Découvrez l’histoire du “Walt Disney” israélien, survivant de la Shoah
Rechercher

Découvrez l’histoire du “Walt Disney” israélien, survivant de la Shoah

L’artiste et animateur Joseph Bau était un “Juif de Schindler”, qui a sauvé des centaines d’autres Juifs en fabriquant de faux documents dans le ghetto de Cracovie

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

La table à dessin et les outils de Joseph Bau sont toujours en place dans son studio, sous un portrait de lui avec sa femme, Rebecca Tennebaum. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
La table à dessin et les outils de Joseph Bau sont toujours en place dans son studio, sous un portrait de lui avec sa femme, Rebecca Tennebaum. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Le studio de deux pièces, pourvu de hauts plafonds, où a travaillé l’illustrateur et animateur Joseph Bau pendant la majeure partie de sa vie adulte semble pratiquement intact en ce jour de Yom HaShoah de 2016. Sa table à dessin est toujours chargée de pinceaux et de crayons, les murs sont toujours recouverts de ses caricatures à grands traits caractéristiques, les originaux recouvrent toujours le sol et les murs fissurés et ébréchés à certains endroits.

Ses filles, Clila et Hadassah Bau, n’auraient pas voulu qu’il en soit autrement.

L’atelier de leur père, où le survivant de l’Holocauste a créé ses peintures originales, ses illustrations, ses animations et ses contrefaçons top secrètes pour le Mossad, ce qu’elles n’ont appris qu’après sa mort, est l’endroit où les deux sœurs, qui ont à présent une soixantaine d’années, rendent hommage à l’histoire de leurs parents pendant l’Holocauste, offrant un morceau de la performance artistique de Bau à quiconque à une heure à y passer.

« C’est le plus petit musée du monde, aime dire Hadassah Bau. Il l’a construit entièrement lui-même ».

Leur père, répètent les deux sœurs, était particulier. Un homme drôle, aimant, créateur, un « startup-iste », a dit Hadassah Bau, en utilisant le terme populaire pour les entrepreneurs de la high-tech israélienne, « il essayait toujours quelque chose de différent, créait toujours quelque chose de nouveau ».

Il avait un penchant pour l’invention, et c’est une capacité qui l’a probablement sauvé plus d’une fois pendant l’Holocauste. Lui et sa femme, Rebecca Tannenbaum, qu’il a rencontrée quand ils étaient tous les deux emprisonnés dans le camp de concentration de Plaszow, près de Cracovie, avant que Bau ne soit envoyé dans l’usine d’Oskar Schindler et sa femme à Auschwitz, croyaient aux miracles, et ont souvent dit à leurs filles que les miracles arrivaient partout, tout le temps.

Clila (à gauche) et Hadassah Bau racontent l'histoire de leurs parents pendant l'Holocauste à la maison de Joseph Bau à tel Aviv, pour Yom HaShoah, le 5 mai 2016. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
Clila (à gauche) et Hadassah Bau racontent l’histoire de leurs parents pendant l’Holocauste à la maison de Joseph Bau à tel Aviv, pour Yom HaShoah, le 5 mai 2016. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Les sœurs, portant chacune un T-shirt avec une reproduction d’une œuvre de leur père, ont raconté des parties de l’histoire de leurs parents en anglais pour ce Yom HaShoah particulier, à un groupe de touristes américains venus de Floride et du Minnesota, assis sur des chaises noires pliantes dans la pièce principale du studio.

En septembre 1939, Joseph Bau était sur le point de commencer sa deuxième année d’art à l’université de Cracovie, en Pologne, quand les troupes allemandes ont envahi la Pologne et envoyé les Juifs de Cracovie dans le ghetto fermé.

Chaque Juif du ghetto devait avoir un genre de travail, a dit Hadassah Bau. Son père était le seul étudiant de son groupe à étudier la calligraphie, l’art du lettrage gothique, qui étaient les anciennes lettres allemandes.

« Il était tombé amoureux », a-t-elle dit.

La seule chose qu’il avait emportée dans le ghetto était sa valise de crayons et de pinceaux, un choix prémonitoire, a dit Hadassah Bau. Il avait dessiné un panneau, en lettres gothiques, se présentant comme artiste et calligraphe, et les nazis sont venus le chercher pour dessiner les cartes et les panneaux du ghetto.

« Il a toujours dit que l’art lui avait sauvé la vie », a continué Hadassah Bau.

L’art de Bau a aussi sauvé d’autres personnes. Il est devenu connu comme maître faussaire, fabriquant de faux documents et de faux papiers qui ont permis à des centaines de Juifs de fuir le ghetto et le camp de concentration de Plaszow, où lui et d’autres avaient été envoyés depuis le ghetto de Cracovie.

La signature de Joseph Bau, plus lisible sur le côté. (Crédit : autorisation du site internet de Joseph Bau)
La signature de Joseph Bau, plus lisible sur le côté. (Crédit : autorisation du site internet de Joseph Bau)

Au camp de travail, Bau a continué à travailler comme dessinateur pour les nazis. Quand il lui a été demandé un jour de créer un plan industriel, une tâche compliquée à cette époque, nécessitant de la lumière naturelle pour reproduire les dessins techniques sur des feuilles sensibles à la lumière, il a paniqué, sachant qu’il n’y avait pas assez de lumière naturelle ce jour-là pour reproduire les négatifs du dessin original.

Il s’est dirigé vers l’extérieur, sachant qu’il serait abattu s’il ne remplissait pas sa tâche, et retardait le dessin technique, espérant un miracle, quand une jeune femme est passée par là. Dans un moment de flirt au camp de concentration, Bau a placé le dessin devant son visage, et quand il est rentré au bureau, a réalisé que le négatif avait réussi, et qu’il avait le plan industriel nécessaire.

La crise évitée, il a cherché la jeune femme, Rebecca Tannenbaum, et tous deux se sont secrètement courtisés dans le camp, sachant que s’ils étaient pris, ils seraient tous deux abattus. Leur relation a culminé avec un mariage secret pendant une nuit noire dans une des baraques pour femmes, où plus d’un millier de femmes pouvait être hébergées en même temps, a raconté Clila Bau.

La mère de Bau a exécuté la cérémonie, utilisant des anneaux d’argent qu’un bijoutier du magasin de montres du camp avait fabriqués à partir d’une cuillère d’argent. Bau avait échangé les bagues contre des semaines de sa ration de pain quotidien. Tous deux ont consommé leur mariage sur le troisième rang de lits de bois, partageant l’espace avec une autre femme qui dormait là. Quand le dortoir a été éclairé le lendemain matin pour l’appel, les femmes se sont toutes allongées sur Bau pour le cacher des officiers nazis.

Le mariage Bau a été immortalisé dans le film « La liste de Schindler », où certains détails ont été inventés, a dit Hadassah Bau – « ma mère a toujours dit qu’ils n’avaient pas de houppa comme ça, parce que, qui avait des vêtements qui trainaient ? » – et créant une sorte de célébrité étrange pour la famille.

Le couple est devenu connu pour ses tentatives d’apporter de l’humour et de la joie à leurs codétenus. Bau avait fabriqué un jeu de cartes qu’il appelait des cartes « espoir », avec des images de personnes pendant des moments plus normaux. Il les sortait quand quelqu’un perdait espoir, a dit Hadassah Bau, leur montrant qu’ils pourraient à nouveau ressembler à cela, avec des préoccupations aussi banales que des objectifs professionnels ou des disputes familiales.

Il avait aussi créé un livre de poèmes, écrits sur des petits carrés de papier carton collectés dans les paquets de cigarettes jetés par les nazis. Le livre, qui contenait une petite fleur pressée qu’il avait donnée à sa femme, était gardé dans la valise des outils d’artiste qu’il avait réussi à cacher dans le camp.

Une peinture à l'huile d'Oskar Schindler par Joseph Bau, qui est resté en contact avec son sauveur pendant le reste de sa vie. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
Une peinture à l’huile d’Oskar Schindler par Joseph Bau, qui est resté en contact avec son sauveur pendant le reste de sa vie. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

La valise a été prise à Bau quand il était encore dans le camp, mais s’est miraculeusement retrouvé dans l’usine de Schindler quand Bau y a été envoyé.

« Depuis ce moment, pour le reste de sa vie, il l’a gardée avec lui à chaque instant », a dit Hadassah Bau.

Ce n’est qu’en 1993, au 50e anniversaire de mariage du couple, quand le film « La liste de Schindler » a été diffusé en Israël et que des journalistes sont venus interviewer le couple, que Joseph Bau a découvert que sa femme avait fait en sorte de mettre son nom sur la liste de Schindler.

Les Bau se sont retrouvés après la guerre, « une autre histoire de miracles » selon Hadassah Bau, se sont à nouveau mariés à Cracovie, où Hadassah, leur fille aînée, est née, et sont allés en Israël dans les années 1950.

En Israël, Bau s’est dédié à apprendre l’hébreu, se tournant vers l’illustration, le cinéma et l’animation avec le temps, et travaillant comme maître faussaire pour le Mossad. Connu comme le « Walt Disney » israélien, il a produit des courts métrages animés pour le cinéma et la télévision, et a créé les titres d’ouverture et de clôture et les crédits de presque chaque film israélien produit entre les années 1950 et 1970.

Leur famille, a dit Hadassah Bau, était heureuse, une famille où les blagues, les chansons comiques et l’humour étaient placés au-dessus de tout le reste.

Le gêne artistique a aussi été transmis à ses enfants et ses petits-enfants, qui travaillent tous dans le domaine des arts.

« L’art, pour nous, c’est tout », a déclaré Hadassah Bau.

Elle et sa sœur ont géré le musée associatif ces 19 dernières années, le faisant visiter et racontant l’histoire de leurs parents, récoltant à présent de l’argent pour publier le livre de poèmes de camp de concentration de leur père, Le monde et moi et le journal de leur mère, Au nom de Dieu !, et pour traduire ses mémoires, Cher Dieu ! Avez-vous déjà eu faim ?, en anglais.

La maison de Joseph Bau, rue Berdichevski à Tel Aviv, l'un des bâtiments les plus délabrés au milieu des maisons Bauhaus rénovées, le 5 mai 2016. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
La maison de Joseph Bau, rue Berdichevski à Tel Aviv, l’un des bâtiments les plus délabrés au milieu des maisons Bauhaus rénovées, le 5 mai 2016. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Quand leur mère est morte en 1997, a dit Hadassah Bau, il a été presque impossible pour leur père de trouver une envie de vivre. Mais le musée était son idée, et quand il est mort en 2002, il fonctionnait déjà.

Leur histoire familiale est cruciale, ont dit les sœurs, un morceau de l’Holocauste qui ne sera jamais oublié. C’est un sentiment qu’elles ont aussi transmis à leurs enfants, avec succès, semble-t-il, puisque le fils d’Hadassah Bau a épousé sa femme à l’endroit même où ses grands-parents s’étaient mariés : sur les ruines du camp de concentration de Plaszow.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...