleures relations entre Israël et le Golfe ? Et les Palestiniens ?

La visite de Netanyahu à Oman et l’Hatikva chantée à Abu Dhabi : des signes de normalisation avec le monde arabe ? Les analystes recommandent de ne pas se faire de faux espoirs

Miri Regev, au centre, visite la grande mosquée Sheikh Zayed à Abou Dhabi avec des responsables émiratis, le 29 octobre 2018 (Crédit : Chen Kedem Maktoubi)
Miri Regev, au centre, visite la grande mosquée Sheikh Zayed à Abou Dhabi avec des responsables émiratis, le 29 octobre 2018 (Crédit : Chen Kedem Maktoubi)

Les relations d’Israël avec le monde arabe ont fait un pas de géant ces derniers jours, avec une série d’événements inouïs – voire historiques – qui semblent indiquer que certains voisins de l’État juif l’acceptent enfin comme un membre légitime de la famille des nations.

Oman, Bahreïn et les Émirats arabes unis ont fait des gestes importants pour Israël ces derniers jours, en dépit du fait que les relations entre Israël et ses voisins les plus proches, les Palestiniens, restent sombres.

Un accord de paix est toujours aussi impossible, mais on ne peut nier aujourd’hui que certains États arabes sunnites s’ouvrent lentement mais sûrement à Israël. Ce qui dément l’hypothèse, avancée par certains, selon laquelle aucune normalisation avec le monde musulman ne peut avoir lieu en l’absence de progrès significatifs dans le conflit israélo-palestinien.

Pourtant, malgré l’abondance de bonnes nouvelles dans les relations entre Israël et les pays du Golfe, le processus de paix est toujours un plafond de verre qui doit être brisé avant qu’une normalisation complète puisse avoir lieu, rappellent plusieurs analystes.

Vendredi, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a été chaleureusement accueilli à Mascate par le sultan omanais Qaboos bin Said, devenant ainsi le premier responsable israélien à se rendre publiquement dans le pays depuis plus de deux décennies.

“Il y a eu des discussions importantes – à la fois pour l’Etat d’Israël et des discussions très importantes pour la sécurité d’Israël”, a déclaré Netanyahu dimanche, affirmant qu’il “y aura davantage” de visites dans les pays arabes.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu est accueilli par le sultan Qaboos bin Said à Oman, le 26 octobre 2018 (Crédit : autorisation)

L’importance de la réunion Qaboos-Netanyahu a été observée par tous ceux qui s’occupent des affaires du Moyen-Orient.

“Nous nous félicitons des liens qui se réchauffent et de la coopération grandissante entre nos amis dans la région”, a tweeté l’envoyé américain pour la paix, Jason Greenblatt. “Il s’agit d’une étape utile pour nos efforts de paix et essentielle pour créer une atmosphère de stabilité, de sécurité et de prospérité entre les Israéliens, les Palestiniens et leurs voisins.”

Même certains des critiques les plus virulents de Netanyahu ont reconnu que le voyage à Oman était une réalisation majeure.

“Les relations avec le monde arabe ont une importance stratégique pour l’État d’Israël. Nous sommes une partie du Moyen-Orient et les pays de la région doivent comprendre que nous sommes là pour rester”, a déclaré le député de l’opposition Yair Lapid au Times of Israel. “Je me félicite de la visite du Premier ministre à Oman et de la volonté du sultan de rendre publique cette visite.”

La réunion qui a duré huit heures entre Netanyahu et Qaboos, au cours de laquelle le Premier ministre israélien et sa femme Sara ont eu droit à un dîner somptueux et à un spectacle de musique traditionnelle omanaise aurait suffi à faire douter de la théorie selon laquelle les États arabes ne se montreraient pas publiquement chaleureux envers Israël tant que leurs frères palestiniens restent apatrides.

Mais ce n’est que le début.

Samedi, après la célébration du voyage de Netanyahu à Mascate, en première page de plusieurs journaux omanais, le ministre des Affaires étrangères du pays, Yussef bin Alawi bin Abdullah, a laissé entendre lors d’une conférence à Bahreïn qu’il est temps qu’Israël soit traité comme n’importe quel autre Etat de la région. Ses homologues de Manama et Ryad ne sont pas en désaccord, exprimant même un soutien tacite aux efforts déployés par Oman pour faire avancer le processus de paix.

Les commentaires d’Alawi ont suscité les éloges de Greenblatt, qui les a qualifiés de “signe encourageant et d’avancée dans la création d’une atmosphère propice à la paix”.

L’année dernière, Tal Flicker, qui a remporté une médaille d’or à Oman, n’a pas été autorisé à arborer le drapeau israélien. Après sa victoire dans la catégorie des moins de 66 kg, l’hymne national de la Fédération internationale de judo (FIJ) a été joué à la place de l’Hatikva.

Les symboles nationaux israéliens honorés sur le sol des Emirats Arabes Unis ont transcendé le monde sportif, a déclaré le président de la FIJ, Marius Vizer, qualifiant ce changement de “moment crucial dans le monde”.

Netanyahu a également attribué une grande importance à la réussite de Muki, déclarant au nouveau médaillé d’or qu’il “contribuait également aux efforts diplomatiques d’Israël dans le monde arabe”.

Lundi, Miri Regev accompagnée par des responsables émiratis a visité la Grande Mosquée Cheikh Zayed, la troisième plus grande mosquée et un site régulièrement visité par les dirigeants mondiaux en visite dans le pays.

La toute première visite officielle d’un ministre israélien à la mosquée est une chose que les analystes les plus chevronnés pensaient ne jamais voir se produire de leur vivant.

Miri Regev, au centre, visite la grande mosquée Sheikh Zayed à Abu Dhabi avec des responsables émiratis, le 29 octobre 2018 (Crédit : autorisation Chen Kedem Maktoubi)

Deux autres ministres israéliens se sont rendus ou vont se rendre dans le Golfe à titre officiel : le ministre des Communications, Ayoub Kara, a pris la parole mardi devant la Conférence des plénipotentiaires de l’Union internationale des télécommunications à Dubaï, et le ministre des Transports, Yisraël Katz, a été invité au Congrès mondial de l’Union internationale des transports routiers à Mascate, où il fera la promotion de son initiative « Tracks for Regional Peace » visant à établir une route commerciale reliant l’Europe à Israël et au golfe Persique.

Greenblatt, l’envoyé américain, a salué mercredi Oman, Bahreïn et les Emirats Arabes Unis pour leurs “déclarations et/ou gestes indiquant des relations plus étroites avec Israël”.

Certains de ces événements – mais pas tous – sont vraiment extraordinaires, ont convenu de nombreux analystes, soulignant l’inimitié commune à l’égard de l’Iran qui unit Israël et le monde arabe.

“Oman peut être un moyen de communication avec les Iraniens, Oman peut jouer un rôle important”, a déclaré Dennis Ross, ancien diplomate américain et grand conseiller du Moyen-Orient auprès de plusieurs présidents américains. “En ce qui concerne les autres dirigeants sunnites, Israël est considéré comme fiable en termes d’opposition à l’Iran et est perçu comme un acteur qui ne fait pas que parler, mais comme un acteur qui agit.”

Mais il est peu probable que ces Etats arabes traduisent leur admiration pour Israël en une relation publique radicalement différente avec l’Etat juif dans un proche avenir, a averti Ross.

“Ils ne voient pas le besoin et il y a un risque en raison de la question palestinienne”, a-t-il expliqué. “Mais plus les relations dans le privé deviennent la norme, plus elles préparent le terrain pour des mouvements publics.”

Le rabbin Marc Schneier, un militant interconfessionnel qui se rend régulièrement dans la région et entretient de bonnes relations avec les familles dirigeantes d’Arabie saoudite, du Qatar, de Bahreïn et d’autres États du Golfe, a récemment été informé par un haut responsable du Golfe que l’unique dossier qui rassemble toute la péninsule arabique est “le sentiment qu’ils ont besoin d’établir des relations avec Israël.”

“C’est le seul dossier qui transcende tous nos désaccords”, a déclaré le responsable cité par Schneier.

“On a l’impression que tout le monde essaie d’atteindre Israël”, a déclaré le rabbin militant. “Nous vivons des temps remarquables.”

Le rabbin Marc Schneier (à droite) et le roi de Bahreïn Hamad bin Isa Al Khalifa (Crédit : autorisation)

Et pourtant, il doit exister “une sorte de mouvement tangible, des efforts concrets” pour résoudre le conflit israélo-palestinien avant que les États du Golfe ne soient d’accord pour établir des relations formelles avec Israël, a-t-il ajouté.

Les Emirats Arabes Unis ont cédé aux pressions de la Fédération internationale de judo

L’accueil chaleureux de Netanyahu à Mascate et l’absence de tollé dans le monde arabe ont été de loin la plus grande avancée ces derniers jours. L’Hatikva jouée à Abu Dhabi a ému de nombreux Israéliens, mais les Emiratis ne l’ont pas fait par désir soudain d’honorer l’hymne national israélien. Cela faisait plutôt suite à une menace de la Fédération internationale de judo, qui avait suspendu le Grand Chelem 2018 jusqu’à ce que les autorités émiraties s’engagent par écrit à accorder des droits égaux à tous les pays.

Le fait que les ministres israéliens Kara et Katz se rendent dans les États du Golfe n’est pas surprenant non plus.

Le drapeau de la Fédération internationale de judo pour le médaillé d’or israélien Tal Flicker car les symboles nationaux israéliens ont été interdits au Grand Chelem 2017 à Abu Dhabi. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Ils assistent à des conférences internationales dont les organisateurs sont obligés d’accueillir des représentants de chaque État membre. La participation de responsables israéliens aux sommets du monde arabe est relativement courante depuis quelques années.

Mais pourquoi Oman a-t-il pris la décision extraordinaire d’accueillir le chef de l’Etat juif ?

Qaboos, le plus ancien monarque du monde arabe, a toujours soutenu les efforts de paix israélo-arabes, a déclaré Sigurd Neubauer, analyste du Moyen-Orient basé à Washington.

“Quand l’Egypte a conclu la paix avec Israël en 1979, Oman a été le seul pays du Golfe à ne pas boycotter l’Egypte”, a-t-il déclaré. De même, au début des années 90, Qaboos a invité le Premier ministre de l’époque, Yitzhak Rabin, à se rendre à Oman pour manifester son soutien au traité de paix israélo-jordanien qu’il négociait avec le roi Hussein.

Oman a également soutenu discrètement mais activement le rétablissement de la paix israélo-palestinienne depuis les accords d’Oslo en soutenant le Centre de recherche sur le dessalement du Moyen-Orient, une organisation basée à Mascate qui réunit des scientifiques d’Israël, des Territoires palestiniens, de Jordanie, du Qatar et d’ailleurs pour discuter de la coopération dans le domaine de l’eau, selon Neubauer.

Le Premier ministre israélien de l’époque, Shimon Peres, présente une sculpture de la colombe de la paix au sultan omanais Qaboos bin Said El Said dans le palais de Salala, le 1er avril 1996. (Crédit : Avi Ohayun / GPO)

Les contacts entre le bureau de Netanyahu et les autorités à Mascate ont débuté il y a environ un an et demi, a déclaré un haut responsable à des journalistes. Le fait que la réunion ait eu lieu maintenant est probablement lié au futur plan de paix de l’administration américaine, ont déclaré plusieurs analystes.

“Parce qu’Israël et la Palestine ont confiance en Oman; Oman est particulièrement bien placé pour soutenir les efforts de paix du président Trump, alors que le monde arabe est de plus en plus en proie à des troubles”, a déclaré Neubauer.

“Oman est peut-être le seul pays arabe où Netanyahu est chaleureusement accueilli et où sa visite ne provoque aucune réaction interne, ni ne contribue à approfondir les divisions régionales existantes entre les États du Golfe dans la crise du Qatar”, a-t-il ajouté.

Cette visite devrait être le début de la normalisation, pas la fin. Mais pour les États du Golfe, c’est probablement la fin.

Yoel Guzansky, chercheur à l’Institut d’études de la sécurité nationale de l’université de Tel Aviv, a reconnu que l’invitation faite à Netanyahu était essentiellement un geste de la part de Qaboos en direction de Washington.

“Il ne l’a pas fait pour nous. Il l’a fait pour le président américain, qui dit qu’il nous présentera bientôt l’accord du siècle”, a déclaré Guzansky, qui rédige un doctorat sur la politique étrangère omanaise.

Dans le même temps, l’accueil amical réservé par Qaboos à Netanyahu ne contredit nullement la théorie selon laquelle une normalisation complète est impossible tant que le problème palestinien reste sans solution, a-t-il souligné.

“Les Palestiniens sont toujours le plafond de verre pour la normalisation arabo-israélienne. Et ce plafond de verre s’érode, mais il est toujours là”, a-t-il déclaré. L’attitude de plus en plus positive d’Oman, des Emirats Arabes Unis, de Bahreïn et d’autres pays s’explique mieux par le désir de rester du côté de Trump, a-t-il déclaré.

“Je pense que l’administration a demandé aux États du Golfe, en particulier aux plus petits, de faire des gestes envers Israël, y compris de renforcer leur confiance,” suppose Guzansky.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu est accueilli par le sultan Qaboos bin Said à Oman, le 26 octobre 2018 (Crédit : autorisation)

Netanyahu mérite des félicitations pour ce grand exploit, mais son court voyage à Mascate est finalement “un spectacle”, a-t-il poursuivi.

“Nous n’avons pas franchi la barrière et, avec tout le respect que je vous dois pour la visite du Premier ministre à Oman, nous devons voir quelle sera la prochaine étape. Ce geste était-il plein de sens ?”

“Cette visite devrait être le début de la normalisation, pas la fin”, a déclaré Guzansky. “Mais pour les États du Golfe, c’est probablement la fin. C’est tout ce qu’ils peuvent faire pour le moment.”

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