Eisenkot menace de détourner les électeurs traditionnels d’un Shas paniqué
Craignant un exode massif de ses électeurs sur fond de conscription, Aryeh Deri a orchestré une réconciliation avec le rabbin Yitzhak Yosef pour éviter une débâcle électorale
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Le rabbin Tzuriel Krispel, 66 ans, compte parmi les fondateurs du parti ultra-orthodoxe Shas. Il y a occupé au fil des années plusieurs postes clés, il a contribué à implanter le mouvement dans différentes villes, il a été maire adjoint d’Elad, dans le centre d’Israël, et il a dirigé les établissements d’enseignement Otzar Haim à Beer Sheva. Il a également été, pendant un temps, le secrétaire particulier du défunt fondateur spirituel du parti, le rabbin Ovadia Yosef.
Krispel est ce que l’on pourrait appeler un Shasnik de la vieille école : séfarade, sioniste, modéré dans ses opinions et fervent partisan du service militaire pour tous ceux qui n’étudient pas dans une yeshiva du matin au soir. Lui-même a servi dans la compagnie B du 13ᵉ bataillon de la brigade Golani de Tsahal, aux côtés de Gadi Eisenkot, alors affecté à une autre compagnie de ce même bataillon de combat.
Rien de surprenant donc qu’Eisenkot, l’ancien chef d’état-major de la Tsahal, lui ait proposé de figurer sur la liste de son nouveau parti centriste, Yashar !, pour les élections à la Knesset.
« Ils m’ont proposé une place sur la liste en tant qu’ultra-orthodoxe, ancien soldat de Golani, membre du Shas et rabbin en Israël », a expliqué Krispel mardi au Times of Israel. « Eisenkot, je n’ai rien contre lui, mais son entourage est un peu anti-haredi. Au quartier général, j’ai rencontré une femme chargée des relations avec les cadres ultra-orthodoxes au sein de l’armée. La rencontre s’est bien passée, mais cela ne correspond pas vraiment à l’atmosphère générale qui y règne. Ce n’est pas mon milieu naturel. »
Interrogé sur la possibilité que de véritables électeurs du Shas puissent voter pour Eisenkot, Krispel a catégoriquement écarté cette hypothèse.
« Ça n’arrivera pas », a-t-il affirmé. « Quiconque est attaché au monde de la Torah ne quitte pas le Shas aussi facilement. »
Krispel reste fidèle au Shas et ne souhaite pas lui porter préjudice. Mais les chiffres racontent une tout autre histoire : le parti perd des dizaines de milliers de voix, au profit du parti d’extrême droite Otzma Yehudit du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir et du Likud, mais aussi du parti Yashar ! d’Eisenkot.
Le Shas, qui avait remporté 11 sièges lors des dernières élections, n’en obtiendrait plus que sept, selon plusieurs sondages récents.
Le principal facteur de ce recul est la crise politique autour de la conscription des hommes ultra-orthodoxes, qui inquiète vivement les partis haredim à l’approche des élections. Le Shas est particulièrement exposé. Parti à l’électorat composite, il paie pour l’heure le prix politique le plus lourd de son opposition intransigeante au service militaire. Les bouleversements survenus ces derniers jours en son sein témoignent de la crainte profonde de voir une part importante de ses électeurs lui tourner le dos.
Jeudi, le président du Shas, Aryeh Deri, a capitulé face au rabbin Yitzhak Yosef, ancien grand rabbin séfarade d’Israël, avec lequel il se livrait depuis des années à une âpre lutte de pouvoir.
Deri s’est rendu au domicile du rabbin pour tenter à tout prix de mettre un terme à leur conflit. Les responsables du Shas estimaient que la poursuite de cet affrontement risquait de faire perdre au parti des sièges supplémentaires, une perspective qui préoccupait vivement Deri. Aux termes de l’accord conclu au domicile du rabbin et consigné dans une lettre du rabbin Moshe Maya, membre éminent du Conseil des Sages de la Torah, l’instance spirituelle du parti, Deri a officiellement fait marche arrière.
Yitzhak Yosef a été proclamé successeur de son père et désigné comme « guide et chef de file de l’héritage de Maran au sein du mouvement Shas et de ses institutions ». Maran est le titre honorifique donné au défunt rabbin Ovadia Yosef. Dans une vidéo, on voit Deri exhorter Yitzhak Yosef à prendre les rênes du mouvement et à poursuivre la voie tracée par son père.
Yosef ne recevra toutefois pas le titre officiel de président du Conseil des Sages de la Torah, comme l’exigeait Deri. En vertu de ce compromis, le Shas fera de l’adoption, avant les prochaines élections, d’une loi exemptant les Haredim du service militaire l’une de ses principales exigences.
Le mois dernier, Yosef avait fait l’éloge d’Eisenkot lors d’une conversation privée, à rebours de la ligne défendue par Deri, qui maintient fermement le Shas dans le bloc de droite.
« Sa grand-mère votait pour le Shas et voulait qu’il devienne rabbin. On peut lui faire confiance. »
Lors d’une intervention publique, Yosef avait également déclaré : « Peut-être qu’Eisenkot deviendra religieux. Netanyahu ? Il n’y a aucune chance qu’il devienne religieux. »
Eisenkot a lui-même raconté à maintes occasions que sa mère, Esther, votait pour le Shas depuis 30 ans et qu’il avait dû, cette fois, la convaincre de voter pour lui.
Eisenkot a déclaré au Times of Israel qu’il rencontrait chaque jour des électeurs du Shas désireux de voter pour lui, « à Kiryat Shmona, Shlomi, Or Yehuda et ailleurs ». Il s’agit principalement de la frange la moins solidement acquise au Shas : des électeurs modérément traditionnels issus des classes populaires.
Il s’agit d’un important réservoir électoral, au sein duquel le service militaire est la norme et qui accepte difficilement de voir le rabbin Yitzhak Yosef jeter des ordres de conscription dans les toilettes, ou Deri se vanter publiquement que ses petits-fils ont échappé au service militaire. Ces électeurs réclament un partage équitable du fardeau national et ne veulent rien entendre de slogans radicaux tels que « Plutôt mourir que servir ».
Un activiste de longue date du Shas a décrit jeudi ce phénomène.
« Allez faire un tour dans les moshavim du sud. Vous y verrez des Séfarades portant des kippot noires ou de grandes kippot tricotées. Ils servent tous dans Tsahal. Ils ne supportent pas de voir le Shas se transformer en ‘Faction de Jérusalem’ hostile à la conscription », a-t-il déclaré, en référence à cette faction dissidente ultra-orthodoxe radicale et antisioniste, connue pour ses violentes manifestations contre le service militaire.
« Je suis sur le terrain depuis des années. On ne peut pas transformer un Séfarade en antisioniste. Ils ne sont pas prêts à accepter cela », a poursuivi le militant. « Le Shas dispose d’un socle électoral qui lui assure quatre sièges. Il les conservera quoi qu’il arrive. Mais rien, au-delà, n’est acquis. »
Il a ajouté avoir entendu « des gens dire que, puisqu’il y a désormais un candidat marocain au poste de Premier ministre, autant le soutenir sans hésiter. Après tout, c’est l’essence même du Shas : défendre les Juifs mizrahim défavorisés ». Eisenkot est d’origine juive marocaine.
Jeudi, Yosef a publié une vidéo dans laquelle il bénit chaleureusement les soldats de Tsahal, comme son père avait coutume de le faire. Le rabbin avait pourtant affirmé par le passé que même ceux qui n’étudiaient pas dans une yeshiva ne devaient pas effectuer leur service militaire. Dans cette vidéo encore, il s’est soigneusement gardé d’appeler les Haredim à servir dans Tsahal.
Le rabbin a réitéré ce message lors d’une conférence du Shas à Holon. « Nous aimons les soldats », a-t-il déclaré. « Pendant la guerre ‘Épées de fer’ [nom donné par Tsahal au conflit en cours déclenché par le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023], j’ai visité toutes les bases et béni les soldats, y compris des soldats totalement laïcs. »
C’est sur fond de tensions persistantes et de profondes divisions que le Shas a officiellement lancé sa campagne jeudi soir à Holon. À seulement deux mois des élections, Deri ne pouvait se permettre de laisser éclater au grand jour les profondes fractures qui traversent le parti. Le président du Shas devait afficher son unité, aussi factice soit-elle.
Il voulait à tout prix éviter que des militants proches de Yosef et de la « Faction de Jérusalem » ne perturbent l’événement en l’invectivant, comme ils l’avaient fait récemment lors de manifestations et d’autres rassemblements publics. La présence de Yosef était donc indispensable. Le rabbin est effectivement venu, il a été accueilli avec tous les honneurs et il a pris place à la table d’honneur, juste à côté de Deri, bien entendu.
L’événement avait d’ailleurs été fermé à la presse, au motif qu’il s’agissait d’un « rassemblement interne ». Une décision très inhabituelle pour le Shas, un parti qui, généralement, aime faire parler de lui et qui est avide de publicité et de coups d’éclat, à plus forte raison en pleine campagne électorale.
Les sondages publiés dans les prochaines semaines diront si Deri est parvenu à limiter les dégâts et à enrayer l’exode des électeurs du Shas. Des responsables du parti ont toutefois souligné jeudi qu’il n’avait fait que trouver une solution provisoire à son conflit avec Yosef et qu’il trouverait sans aucun doute le moyen de régler ses comptes avec lui après les élections.
Deri a déjà fait preuve par le passé d’une remarquable résilience en période électorale. Or, la période des Slichot, les prières quotidiennes de pénitence qui précèdent les fêtes du Nouvel An juif, approche, avec tout ce qu’elle peut offrir au Shas pour remobiliser son électorat. Le visage du défunt rabbin Ovadia Yosef s’affichera bientôt en grand dans les rues, la campagne prendra une forte dimension religieuse, centrée sur la foi, et les amulettes kabbalistiques, emblématiques du parti feront probablement leur retour.
Les électeurs les moins solidement acquis au Shas entendront toutefois des discours très différents, ceux de Netanyahu et de Ben Gvir, mais aussi, cette fois, celui d’Eisenkot.
Les terribles échecs qui ont conduit au 7 octobre 2023 et la guerre acharnée menée depuis sur plusieurs fronts ont profondément ébranlé les électeurs du Shas qui servent dans l’armée régulière ou comme réservistes. Cette fois, leur choix dans l’isoloir sera loin d’être évident.
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