Des profs arabes et israéliens apprennent la tolérance pour mieux l’inculquer
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Des profs arabes et israéliens apprennent la tolérance pour mieux l’inculquer

C'est aussi la rentrée pour un projet de coexistence destiné à des éducateurs de Jérusalem qui surmontent auprès des leurs le qu'en-dira-t-on

  • Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes, sur un promenade qui surplombe Jérusalem. (Crédit Eyal Tagar)
    Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes, sur un promenade qui surplombe Jérusalem. (Crédit Eyal Tagar)
  • Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes,dans un quartier de Jérusalem Est. (Crédit Eyal Tagar)
    Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes,dans un quartier de Jérusalem Est. (Crédit Eyal Tagar)
  • Des participants au "salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes. (Crédit :Dana Tal-El)
    Des participants au "salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes. (Crédit :Dana Tal-El)
  • Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes,dans un quartier de Jérusalem Est. (Crédit Eyal Tagar)
    Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes,dans un quartier de Jérusalem Est. (Crédit Eyal Tagar)
  • Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes au marché Mahané Yehouda, à Jérusalem. (Crédit Eyal Tagar)
    Les participants au "Salon des professeurs", un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes au marché Mahané Yehouda, à Jérusalem. (Crédit Eyal Tagar)

Dans le quartier de Shuafat à Jérusalem est, Aya Abu Sirrieh, un enseignant local, accueille un groupe d’éducateurs juifs et arabes dans la maison de sa famille pour une discussion décontractée sur une grande variété de sujets.

Quelques jours auparavant, la mère d’Abu Sirrieh hésitait encore, préoccupée par la possible réaction des voisins. Elle lui a demandé : « Est-ce que les Juifs ressemblent à des Juifs ? Pouvons-nous cacher d’une manière ou d’une autre que nous recevons des Juifs ? »

Quelques mois plus tôt, quand elle a commencé à participer au « Salon des professeurs », un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes, Abu Sirrieh avait refusé de prendre part à une activité où les participants devaient apporter des photos de leur maison, parce qu’elle ne voulait pas s’exposer. Mais après plusieurs rencontres du groupe, quelque chose a changé. Elle a fini par inviter tout le groupe chez elle.

Sceptique au début de l’aventure, sa mère a fini par être au centre de l’attention, racontant histoires après histoires avec tous les participants en cercle autour d’elle. Abu Sirrieh, un ancien joueur professionnel de football, a ensuite déclaré : « J’ai vu ma mère tellement heureuse, que je n’ai pas voulu renvoyer le groupe chez eux ».

Alors que 2,3 millions d’écoliers ont repris le chemin des classes israéliennes, cette initiative unique, qui entre dans sa quatrième année, vise à créer des liens entre les différentes communautés dans une capitale israélienne sous tension. Cette initiative cherche à renforcer la coexistence en utilisant le rôle spécial qu’ont les enseignants en charge d’éduquer les enfants et de former la vision du monde de la nouvelle génération du pays.

« La session m’a rendue plus sensible à la situation ici, a déclaré un enseignant juif qui a participé au programme. J’ai remarqué des signes de haine et de violence [à l’école] et je me suis dressé contre eux. J’ai aiguisé ma sensibilité pour identifier le racisme et la discrimination ».

Worood Othman, un participant arabe, a déclaré : « Une fois, nous avons parlé dans le programme de racisme dans le sens large du terme et des implications des actions racistes. Soudain, je me suis souvenu de toutes les sortes d’incidents à l’école où j’avais été témoin de racisme et j’avais fermé les yeux dessus. Maintenant, une lumière rouge s’allume à chaque fois que je suspecte quelque chose comme ça. J’ai appris qu’il faut réagir vite et y mettre un terme ».

Le Salon des Professeurs rassemble des enseignants juifs et arabes de crèches, du primaire et du secondaire pour dix séances de trois heures une fois toutes les deux ou trois semaines pendant l’année scolaire, entre novembre et avril. Pour de nombreux participants, c’est leur première conversation profonde avec des membres d’une communauté souvent perçue comme ennemie. Cette expérience change souvent leur manière d’enseigner la réalité complexe à leurs élèves en Israël.

Professeur Michal Muszkat-Barkan (Crédit : Dana Tal-El)

« D’habitude, nous parlons de Jérusalem dans le contexte du conflit, a déclaré le professeur Michal Muszkat-Barkan de l’Université Union Hébraïque (UUH), fondateur et chef académique du programme, au Times of Israël dans un entretien. La ville est divisée en trois [Arabes, ultra-orthodoxes et le reste – les juifs laïques, traditionnels et libéraux], et vous pouvez passer votre vie sans jamais rencontrer les autres populations. Les enseignants sont supposés enseigner la tolérance, l’acceptation de l’autre et l’ouverture d’esprit, mais s’ils n’ont pas rencontré l’autre d’une manière sincère et profonde, ils pourraient le faire de manière insincère ».

Les activistes derrière l’initiative affirment que le programme s’est développé progressivement depuis qu’il a été lancé en 2013 avec une dizaine d’enseignants, jusqu’à l’année dernière où il y a eu 60 participants dans trois groupes.

Les programme est nommé en l’honneur de Shira Banki, une jeune fille de 16 ans qui a été poignardée à mort par un extrémiste ultra-orthodoxe lors de la Gay Pride de 2015 à Jérusalem. Sa famille a cherché à faire la promotion de la tolérance dans la ville grâce à différentes initiatives.

L’organisation caritative fondée par la famille est l’un des principaux sponsors du Salon des Enseignants, avec le campus de l’Université Hébraïque à Jérusalem, où beaucoup de ses rencontres ont lieu. Les parents de Shira ont participé à certaines des rencontres des enseignants, et sont impliqués dans la promotion et le contenu du programme.

Un portrait de Shira Banki au défilé annuel de la gay pride à Jérusalem, le 2 août 2018. (Crédit : Luke Tress / Times of Israel)

« Shira a été assassinée à cause de l’intolérance et de la haine, a déclaré un porte-parole pour le Chemin de Shira Banki, l’association créée par la famille, au Times of Israël. Le Salon des Enseignants s’occupe de tous et cherche à éteindre les flammes de la haine et de l’intolérance. Chaque enseignant qui finit le séminaire va éduquer des dizaines, des centaines et, au fil de années, des milliers d’étudiants. Nous espérons que tous ces étudiants auront moins de haine et de préjugés, qu’ils seront plus tolérants ».

« En tant que Juifs libéraux, c’est notre devoir d’aller voir ‘l’autre’ et de trouver un moyen de vivre ensemble dans cet endroit de fous, à Jérusalem et dans cette région, a déclaré le rabbin Naamah Kelman, doyen du Campus Famille Taube de l’UUH à Jérusalem. Tout ce programme s’est développé à partir de notre sentiment que le Jour de Jérusalem avait été transformé en événement xénophobe et nationaliste par une partie du peuple juif. Nous étions frustrés de ne pas pouvoir célébrer Jérusalem d’une manière qui rassemble toutes les communautés ».

Pendant des années, Yom Yeroushalaim – marquant la prise par Israël de la partie est de la ville après la Guerre des Six Jours en 1967 – a été ponctuée par une marche de la droite à travers la ville. Des milliers de personnes, des Juifs orthodoxes en majorité, défilent avec des drapeaux israéliens à travers le centre-ville de Jérusalem et dans le quartier musulman de la Vieille Ville, où certains provoquent et lancent des insultes aux résidents arabes qui sont forcés à rester chez eux par les foules qui défilent.

Une affiche du « Salon des professeurs », un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes àune station de tramway de Jérusalem. (Crédiit : Ella Tzuberi)

Le Salon des Enseignants a récemment accroché des affiches au sujet de l’initiative aux arrêts du tramway de Jérusalem. Plus tôt en août, une galerie exposant des photos prises lors de ses activités a été présentée dans l’espace culturel de la Tahanat rishona de Jérusalem. Les organisateurs espèrent que l’exposition pourra rapidement aller à la résidence officielle du président Reuven Rivlin.

Le programme cherche à s’étendre à d’autres villes avec des populations arabes et juives importantes, comme Haifa et Tel Aviv-Jaffa. Il manque cependant de financements puisque toutes les fondations soutenant les projets de paix ne sont pas prêtes à le soutenir.

Par exemple, les organisateurs ont expliqué que l’Union européenne les perçoit comme des acteurs « perpétuant le conflit », parce que le projet est officiellement reconnu comme étant un séminaire du ministère israélien de l’Education – un organisme, dont l’Union européenne pense qu’il ne devrait pas s’occuper des résidents de Jérusalem est, dont beaucoup ne sont pas des citoyens israéliens.

Cheftzy Uzan-Nachmani. (Crédit : Dana Tal-El)

« Nous devons donc nous battre pour l’existence même du projet », a déclaré Cheftzy Uzan-Nachmani, le responsable du projet.

Il y a des sensibilités, aussi bien chez les Arabes que chez les Juifs

Etant donné que le projet est officiellement présenté comme un séminaire d’enseignants, cela permet à des personnes dont l’environnement à Jérusalem est s’oppose à la normalisation des rapports avec Israël de participer, en faisant passer le projet pour une activité professionnelle et non pas un projet de coexistence. Mais les choses se compliquent quand il s’agit d’organiser des rencontres entre les étudiants ou des visites à domicile, dont beaucoup ont dû être annulées.

Du côté juif, a déclaré Muszkat-Barkan, « beaucoup d’enseignants voient n’importe quelle rencontre avec des Arabes comme une démarche de gauche, et dans le contexte actuel, cela a la connotation d’être déloyal vis-à-vis de l’État. Nous ne voyons pas ce projet comme étant de gauche. Nous avons des participants des implantations. Une enseignante a rencontré des collègues arabes, mais un jour avant que nous publions sa photo dans une galerie, elle a appelé pour nous demander de ne pas le faire, car elle a des proches très à droite. Les gens doivent dépasser les stéréotypes pour venir ici ».

Les organisateurs ont cherché à recruter des enseignants ultra-orthodoxes, qui ont hésité à participer puisque le programme est sponsorisé et organisé par une institution réformée, et que les rencontres sont mixtes.

L’année dernière, ils ont cependant réussi à recruter un enseignant haredi pour la première fois, qui a même invité un groupe à sa maison dans le quartier de Ramot.

Les participants au « Salon des professeurs », un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes. (Crédit : Dana Tal-El)

Après la visite, un enseignant arabe qui a grandi dans la Vieille Ville a déclaré qu’il a vu une ressemblance frappante entre les deux populations : « L’Autorité palestinienne nous restreint, elle ne nous laisse pas nous développer et avoir des contacts avec les dirigeants israéliens, pour qu’ils puissent continuer à dire que nous sommes pauvres et misérables, c’est la même chose avec les ultra-orthodoxes – leurs responsables ne les laissent pas se développer, étudier et travailler, afin de les conserver en situation de dépendance ».

Les organisateurs ont proposé un projet pilote en 2013 avec une exposition dans l’enceinte de la première station de la ville dédiée aux professeurs qui enseignent la tolérance. L’exposition présentait leurs portraits et leurs histoires.

« Au début, c’était très difficile de trouver des enseignants arabes prêts à participer à l’exposition, a déclaré Muszkat-Barkan. Au final nous avons trouvé trois professeurs courageux de la même école du mont des Oliviers ».

Quand l’exposition s’est terminée, les enseignants ont déclaré qu’ils voudraient se connaître. « Alors nous avons organisé quelques rencontres, et, au final, nous avons décidé de les transformer en un séminaire professionnel pour les enseignants qui a commencé en 2015, a raconté Muszkat-Barkan. Depuis lors, il a été beaucoup plus facile de recruter des enseignants arabes, puisque les participants ont recommandé le programme à leurs collègues après avoir vu qu’ils ont été respectés ».

Dans le programme, les enseignants ont tout d’abord la possibilité de se connaître. « Nous avons besoin d’outils créatifs comme des exercices théâtraux pour détendre l’atmosphère parce qu’il y a beaucoup de barrières à faire tomber », a déclaré Uzan-Nachmani.

Ensuite, ils parlent de Jérusalem et disent à leurs collègues où ils se sentent en sécurité pour se promener dans la ville et où ils ont peur de marcher. Ils ont souvent des surprises.

« Cela surprend vraiment les Juifs que les Arabes aient peur d’emprunter la rue Jaffa [la principale rue de Jérusalem] et le marché Mahane Yehuda, a déclaré Uzan-Nachmani, en référence au bazar le plus populaire de la ville. Réciproquement, les Arabes sont très surpris d’apprendre que les Juifs ont peur d’aller dans des endroits comme la Vieille Ville et la Porte de Damas.

Beaucoup de groupes ont décidé d’aller ensemble à des endroits où certains d’entre eux n’iraient jamais autrement. Certains vont au marché Mahane Yehuda, d’autres à la porte de Damas, et certains vont même au mur Occidental, où des groupes doivent souvent attendre en dehors avant d’avoir la permission d’entrer.

Les participants au « Salon des professeurs », un projet de coexistence qui rassemble des groupes d’enseignants juifs et arabes au marché Mahané Yehouda, à Jérusalem. (Crédit : Eyal Tagar)

Beaucoup d’enseignants ont déclaré que le programme avait laissé une empeinte dans leur salle de classe. Certains en ont parlé à leurs étudiants, beaucoup d’entre eux ont adapté les exercices utilisés dans le programme pour mieux se connaître les uns les autres et les appliquer avec les enfants. Un groupe a même organisé une rencontre entre des étudiants juifs et arabes.

« J’ai toujours partagé ce qui se passe dans les sessions avec mes étudiants, a déclaré Aya Abu Sirrieh. Mes étudiants viennent d’un milieu difficile, il y a même des étudiants qui jettent des pierres, des élèves dont les parents sont dans des prisons israéliennes, voire des terroristes. Parler de l’autre n’est pas quelque chose d’évident. Et ils sont même plus inquiets au sujet de la ‘normalisation’. J’insiste donc bien qu’il ne s’agit pas d’abandonner leur propre identité, religion ou société. Mais nous devons nous ouvrir, connaître plus de gens et les laisser nous connaître. »

« Notre rêve est que tous les enseignants de Jérusalem puissent suivre un tel programme, a conclu Muszkat-Barkan. Cela déconstruit les stéréotypes et les murs entre les différentes communautés qui ne se rencontrent jamais normalement. Il est capital de nous focaliser sur les enseignants parce qu’ils éduquent la prochaine génération, et déterminent fortement ce qu’elle finira par penser de ‘l’autre’. Nous voulons que les enseignants fassent grandir une génération d’enfants activistes, qui vont dans le rue, combattent contre la violence et le racisme ».

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