Décès de Walter Spitzer, artiste peintre français et survivant de la Shoah
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Décès de Walter Spitzer, artiste peintre français et survivant de la Shoah

"À tous ces enfants assassinés qui ne peuvent plus parler, je leur ai prêté mes crayons et mes pinceaux", a écrit l'artiste, qui a témoigné de la Shoah à travers son art

Walter Spitzer dans son atelier parisien. (Crédit : Famille Spitzer)
Walter Spitzer dans son atelier parisien. (Crédit : Famille Spitzer)

Walter Spitzer, artiste peintre français et survivant de la Shoah, est décédé ce mardi 13 avril à l’hôpital Saint-Joseph à Paris après avoir lutté une semaine contre la COVID-19. Il était âgé de 93 ans. Il sera enterré ce jeudi après-midi au cimetière de Bagneux, dans le carré des rescapés de la Shoah.

Né le 14 juin 1927 à Cieszyn (Pologne), à la frontière de la Tchécoslovaquie, dans une famille juive bourgeoise et traditionaliste, il s’est pris très tôt de passion pour le dessin.

Spitzer a été déporté au camp de concentration de Gross-Rosen, puis à Blechhammer, camp de travail rattaché à Auschwitz, en 1943, alors qu’il n’avait pas 16 ans. Il s’est retrouvé à Buchenwald après une « marche de la mort ». Il a perdu ses deux parents pendant la Shoah – son père est mort de maladie en 1940 et sa mère a été exécutée par les nazis.

Dans les camps, le jeune prodige a pu échanger des « portraits de gens importants » contre de la nourriture ou encore une paire de bottes qui, dit-il, lui ont sauvé la vie pendant la « marche de la mort ». En janvier 1945, peu avant la libération, son talent lui a, de façon encore plus décisive, permis de survivre. Alors qu’il devait être transféré vers un autre camp où l’espérance de vie est de « huit jours », il a été caché par les Résistants du camp contre une promesse : celle de témoigner de l’enfer de la Shoah grâce à ses dessins, une fois la guerre terminée.

Walter Spitzer. (Crédit : Famille Spitzer)

Dans Sauvé par le dessin, autobiographie publiée en 2004 et préfacée par Elie Wiesel, il avait rapporté les propos de ses sauveurs eux aussi
déportés : « Nous, le Comité international de résistance aux nazis, avons décidé de te soustraire [à ton sort]. Depuis que tu es là, nous t’observons. Tu dessines tout le temps, tu sais voir. C’est cela qui nous a décidés. Mais tu dois nous promettre solennellement que, si tu survis, tu raconteras, avec tes crayons, tout ce que tu as vu ici. »

Alors que dessiner était interdit dans les camps, le jeune Walter a dû faire preuve d’une certaine imagination : « Je me suis procuré un sac de ciment. Il avait quatre couches de papier et celles de l’intérieure sont splendides, couleurs papier kraft. Ensuite, j’ai chauffé du charbon de bois dans une gamelle et j’ai dessiné avec un bout de bois calciné », a-t-il écrit. Déporté à Buchenwald, il a finalement pu se procurer des bouts de papier et des cahiers d’écoliers.

La plupart de ses œuvres de cette période témoignant de l’horreur de la Shoah ayant été détruites, il s’est donné pour mission de les refaire de mémoire après la guerre, après s’être installé à Paris, avoir été naturalisé français et entamé des études à l’École des Beaux-Arts.

« Buchenwald, la corvée de brique », 1945, de Walter Spitzer. (Crédit : Famille Spitzer)

S’il ne montrait pas la mort dans ses dessins, il a représenté de son trait fin des déportés très affaiblis. Témoin de pendaisons ou de morts causées par la faim ou la fatigue, il a expliqué que représenter le supplice des défunts eut été « trop personnel ; le visage de quelqu’un qui est supplicié comme ça, on ne peut pas y toucher ». D’autres dessins montrent aussi la solidarité et la vie dans le camp.

Walter Spitzer dit n’avoir jamais eu conscience de l’importance de ses œuvres. « Je n’avais aucune prétention historique, ni là, ni plus tard, ni jamais […]. Je n’ai jamais pensé que les dessins que je faisais dans les camps était un acte de résistance. Je dessinais tout simplement », a-t-il écrit dans son livre. « À tous ces enfants assassinés qui ne peuvent plus parler, je leur ai prêté mes crayons et mes pinceaux. »

Dans la préface du livre, Elie Wiesel écrivait avoir découvert dans l’œuvre de Spitzer « une force, une vie, proches de l’espérance ». « En créant, ou en recréant un univers, ton univers à toi, n’est-ce pas une histoire inédite que tu nous racontes ? Une histoire que l’adolescent en toi porte depuis ce temps nocturne qui, en montrant l’homme dans sa pauvreté, dans son malheur surtout, niait l’Histoire ? Toi, c’est avec les yeux qu’on t’écoute. Tes toiles si riches d’émotion, tes gravures si délicates, c’est avec le regard qu’on les saisit. »

Un certain nombre de ces dessins de la Shoah sont aujourd’hui conservés et exposés au musée-mémorial Beit Lohamei Haghetaot, à Akko.

Devenu dessinateur reconnu après la guerre, il a illustré les œuvres de Malraux, Sartre, Montherlant, Kessel et Kazantzákis.

Le livre « Le Lion » de Joseph Kessel, illustré par Walter Spitzer. (Crédit : Editions Lidis / AbeBooks)

Joseph Kessel a décrit l’art de Walter Spitzer comme « un monde à la fois réel et fantastique, construit avec rigueur et pourtant léger comme un conte avec ses enluminures d’Orient, ses naïvetés de folklore, la crudité de l’étal, la vagabonde liberté des nomades, les grâces d’une noce villageoise. Un monde chaud, léger, éclatant, presque féérique mais tenant solidement à la terre par la densité des champs et des pierres, la tendre sensualité des chairs et un sens étonnant de l’humain ».

« Les symphonies des couleurs et des formes de Spitzer communiquent l’émotion et la nostalgie », a lui écrit l’écrivain Léon Abramowicz. « Son chant s’élève à travers les combinaisons inépuisables des nuances, de leurs juxtapositions imprévisibles, formant harmonies et dissonances. Ce grand héritier de l’École de Paris s’est créé un style propre, ses règles personnelles le distinguent entre tous. Son appropriation savante de l’espace pictural, sa manière de poser les couleurs ne sont qu’à lui. Travailleur aux ressources inépuisables, Spitzer renouvelle sans cesse son art dans une démarche féconde et enrichissante. Il évolue sans cesse vers une liberté créatrice accrue, où il donne, comme en se jouant, la quintessence d’une peinture mûrie par une longue expérience, une longue réflexion. Là s’affirme son immense talent, en donnant des œuvres pleines d’inspiration, où le métier se cache sous une apparente spontanéité. »

« Aussi les œuvres de Spitzer célèbrent-elles l’amour le plus fou comme le désespoir le plus profond », a-t-il ajouté. « Cet interprète accompli de la gamme des sentiments humains est aussi un observateur fin et appliqué de la nature. Ses animaux, ses arbres, ses paysages ont une âme où se reflète le moment fugitif et l’infini de l’Eternité. L’éthique et le charnel s’entremêlent puis s’unissent par-delà les œuvres de Spitzer, qui forment autant de poèmes métaphysiques, où le transcendantal devient invitation au dépassement de soi, à la recherche de l’Infini. La luminosité de ses peintures est porteuse évidente d’étincelles de la Lumière universelle. »

Walter Spitzer. (Crédit : Famille Spitzer)

Son univers et son art, colorés et humains, ont parfois pu être comparés à ceux de Marc Chagall. Ses tableaux et dessins ont été exposés de son vivant dans des galeries et musées de Paris, Lyon, Anvers, Boston, Mexico, Tokyo, New York, Jérusalem ou encore Genève.

Un court documentaire sur Walter Spitzer a été réalisé par Gad Abittan en 1996. Dans le film, l’artiste travaille sur le monument commémorant la rafle du Vel d’Hiv, installé Place des martyrs juifs du Vel d’Hiv, quai de Grenelle à Paris.

Posted by Walter Spitzer on Wednesday, March 24, 2010

Il était aussi intervenu dans le documentaire « Parce que j’étais peintre : L’art rescapé des camps nazis » de Christophe Cognet, sorti en 2014.

Walter Spitzer laisse derrière lui quatre enfants, Catherine, Anne, Benjamin et Eva.

Il était chevalier des Arts et des Lettres et chevalier de la Légion d’honneur et avait été décoré de l’Ordre national du Mérite en 2019.

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