Des poèmes de Pourim d’après-guerre réconfortaient les survivants
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‘Nous espérons pouvoir refaire cela l’année prochaine, j’aurai aimé que nous l’ayons fait il y a six ans’

Des poèmes de Pourim d’après-guerre réconfortaient les survivants

En convalescence dans un hôpital pour personnes déplacées, Yisroel Schwartz se moquait des dirigeants nazis dans les versets traditionnels pour soulager les autres patients

Survivants de l'Holocauste à l'hôpital après la libération à Dachau, en Allemagne, vers avril mai 1945. (Crédit : musée mémorial de l'Holocauste des Etats-Unis/autorisation de Francis Robert Arzt)
Survivants de l'Holocauste à l'hôpital après la libération à Dachau, en Allemagne, vers avril mai 1945. (Crédit : musée mémorial de l'Holocauste des Etats-Unis/autorisation de Francis Robert Arzt)

NEW YORK – Les autres patients avaient besoin de rire, alors Yisroel Meir Schwartz a saisi un crayon et a commencé à écrire, d’abord à l’encre noire, puis en bleue.

Nous étions en 1947 et Schwartz, qui avait survécu à plusieurs années de travail forcé, se remettait d’une tuberculose dans l’hôpital pour personnes déplacées de Gauting, dans la banlieue de Munich, en Allemagne.

Pourim arrivait, et c’était le moment d’une certaine frivolité. La situation demandait des grammen, des vers, traditionnels de Pourim, une comptine d’appels et de réponses partagées entre le lecteur et son public. Les grammen peuvent tourner en dérision n’importe quoi et n’importe qui, des membres prestigieux de la communauté aux amis et à la famille, mais visent souvent ceux qui sont perçus comme des ennemis des Juifs.

« Il y avait un grand groupe de survivants de l’Holocauste ; les patients avaient une synagogue pleine de sefarim [textes saints], où ils priaient et étudiaient ensemble pendant leurs traitements et leur rééducation », a expliqué le fils de Yisroel, Yaakov Schwartz.

Extraits des grammen de Pourim écrits par Yisroel Meir Schwartz dans un hôpital pour personnes déplacées juste après la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : musée mémorial d'Amud Aish)Museum)
Extraits des grammen de Pourim écrits par Yisroel Meir Schwartz dans un hôpital pour personnes déplacées juste après la Seconde Guerre mondiale. (Crédit : musée mémorial d’Amud Aish)Museum)

« Afin d’élever leurs esprits dans ces situations amères, il a composé [les grammen] et les a partagés avec les autres patients. Sa devise était d’être tamid bésimcha, toujours dans la joie », a dit Schwartz.

« Votre conseiller a lui aussi eu sa fin cette année… Himmler est le même que Hitler, mais l’un a un Mem et l’autre un Tes [lettres de l’alphabet hébreu et yiddish]. Assemblez-les, ils sont les 49 niveaux d’impureté… Avant que je ne finisse, je vais parler de Goebbels. Chaque patient sera d’accord : la Pologne aurait dû reconnaître plus tôt qui il était », peut-on lire dans un des poèmes rapidement traduit en anglais.

Hommes et enfants ultra-orthodoxes pendant la lecture du livre d'Esther, qui raconte l'histoire de la fête juive de Pourim, dans une yeshiva de Jérusalem, le 24 mars 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Hommes et enfants ultra-orthodoxes pendant la lecture du livre d’Esther, qui raconte l’histoire de la fête juive de Pourim, dans une yeshiva de Jérusalem, le 24 mars 2016. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Et la satire continue pendant deux pages et demie, à se moquer des nazis les plus célèbres et faisant référence à Hitler comme à un jeune marié sur le point de tomber dans les abysses.

« Il y a beaucoup de jeux de mots ici. Je le vois comme une affirmation de la vie. C’est tellement fascinant, parce que je viens de voir tant de thèmes différents qui sont utilisés ici. Je l’imagine [Schwartz] lisant ceci devant une salle pleine de survivants des persécutions d’Hitler », a déclaré Shoshana Greenwald, directrice de collection au musée mémorial Amud Aish de Brooklyn, qui détient maintenant les grammen.

« Je le vois comme une affirmation de la vie »
Shoshana Greenwald

Le poème parle de la détermination obstinée d’un homme à revendiquer de la joie et à embrasser le futur. Il perpétue aussi une tradition festive, quand les Juifs comparaient le scélérat Aman et un scélérat de l’époque, que ce soit Hitler, Saddam Hussein, ou l’ayatollah Khomeini. Plus récemment, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a comparé l’Iran à Aman pendant un discours prononcé devant le Congrès américain.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant le Congrès américain, le 3 mars 2015. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu devant le Congrès américain, le 3 mars 2015. (Crédit : Amos Ben Gershom/GPO/Flash90)

« Il y a tant d’exemples de satires de Pourim. Pendant la première guerre du Golfe, je me souviens de toutes ces comparaisons à Saddam Hussein », a indiqué Greenwald.

Pourim est l’une des seules fêtes juives à être interprétées et célébrées au travers du spectre politique et social des individus, a déclaré le Dr Jay Michaelson, auteur et éditorialiste pour The Forward.

Dans un éditorial publié l’année dernière, Michaelson avait comparé Donald Trump, alors candidat à l’élection présidentielle, au roi Assuérus. Il disait que Trump « est un violent démagogue préoccupé par son propre pouvoir et son propre agrandissement », quelqu’un que les « joueurs d’un certain âge appellent un ‘mal chaotique’. »

« J’ai fait beaucoup de prédictions, mais celle-ci était l’une de mes meilleures, a déclaré Michaelson. Comme Assuérus, Trump est très susceptible devant ses conseillers. Il est très influencé, pour le bien comme pour le mal. C’est quelqu’un qui a un fort tempérament, et est totalement imprévisible. Mais ce qui est effrayant, si vous étudiez plus profondément l’histoire de Pourim, c’est les gens qui se tournent les uns contre les autres. »

Le Dr Jay Michaelson. (autorisation)
Le Dr Jay Michaelson. (autorisation)

Michaelson a ajouté que la métaphore tenait toujours cette année, et que, même s’il n’était pas certain de qui tenait le rôle de la reine Esther, « il est évident que Steve Bannon est Aman ».

Le président républicain n’est pas la seule cible des satires et des commentaires de Pourim.

En 2015, le rabbin Shlomo Riskin, né aux Etats-Unis et grand rabbin d’Efrat, avait comparé le président Barack Obama à Aman, comme l’avait rapporté le Times of Israël.

« Le président des Etats-Unis fustige Israël tout comme Aman a fustigé les Juifs. Je ne fais pas de déclaration politique. Je fais une déclaration juive », avait-il déclaré au public de la grande synagogue de Jérusalem. Riskin était ensuite revenu sur ses propos pour déclarer que c’était l’Iran, et non Obama, qui était comparable à Aman.

En 2014, Schwartz a donné le manuscrit contenant les grammen au musée pour que d’autres puissent voir « comment des survivants miraculés ont retrouvé leurs esprits, commémoré les miracles qui ont eu lieu, exprimé leur gratitude envers Dieu, et ont ravivé leurs héritages et leurs croyances, reconstruisant ainsi la communauté juive détruite. »

« Des survivants miraculés ont retrouvé leurs esprits »
Yaakov Schwartz

Alors que les poèmes de Schwartz parlent de son immense désir d’avancer vers la vie, « il existe une tristesse sous-jacente. C’est comme si ils devaient composer pour la dernière fois », a indiqué Greenwald.

Comme le dit le dernier vers du poème : « Nous espérons pouvoir refaire cela l’année prochaine, j’aurai aimé que nous l’ayons fait il y a six ans [de n’avoir pas traversé cela] nos cœurs devraient se réjouir de l’arrivée du Messie. »

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