Des politiciens rompant leurs promesses, signe d’une sortie de l’impasse ?
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Analyse

Des politiciens rompant leurs promesses, signe d’une sortie de l’impasse ?

Le refus des leaders de parti de revenir sur leurs serments, l'année passée, a contribué à bloquer le pays dans l'impasse - mais de récentes reculades suggèrent des percées

Jacob Magid

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Le président Reuven Rivlin, (au centre), le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à gauche), et le leader de Kakhol lavan,  Benny Gantz, lors d'une cérémonie de commémoration de feu le président Shimon Peres au mont Herzl de Jérusalem, le 19 septembre 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le président Reuven Rivlin, (au centre), le Premier ministre Benjamin Netanyahu, (à gauche), et le leader de Kakhol lavan, Benny Gantz, lors d'une cérémonie de commémoration de feu le président Shimon Peres au mont Herzl de Jérusalem, le 19 septembre 2019. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les Israéliens ont été témoins d’un étrange phénomène, l’année dernière : les politiciens, dans leur majorité, ont tenu leurs promesses.

Mais ce qui aurait été une proposition honorable dans tout autre scénario a émergé comme un problème dans l’arène politique israélienne, où s’est produite une impasse d’une envergure historique depuis un an – une période pendant laquelle les députés ont refusé de briser leurs promesses de campagne au nom de la construction d’une coalition et du compromis.

Mais si les négociations frénétiques de dernière minute qui ont eu lieu avant la date-limite de dépôt des listes des formations, cette semaine, ont démontré quelque chose, c’est que cette période aux principes étonnamment rigides touche à sa fin.

Ce message est parfaitement illustré par le leader de HaBayit HaYehudi, Rafi Peretz, qui, mercredi soir, a écrit sur Twitter « Je n’ai qu’une parole » pour démontrer sa résolution face à son accord de fusion avec le parti d’extrême-droite Otzma Yehudit, malgré les pressions croissantes exercées par le Premier ministre Benjamin Netanyahu et d’autres hauts-responsables de droite.

Eh bien, cette détermination a bien duré trois minutes – au terme desquelles le tweet a été supprimé.

Et deux heures plus tard, le nom de Peretz figurait en deuxième position sur la liste de l’alliance Yamina qui, une fois soumise à la commission électorale incluait son parti, mais pas Otzma Yehudit.

La volte-face de Peretz peut certainement prêter au cynisme et le raisonnement qui l’a motivée peut se limiter purement à un désir de survie politique mais avec tous les sondages – ou presque – qui prédisent que le vote du 2 mars laissera Israël dans la même impasse politique qui a frappé le pays depuis plus d’un an, de telles trahisons – aussi laides et embarrassantes soient-elles – seront probablement cruciales dans la formation du prochain gouvernement et elles pourraient empêcher un quatrième scrutin consécutif.

Le ministre de l’Éducation, Rafi Peretz, lors d’une réunion d’une faction de son parti à la Knesset, Jérusalem, le 11 novembre 2019. (Hadas Parush/Flash90)

Lisez sur mes lèvres

Peretz n’a pas été le premier politicien à utiliser la phrase « je n’ai qu’une parole ». Elle a été longtemps le slogan du parti d’Avigdor Liberman, Yisrael Beytenu.

Liberman avait été raillé pour ce slogan après avoir échoué à assassiner le leader du Hamas, Ismail Haniyeh, 48 heures après être devenu ministre de la Défense en 2016 – chose qu’il avait promis de faire. Mais depuis les élections du mois d’avril dernier, de nombreux députés, et particulièrement Netanyahu, en sont venus à nouveau à croire le leader de droite laïc quand il affirme tenir ses promesses.

Au mois d’avril, Liberman avait fait le serment de ne pas rejoindre de gouvernement qui n’adopterait pas une loi sur le recrutement militaire ultra-orthodoxe qui ne serait pas strictement identique à un projet de législation qui avait été avancé à la Knesset précédente. Netanyahu avait cherché à amender la législation pour parvenir à un compromis avec les factions ultra-orthodoxes  mais Liberman était resté irascible et a refusé de rejoindre la coalition. C’est précisément ce refus qui a précipité l’organisation d’un deuxième scrutin dans la foulée du premier.

Avant et après le mois de septembre, il avait clairement établi que la seule coalition qu’il souhaitait rejoindre était celle d’un gouvernement d’unité libéral et laïc aux côtés du Likud de Netanyahu et de Kakhol lavan, le parti de Benny Gantz. Liberman avait indiqué que les deux formations lui avaient offert les meilleurs postes pour l’amener à rallier une majorité excluant l’autre partie, mais qu’il avait refusé toutes les offres soumises, obligeant Netanyahu et Gantz à trouver ailleurs des partenaires de coalition.

Avigdor Liberman, président de Yisrael Beytenu, prend la parole lors d’une réunion de faction à la Knesset, le 18 novembre 2019. (Hadas Parush/Flash90)

Le Likud a alors été jusqu’à se tourner vers le parti Travailliste, plus à gauche, pour tenter de rassembler une majorité de 61 sièges au parlement israélien.

Après les élections du mois d’avril, Netanyahu avait offert au président Travailliste de l’époque, Avi Gabbay, les portefeuilles éminents de la Défense et du Trésor. Ce dernier avait brièvement réfléchi à cette proposition de dernière minute – qu’il avait juré de ne jamais prendre en compte pendant toute sa campagne. Toutefois, son entourage ayant eu vent de ces pourparlers en coulisses, Gabbay a été contraint de reculer, laissant Netanyahu sans gouvernement.

Gabbay avait ensuite été démis de ses fonctions et a été remplacé par Amir Peretz, qui avait, lui aussi, juré de ne jamais s’allier à un gouvernement avec le Likud avant les élections du mois de septembre. Mais cela n’a pas empêché le Premier ministre de promettre au nouveau chef Travailliste qu’il le ferait élire président à l’expiration du mandat de Reuven Rivlin, en 2021, a confirmé un responsable du parti.

En fait, de nombreuses personnes avaient cru que Peretz se laisserait persuader de rejoindre un gouvernement de Netanyahu pendant la campagne, l’amenant à raser sa fameuse moustache pour clamer lors d’un prime-time, au mois d’août dernier : « Et pour que le public puisse le lire sur mes lèvres quand je dirai : Je ne siégerai pas aux côtés de Netanyahu ».

Il est resté fidèle à cette déclaration après le vote du mois de septembre dernier et Netanyahu a perdu une autre chance de former un gouvernement.

Gantz aussi a tenu parole pendant les deux scrutins – jurant qu’il ne servirait pas sous l’autorité de Netanyahu alors que ce dernier risquait d’être mis en examen. Alors qu’il a effectivement mené des négociations après les deux scrutins du mois d’avril et du mois de septembre, Gantz a finalement décidé de respecter sa promesse.

A la place, le leader de Kakhol lavan a tenté de briser le bloc de partis religieux et de droite formé par Netanyahu au mois de septembre. Mais l’alliance de 55 membres a tenu bon, comme elle en avait convenu, chaque faction rejetant les offres tentantes du parti Gantz – qui auraient compris l’annexion immédiate de la vallée du Jourdain et l’entérinement du statu-quo sur les questions de religion et d’Etat.

Benny Gantz à la conférence Eli Hurvitz sur l’économie et la société organisée par l’Institut israélien de la démcoratie, 17 décembre 2019 (Crédit : Michal Fattal)

Ça, c’était avant. Et maintenant ?

Alors que le troisième cycle électoral s’approche, ce positionnement puriste semble avoir perdu de son attrait parmi un grand nombre de partis de tout le spectre politique.

A gauche, Peretz et sa partenaire Orly Levy-Abekasis, à la tête de la formation Gesher, avaient clamé avant et après le scrutin du mois de septembre que leur parti à visée socio-économique devait pouvoir s’ouvrir aux deux camps et qu’une fusion avec le Meretz de gauche risquerait d’aliéner la partie opposée de l’échiquier politique.

Levy-Abekasis, qui avait commencé sa carrière politique dans le parti de droite Yisrael Beytenu, avait affirmé de manière répétée qu’il y avait un « fossé abyssal » entre Gesher et le Meretz sur les questions diplomatiques et sécuritaires.

Mais avec les résultats décevants enregistrés au mois de septembre (six sièges pour le parti Travailliste et cinq pour le Camp démocratique, avec à sa tête le Meretz) encore à l’esprit alors que s’approchait la date de dépôt des listes des partis, un Peretz – toujours sans moustache – a ravalé ses paroles sur l’importance d’une liste plus centriste et a accepté de fusionner avec le Meretz de Nitzan Horowitz.

Amir Peretz, chef du Parti travailliste, explique à la Douzième chaîne pourquoi il a rasé sa moustache vieille de 47 ans, le 25 août 2019 (Crédit : Twitter / Douzième chaîne)

De l’autre côté du spectre politique, le président de HaYamin HaHadash, Naftali Bennett, s’était laissé persuader au cours du dernier mois que la meilleure opportunité offerte à son parti et à la droite plus largement était que sa faction se présente sur une liste indépendante au mois de mars.

Il avait annoncé sa décision le mois dernier et y était resté fidèle dans les semaines qui avaient suivi, disant que le camp national-religieux était suffisamment vaste pour soutenir deux parties – l’une légèrement plus modérée sur les questions sociales et faisant campagne sur l’idée d’un partenariat religieux-laïc comme l’avait fait HaYamin HaHadash et une autre formée de HaBayit HaYehudi de Peretz, de l’Union nationale de Bezalel Smotrich et, potentiellement, d’Otzma Yehudit d’Itamar Ben Gvir, qui serait plus expressément religieuse et plus radicale sur les questions sociales.

Mais à peine vingt-quatre heures après avoir réaffirmé son positionnement, Bennett a décidé mardi d’intégrer la faction de Smotrich dans la liste de HaYamin HaHadash, ouvrant la porte au ralliement de HaBayit HaYehudit le lendemain.

Le ministre de la Défense a néanmoins refusé d’inclure Otzma Yehudit de Ben Gvir, disant qu’il ne siégerait pas aux côtés d’un homme dont le salon est décoré d’une photo du meurtrier de masse Baruch Goldstein – une position qui a été largement éclipsée, néanmoins, par la capitulation de dernière minute de Peretz face à Netanyahu en rompant le pacte qu’il avait formé, le mois dernier, avec Otzma Yehudit.

Le président d’Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, à l’entrée de la commission centrale électorale à la Knesset, le 15 janvier 2020. (Olivier Fitoussi/Flash90)

En plus du regretté tweet du leader de HaBayit HaYehudi, Peretz avait rencontré personnellement Ben Gvir et promis qu’il ne reculerait pas sur leur accord, selon des responsables d’Otzma Yehudit.

Mais suite aux pressions immenses du Premier ministre et des conseillers spirituels de son parti – qui avaient été convaincus par Netanyahu que la liste HaBayit HaYehudi-Otzma Yehudit ne franchirait pas le seuil électoral – Peretz aura finalement abandonné Ben Gvir.

Tandis que chacune de ces décisions politiques sont susceptibles d’entraîner des dégâts significatifs pour l’image des députés qui ont été amenés à les prendre, elles émanent finalement d’une forme de prise de conscience qu’il il y a, parfois, des choses plus importantes qu’une parole

Parce que s’il peut y avoir un espoir de briser l’impasse politique interminable au sein de l’Etat juif, cela exigera presque certainement des législateurs qu’ils reviennent d’abord une promesse.

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