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Elie Buzyn : « Vous allez devenir le témoin du témoin que je suis »

Longtemps, comme beaucoup de rescapés, il s'est tu. Puis Elie Buzyn s'est employé à transmettre la mémoire de la Shoah, appelant les jeunes à être "des témoins des témoins"

Elie Buzyn, à Paris, le 21 janvier 2015. (Crédit : Lionel BONAVENTURE / AFP)
Elie Buzyn, à Paris, le 21 janvier 2015. (Crédit : Lionel BONAVENTURE / AFP)

Longtemps, comme beaucoup de rescapés des camps, il s’est tu et n’a pas voulu retourner à Auschwitz. Puis Elie Buzyn, mort lundi à l’âge de 93 ans, s’est employé à transmettre la mémoire de la Shoah, appelant les jeunes à être « des témoins des témoins ».

Avec ses compagnons survivants de l’horreur, « épaves humaines dont on disait qu’elles allaient mettre vingt ans à mourir », ce médecin né le 7 janvier 1929, père de l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn, s’était fait une promesse : « Tenir tant qu’on peut ».

Il y est parvenu au-delà de toute espérance, après avoir vécu plusieurs vies et survécu à plusieurs morts. D’abord celle de son frère Avram, fusillé en mars 1940 par les nazis pour dissuader toute tentative de fuite du ghetto juif de Lodz (Pologne), où la famille Buzyn avait été parquée.

« En 1944, on savait vaguement que l’Armée soviétique arrivait par l’Est. Il y avait un petit espoir que ça se termine », confiait-il à l’AFP en 2015. « On nous a dit qu’on allait dans un autre camp de travail, où les conditions seraient bien meilleures ».

Un voyage en wagons à bestiaux dans la chaleur de l’été 1944, suivie de l’arrivée sur les quais de tri du camp d’extermination de Birkenau (Auschwitz-II).

Des wagons à bestiaux comme celui-ci, exposé à Yad Vashem, ont été utilisés pour transporter des Juifs vers les camps de concentration. (Crédits : Shmuel Bar-Am)

« Quelques déportés nous recevaient. Je leur dois la survie. J’avais 15 ans. Ils m’ont lancé: ‘Dis que tu as 17-18 ans !’. Le SS m’a regardé, visiblement il ne m’a pas cru. Il m’a donné un coup de poing dans la poitrine pour éprouver ma résistance, je ne suis pas tombé ». L’adolescent est jugé apte au travail forcé. Plus tard, « en 30 secondes », il a « su ce qui s’était passé » pour ses parents, assassinés dans les chambres à gaz.

« L’Europe était souillée »

Le 18 janvier 1945, devant la progression de l’Armée rouge, on lui intime l’ordre d’évacuer Auschwitz par une de ces « marches de la mort » où tout signe de défaillance est puni d’une balle dans la nuque.

Après trois jours et deux nuits, les déplacés sont entassés dans un train vers Buchenwald. Elie y demeure jusqu’en avril 1945 parmi 900 orphelins. « Nous qui venions d’Europe de l’Est ne voulions pas retourner chez nous. Nous savions que nous n’y avions plus rien ».

The Oscar-nominated documentary "Liberators" falsely claimed a battalion of African-American soldiers had helped to free the Buchenwald concentration camp. (US Army, US Defense Visual Information Center, Image #HD-SN-99-02764, Wikimedia Commons)
Des prisonniers du camp de concentration de Buchenwald quelques jours après la libération. (Crédit : US Army, la défense de Visual Information Center des États-Unis, Image # HD-SN-99-02764, Wikimedia Commons)

« Pour mon oncle », chirurgien à l’hôpital Rothschild à Paris, « je pouvais entrer dans une vie normale. Je n’étais pas de cet avis. L’Europe était souillée pour moi ».

Confié parmi des centaines d’adolescents à l’Œuvre de secours aux enfants (OSE) en France, importante organisation juive dont il sera plus tard un pilier, Elie Buzyn fera bien des détours avant de revenir s’installer à Paris : sept ans dans une Palestine encore sous mandat britannique puis érigée en Etat d’Israël, un nouveau passage dans l’Hexagone sans succès pendant ses études, deux ans dans un collège d’Oran (Algérie)…

En 1956, c’est le retour définitif en France, où il deviendra chirurgien orthopédique et épousera une psychanalyste de renom, Etty Buzyn (née Wrobel), spécialiste de la petite enfance.

« Témoins des témoins » 

Elie Buzyn fera enlever chirurgicalement son tatouage de déporté, comme pour effacer ce traumatisme de sa mémoire. « Vous ne pouvez pas vivre si vous vivez avec ça tous les jours », dit-il.

Un demi-siècle après le génocide, son fils âgé d’une vingtaine d’années lui dit: « Je veux aller à Auschwitz voir où mes grands-parents paternels ont disparu. Je comprends que ce soit trop dur pour toi. J’irai seul, avec un groupe ». « Dans la minute je lui ai dit: ‘Si quelqu’un doit t’accompagner, c’est moi' », confiait le Dr Buzyn.

Dès lors, il a considéré comme « un devoir » que de témoigner dans les écoles et à Auschwitz, avec les groupes conduits chaque année par le grand rabbin de France Haïm Korsia.

Elie Buzyn y a emmené ses enfants, et plusieurs de ses huit petits-enfants, quand ils avaient passé l’âge de quinze ans.

Il demeurait convaincu que tous ceux qu’il avait aidés à approcher l’horreur des camps allaient « devenir à leur tour des témoins. Des témoins des témoins ».

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