Des enfants ultra-orthodoxes acquièrent la main verte dans des “jardins de mitsva”
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Des enfants ultra-orthodoxes acquièrent la main verte dans des “jardins de mitsva”

L'association Leshomra inculque la conscience de l’environnement à des écoles et centres communautaires haredim résolument citadins

Avishai Himelfarb, fondateur et directeur de Leshomra, dans un jardin d'enfants à Modiin Ilit, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)
Avishai Himelfarb, fondateur et directeur de Leshomra, dans un jardin d'enfants à Modiin Ilit, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

La culture des pommes de terre ne fait généralement pas partie du programme des écoles maternelles ultra-orthodoxes. Leurs quartiers sont habituellement plus connus pour leur densité que pour leur verdure. Mais une organisation ultra-orthodoxe, aménage des douzaines de jardins chaque année, dans une tentative d’instiller l’amour de l’environnement dans cette communauté à croissance rapide.

Leshomra est une organisation âgée de deux ans, qui aide à aménager des jardins dans les écoles maternelles, les jardins d’enfants, les écoles et les centres communautaires des quartiers ultra-orthodoxes, dans une tentative de relier les enfants, d’une manière tactile, à la nature et à la façon dont les choses poussent. Son but est de développer une conscience environnementale et des gestes verts depuis la base, par le biais d’une compréhension réelle de la culture ultra-orthodoxe et de la meilleure manière de communiquer avec les gens dans cette communauté.

« D’abord, vous avez besoin d’un lien avec la nature », explique Avishai Himelfarb, fondateur et directeur de Leshomra. « Si vous vous rendez dans une classe [ultra-orthodoxe] de CP et que vous leur dites : ‘Vous devriez recycler’, le problème n’est même pas là… Ils ne comprennent même pas que la nature existe et que nous devons en prendre soin » par le biais du recyclage et d’autres actions, explique-t-il.

« Ils le savent peut-être en termes intellectuels, mais ils n’en font pas l’expérience, ils ne savent pas ce qu’est la nature », Himelfarb explique-t-il tout en portant son regard en direction de Modiin Ilit, l’un des premiers endroits où Leshomra a commencé à travailler. De nombreux terrains de jeu de la ville sont recouverts d’herbe synthétique.

« Les gens ici n’ont pas de voiture, ils ne voyagent pas ; et lorsqu’ils voyagent, c’est pour aller dans un endroit qui possède des parcs d’attraction pour les enfants, continue Himelfarb. Ils ne rencontrent jamais la nature, nulle part. C’est pourquoi nous devons d’abord créer une situation où ils rencontrent la nature : jardinage, randonnées ou courses d’orientation, pendant lesquels nous parlons des valeurs écologiques. »

Selon le Bureau central des statistiques, les ultra-orthodoxes représenteront 29 % de la population israélienne en 2059.

Des endroits comme Modiin Ilit, Bnei Brak et le quartier de Mea Shearim à Jérusalem possèdent quelques-uns des plus hauts taux de natalité du pays. Dans ces endroits, on construit le plus d’appartements possible dans de petits espaces, supprimant des espaces publics et des parcs dont on a désespérément besoin. A cause de leur surexploitation, même les parcs qui restent possèdent très peu de vie végétale ou de paysage.

Bien que les ultra-orthodoxes aient généralement une empreinte écologique plus faible que leurs concitoyens laïcs et national-religieux, car ils sont moins susceptibles de posséder une voiture ou une maison privée, la simple taille de cette communauté rend essentielle l’adoption, par ce secteur également, de pratiques écologiques. Mais il est impossible d’éduquer les enfants à être « aimables avec l’environnement » s’ils ne comprennent pas ce que représentent l’environnement ou la nature.

Sara, enseignante au jardin d'enfants de Modiin Ilit, présente sa production de pommes de terre, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)
Sara, enseignante au jardin d’enfants de Modiin Ilit, présente sa production de pommes de terre, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

Leshomra travaille à présent avec 85 écoles et centres communautaires dans les quartiers ultra-orthodoxes de Bnei Brak, Jérusalem, Modiin Ilit, Elad, Tel Stone et Beit Shemesh. L’organisation travaille principalement avec les jeunes enfants, mais également, à certains endroits, avec des écoles de Talmud Torah ou des écoles primaires pour garçons ultra-orthodoxes.

Himelfarb – qui a grandi dans la communauté nationale religieuse, mais a depuis lors évolué en direction du monde ultra-orthodoxe – travaillait auparavant pour la Société pour la protection de la nature en Israël, programmant ses activités dans le secteur ultra-orthodoxe.

« Mais j’ai compris qu’afin qu’un changement, quel qu’il soit, puisse réussir dans cette communauté, il faut que ce soit les gens de l’intérieur de la communauté qui doivent désirent opérer ce changement, qui doivent désirer de bonnes choses pour la communauté », dit-il.

Il a fondé Leshomra voici deux ans, après avoir conduit des circuits de shmita, l’année sabbatique, dans le moshav de Gimzo où il réside. Sans aucune publicité, plus de 7 000 enfants ultra-orthodoxes, accompagnés de leurs parents, se sont rendus à ces circuits afin de s’instruire au sujet des commandements de la Torah qui gouvernent chaque septième année, lorsque les Juifs pratiquants laissent la terre en jachère.

Cette forte réponse a inspiré Himelfarb à poursuivre son rêve à plein temps, en fondant Leshomra. Il a étudié au sein du programme d’enseignement du développement dans la communauté ultra-orthodoxe à l’Institut Mandel, afin de l’aider à développer son idée.

Himelfarb dit qu’il désirait trouver des moyens d’aider les gens, en particulier les enfants, à se relier aux aspects environnementaux et écologiques de la Torah « en dehors de la maison d’étude ». Mais ce n’est pas comme cela qu’il l’explique aux personnes faisant partie de la communauté ultra-orthodoxe.

La position unique de Himelfarb, à mi-chemin entre les communautés nationales religieuse et ultra-orthodoxe, lui permet de s’exprimer dans les deux langues. Il peut expliquer l’importance de Leshomra aux écologistes et aux personnes de l’extérieur, mais il a également une profonde compréhension de ce qui attirera la communauté ultra-orthodoxe : l’opportunité d’accomplir des mitsvot, des commandements de la Torah, supplémentaires.

Un jardin à Modiin Ilit, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)
Un jardin à Modiin Ilit, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

« Nous [les ultra-orthodoxes] croyons que notre tikun olam [réparation du monde] est d’abord et avant tout spirituel, dit-il. Le tikun olam signifie : vivre et observer toutes les mitsvot. Mais en plus de cela, nous désirons également que le monde matériel soit réparé. »

Il existe des commandements liés à l’agriculture que peu de Juifs pratiquants ont la possibilité d’accomplir car ils ne sont pas agriculteurs. L’un d’entre eux est l’interdit de kilayim, l’interdiction de planter différentes espèces l’une à côté de l’autre.

Dans les jardins d’enfants et les écoles maternelles, les enfants fabriquent leurs propres « règles de kilayim », profitant de l’occasion pour exercer leurs mathématiques et leur géométrie, et organisent leurs jardins avec suffisamment d’espace entre les espèces.

Les enfants rentrent à la maison ravis d’avoir eu l’opportunité d’accomplir une nouvelle mitsva, et leur enthousiasme est souvent contagieux, soulignent les professeurs.

Rivkie, enseignante aux jardins d’enfants qui a refusé de donner son nom de famille, se rappelle l’excitation au moment où elle a enseigné aux enfants le commandement de maasser, soit la dîme, qui enjoint de mettre de côté 10 % de la récolte pour les Lévites. Dans leur jardin cultivé par des filles de quatre et cinq ans, 10 % se sont avérés ne représenter qu’un seul radis.

Rivkie, qui travaille dans un jardin d'enfants de Modiin Illit, montre le tableau de suivi de la croissance des plantes, tenu par les élèves, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)
Rivkie, qui travaille dans un jardin d’enfants de Modiin Illit, montre le tableau de suivi de la croissance des plantes, tenu par les élèves, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

Ils ont donné ce radis au père de l’un des enfants, qui est Lévite. Il l’a apporté au kollel où il étudie la Torah à temps plein et l’a partagé en petits morceaux, de manière à ce que tous les Lévites présents puissent en avoir une part.

« Tout le monde était excité, dit Rivkie. Depuis les filles jusqu’au père, en passant par toutes les personnes au kollel – parce que c’était la première fois qu’ils observaient ce commandement. »

« Cela touche réellement les gens, explique-t-elle. Je vois des mères venir nous rendre visite au jardin d’enfants, et les filles ne leur montrent pas leurs dessins, elles courent avec elles au jardin et veulent leur montrer comment les plantes poussent… Les filles prennent note de chaque petite feuille qui pousse pour nous. »

« Nous sommes en ville, pas dans un moshav ou un village où nous aurions l’habitude des orchidées et des jardins, ajoute Rivkie. Nous n’avons même pas de plantes ici ! Partout où il y a un peu de terrain, ils construisent un immeuble… Je pense que les écoles maternelles sont les seuls endroits où il reste un peu de terre pour jouer. »

Les familles sont également entrées dans l’esprit du jardin. Comme cadeau de fin d’année, Rivkie a donné à chacune des filles une plante de menthe à faire pousser à la maison et à utiliser pour la cérémonie de Havdala, marquant la fin du Shabbat et pour laquelle on utilise des herbes odoriférantes. Rivkie dit que la famille de l’une des filles a fait pousser tellement de menthe qu’elle en a donné au reste de la famille, et qu’à présent c’est toute la famille qui utilise leur propre menthe pour la Havdala.

Leshomra partage le coût des jardins avec les municipalités locales. Himelfarb explique que celles-ci se montrent très ouvertes au programme, couvrant parfois jusqu’à 75 % des coûts.

Des enfants du jardin d'enfants de Modiin Illit dans le jardin, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)
Des enfants du jardin d’enfants de Modiin Illit dans le jardin, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

D’autres initiatives ont essayé de développer des jardins communautaires dans la communauté ultra-orthodoxe, mais à un échelon bien plus local. Barak Ben Hanan, un ancien employé du secteur high-tech de Tel Aviv qui est devenu éducateur en permaculture, a initié trois jardins communautaires dans des écoles spécialisées à Bnei Brak.

« Avec les enfants ayant des besoins particuliers, [la communauté] est plus ouverte à l’idée de tenter de nouvelles choses », explique Ben Hanan, qui est laïc. « Tout le monde – le gouvernement, les villes et les quartiers – doit comprendre l’urgence qui existe au sujet de l’environnement et essayer de résoudre les choses qui ne vont pas bien. »

Ben Hanan souligne que chaque communauté nécessite une approche différente, qui respecte les coutumes locales. « Lorsque je travaillais à Bnei Brak, ils m’ont dit dès le début que je devais savoir utiliser le langage approprié », explique-t-il. Désireux de faire un geste en se couvrant la tête, comme le font les Juifs pratiquants, Ben Hanan s’est mis à porter un grand chapeau souple qui le protégeait également du soleil. A la fin de la saison, les élèves réclamaient leur propre « chapeau de jardinier. »

Ben Hanan dit que la municipalité s’est montrée très encourageante au sujet de l’initiative, qui a duré un an et qui comprenait un jardin vertical fait de palettes, ainsi qu’un potager. Mais il est difficile pour les individus et pour les personnes extérieures [à la communauté] de s’agrandir de la même manière que Leshomra a pu le faire, étant donné que le groupe s’est bâti une réputation au sein de la communauté ultra-orthodoxe.

Souvent, les professeurs s’investissent tellement dans le projet qu’ils agrandissent les jardins de leur propre initiative. Leshomra fournit des sessions mensuelles d’entrainement pour les professeurs qui abritent un jardin, avec une équipe de jardiniers ayant effectué une formation de botanique et jardinage de 100 heures. Environ 85 % de ceux qui ont participé aux cours continuent la deuxième année, bien que le soutien de Leshomra ne soit plus que de deux fois par année.

Le jardin du jardin d'enfants de Rivkie, à Modiin Illit, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)
Le jardin du jardin d’enfants de Rivkie, à Modiin Illit, le 22 mars 2017. (Crédit : Melanie Lidman/Times of Israël)

Rivkie est l’un des professeurs à avoir agrandi son jardin de sa propre initiative, après avoir vu à quel point les filles prenaient du plaisir à voir les plantes grandir. Les parents l’ont aidée à récolter de vieux pneus, qu’elle a remplis de terre. Leshomra l’a aidée à agrandir le système d’arrosage, et à présent les filles attendent avec impatience que les petites pousses d’origan et de capucine sortent de terre.

Il y a aussi des déceptions, comme lorsqu’une classe entière a patiemment attendu le mûrissement d’une seule et unique pastèque, pour s’apercevoir en fin de compte que le fruit avait pourri et que des fourmis avaient mangé ses entrailles.

« Cela fait également partie de l’expérience, lorsque les choses ne poussent pas, dit Rivkie. Cela fait partie de la vie – il y a des déceptions, et il y a aussi de nombreuses choses merveilleuses. »

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