En Biélorussie, certains Juifs n’ont pas de problème avec la dictature
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En Biélorussie, certains Juifs n’ont pas de problème avec la dictature

La communauté juive se targue de mener une vie prospère et sans connaître l'antisémitisme — tant qu'ils courbent l'échine

Les participants à la conférence d'apprentissage juif Limmud FSU en Biélorussie posent pour une photo de groupe devant le Musée national des beaux-arts de Vitebsk, le 9 septembre 2014 (Crédit : Yossi Aloni / via JTA)
Les participants à la conférence d'apprentissage juif Limmud FSU en Biélorussie posent pour une photo de groupe devant le Musée national des beaux-arts de Vitebsk, le 9 septembre 2014 (Crédit : Yossi Aloni / via JTA)

MINSK, Biélorussie (JTA) — À l’âge de 36 ans, Yishai Malkin et sa famille vivent ce que des millions de personnes de l’ex-Union soviétique considéreraient comme une vie charmante.

Malkin, un web designer, et son épouse, une organisatrice d’événements, gagnent un salaire mensuel à eux deux de 2 000 dollars. C’est un salaire assez confortable pour leur permettre de voyager à l’étranger et de payer le prêt pour leur appartement situé au centre de la ville où ils vivent avec leur fils de 6 ans.

« Nous menons une très bonne vie ici, dans ce pays », a déclaré Malkin à JTA lors d’une récente interview à son domicile, à deux pas de la principale synagogue de la capitale et de plusieurs magasins casher dans un quartier où les Juifs affirment que le harcèlement antisémite ne se produit jamais.

« Et surtout en tant que Juifs, nous sommes très chanceux de vivre ici. »

Ce n’est pas le genre de déclaration que l’on associe aux membres d’une minorité vivant dans ce qui est souvent appelée dans les médias internationaux « la dernière dictature en Europe » — une référence au régime autoritaire d’Alexandre Lukashenko, le président du pays depuis 1994.

Néanmoins, cela reflète la réalité que vive de nombreux Juifs en Biélorussie, où ils jouissent de moins de liberté mais de plus de stabilité et de sécurité que dans certaines démocraties chaotiques de la région, avec leur lot de xénophobie et de nationalisme croissants.

Pourtant, les critiques du régime de Lukashenko insistent sur le fait que son mépris envers les droits civils et humains a inévitablement un effet négatif sur les Juifs locaux, y compris en l’absence de protection juridique pour leurs sites patrimoniaux.

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko, à droite, et son homologue géorgien Giorgi Margvelashvili à Tbilissi, le 23 avril 2015. (Crédit photo : Vano Shlamov/AFP)
Le président biélorusse Alexandre Loukachenko, à droite, et son homologue géorgien Giorgi Margvelashvili à Tbilissi, le 23 avril 2015. (Crédit photo : Vano Shlamov/AFP)

Le mois dernier, un tribunal biélorusse a approuvé un plan visant à construire des immeubles pour appartements de luxe sur un ancien cimetière juif dans la ville de Gomel. Cela a incité l’union des Associations publiques et des Communautés juives du pays à signaler sa « préoccupation » — un signe rare de désaccord avec le gouvernement dans un pays où la magistrature n’est qu’une extension du pouvoir exécutif.

Au cours des dernières années, la Biélorussie n’a connu aucune violence antisémite, de celle qui se produit régulièrement dans des pays voisins comme l’Ukraine, où la révolution a déclenché une explosion du sentiment nationaliste et la glorification de certains nationalistes qui ont assassiné des Juifs pendant l’Holocauste ou même en Russie, et cela malgré l’attitude généralement favorable du président Vladimir Poutine envers le judaïsme.

En dehors de la Biélorussie, les expressions du sentiment anti-russe ont compliqué la lutte contre l’antisémitisme à travers l’Europe de l’Est, notamment en Pologne. Cet été, la communauté juive s’est divisée sur la question de savoir si le nationalisme croissant engendrait une augmentation des incidents impliquant la haine des Juifs.

Il n’y a pas de révisionnisme de l’Holocauste et de glorification des nationalistes pro-nazis en Biélorussie : son gouvernement encourage la nostalgie de l’Union soviétique et a conservé des noms de rue célébrant les institutions communistes.

En 2016, la levée des exigences pour les visas touristiques imposées aux citoyens américains et européens souhaitant visiter la Biélorussie — une concession qui avait été étendue aux Israéliens en 2014 — a mis fin à l’isolement relatif du pays. La Biélorussie attire maintenant un grand nombre de touristes occidentaux qui deviennent rapidement une source importante de revenus.

Un immeuble résidentiel à Minsk, en Biélorussie, en juillet 2017 (Crédit : Dan Kitwood / Getty Images / via JTA)
Un immeuble résidentiel à Minsk, en Biélorussie, en juillet 2017 (Crédit : Dan Kitwood / Getty Images / via JTA)

Minsk — une ville sûre, propre et où le coût de la vie n’est pas élevé — présente de superbes exemples d’architecture soviétique. L’Opéra de Minsk est considéré comme l’un des plus beaux bâtiments de ce style. En été, la ville est pleine de visiteurs curieux arrivant d’Italie, de France, d’Israël et d’autres pays, ils apprécient les casinos, les restaurants et les institutions culturelles, avec leurs nombreux ballets, concerts et spectacles.

La communauté juive biélorusse composée de 20 000 personnes tire également profit des touristes visitant des sites patrimoniaux juifs qui, dans leur signification et leur beauté, égalent facilement n’importe quel site en Ukraine, en Russie, en Lituanie ou en Pologne.

Certaines des principales attractions incluent la tombe d’Israel Meir Kagan, ou Chofetz Chaim, l’un des rabbins les plus influents d’Europe avant l’Holocauste. La synagogue du 16e siècle à Grodno, que l’UNESCO a songé à classer en 2007 comme un site du patrimoine mondial, attire également un nombre constant de visiteurs, tout comme le monument dédié à l’Holocauste, le Khatyn. Les petits shtetls juifs de Pinsk et Babruysk font partie des derniers de leur genre en Europe.

Depuis 2014, des centaines de Juifs, y compris des étrangers, se sont rassemblés lors du festival annuel d’apprentissage juif du Limmud FSU, qui selon Malkin, a permis de vitaliser la communauté locale.

« Vous voyez un flux croissant de juifs d’Occident visiter les sites patrimoniaux très riches ici, et bien sûr, cela renforce la communauté juive parce que cela nous met en quelque sorte sur la carte du monde des communautés juives », a déclaré Shnuer Deitch, le grand rabbin du pays et l’émissaire principal du mouvement Chabad en Biélorussie.

Deitch et sa femme dirigent une école juive depuis des années en Biélorussie, où la viande et les produits laitiers casher en provenance de Russie sont largement accessibles aux fidèles qui observent la loi juive.

Le cimetière juif à Svir, en Biélorussie. Les tombes auparavant avaient été négligées (Crédit : Michael Lozman)
Le cimetière juif à Svir, en Biélorussie. Les tombes auparavant avaient été négligées (Crédit : Michael Lozman)

Mais le traitement biélorusse de ses sites patrimoniaux juifs ces derniers mois a exposé le gouvernement à des critiques sans précédent de groupes juifs locaux et internationaux.

Le Congrès juif euro-asiatique a exprimé sa « forte opposition » à la construction de l’immeuble d’appartements prévu à Gomel. Il a rejeté les affirmations du gouvernement biélorusse, à savoir que la construction sur le site du cimetière a été approuvée par la communauté juive de Gomel et qu’il était peu probable que la construction de l’immeuble dérange les dépouilles.

Le Congrès juif mondial a déclaré qu’il était « inquiet et déçu » par le projet, affirmant qu’il était contraire à l’engagement international de Biélorussie de préserver les sites du patrimoine juif.

Un leader de la lutte contre le projet immobilier de Gomel, Yakov Goodman, est un militant juif américain qui lutte pour la préservation des sites du patrimoine juif dans sa Biélorussie natale. Il a déclaré au JTA que le projet était révélateur de « l’antisémitisme d’État » et qu’il était l’un des nombreux cas de méconnaissance des sites du patrimoine juif. Un tel mépris, a-t-il dit, ne se produit pas avec des biens importants ou sacrés pour les chrétiens et pour la population en général.

Goodman, qui a été emprisonné brièvement en 2004 pour son activisme, a pris à partie le gouvernement biélorusse pour avoir prétendument détruit trois synagogues — deux à Minsk et une à Luban — et au moins trois cimetières juifs en plus de l’ancien cimetière juif menacé à Gomel.

Les sites du patrimoine juif sont profanés, détruits. On construit dessus régulièrement dans toute l’Europe de l’Est, là où les petites communautés ont été décimées pendant la lutte durant l’Holocauste pour préserver les importantes propriétés qui appartenaient à des congrégations anciennes.

 Des pierres tombales renversées à la forteresse de Brest en Biélorussie (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israël)
Des pierres tombales renversées à la forteresse de Brest en Biélorussie (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israël)

« Mais la différence est qu’en Biélorussie, les Juifs ne peuvent même pas se prononcer contre cela », a dénoncé Goodman.

Sergey Lyapin, un activiste juif, a déclaré dans un communiqué que « les autorités locales et les médias contrôlés par l’État mènent une guerre d’information contre » les Juifs opposés au projet immobilier. Plusieurs médias biélorusses ont décrit une manifestation contre le projet immobilier comme une « provocation ». Un site d’information populaire a même qualifié la manifestation de schéma « conçu par des personnes ayant des liens et des intérêts internationaux ».

Un porte-parole de l’ambassade de Biélorussie en Israël a déclaré au JTA que son gouvernement « rejette tout et toute expression d’antisémitisme » et a insisté sur le fait que le projet de construction de Gomel n’aura aucune incidence sur le reste. Goodman, a ajouté le porte-parole, « est un célèbre faux journaliste ».

Pour Rahim Radhani, un immigrant musulman d’Ouzbékistan qui vit à Minsk, la rhétorique dans les médias biélorusses et le refus du gouvernement de tenir compte des préoccupations juives sont des signes selon lesquels les Juifs risquent finalement d’être ciblés par les autorités de Biélorussie, où, affirme-t-il, d’autres minorités sont déjà soumis à une discrimination.

« En tant que musulman avec une peau sombre, j’ai l’habitude d’être arrêté, interrogé et détenu ici tout le temps », a déclaré Radhani, un homme d’affaires qui suit une formation pour devenir un pilote de vols commerciaux en Biélorussie. « Il est vrai que jusqu’à présent, les Juifs n’ont pas été traités de cette façon, mais ils le seront dès qu’ils contrarieront Lukashenko de quelque manière que ce soit. »

« De telles affirmations sont très exagérées », a déclaré Malkin à propos de la couverture médiatique de la Biélorussie, par exemple Al Jazeera en juin avait déclaré que Lukashenko avait l’habitude d’« écraser brutalement toute dissidence ».

Les militants de l’opposition peuvent être emprisonnés ici, mais les gens ordinaires, a-t-il affirmé, « et surtout les Juifs, qui ne veulent pas faire de politique mais veulent simplement vivre en paix, préfèrent vivre en Biélorussie que de l’autre côté de la frontière » en Ukraine.

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