En quarantaine, les Israéliens vont voter puis retournent à l’isolement
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Reportage

En quarantaine, les Israéliens vont voter puis retournent à l’isolement

"La perspective de voir la mauvaise personne à la tête du pays est pire que le coronavirus" : 16 bureaux de vote ont été mis en place pour les Israéliens en quarantaine

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

Une Israélienne en quarantaine vote dans un bureau de vote spécialement conçu à cet effet, aux abords de la ville de Modiin, le 2 mars 2020. (Crédit : Raoul Wootliff)
Une Israélienne en quarantaine vote dans un bureau de vote spécialement conçu à cet effet, aux abords de la ville de Modiin, le 2 mars 2020. (Crédit : Raoul Wootliff)

Lundi matin, trois heures après l’ouverture d’environ 10 000 bureaux de vote, dans tout le pays, qui recevront toute la journée les 6 453 255 Israéliens susceptibles d’aller glisser un bulletin dans l’urne, 16 bureaux d’un genre particulier, installés sous des tentes ont également ouvert pour recevoir les 5 630 électeurs placés en quarantaine personnelle et obligatoire, chez eux, en guise de précaution pour empêcher la propagation du coronavirus au sein de l’État juif.

Jusqu’à présent, ce sont dix Israéliens qui ont été testés positifs au COVID-19, la maladie causée par ce nouveau virus. Israël a pris des mesures d’envergure pour empêcher une épidémie, refusant l’entrée sur son territoire aux étrangers ayant été en Chine, à Hong-Kong, à Macao, en Thaïlande, à Singapour, en Corée du Sud, au Japon et en Italie au cours des quatorze jours qui ont précédé leur arrivée dans le pays – et obligeant tous les Israéliens s’étant récemment trouvés dans ces régions à rester confinés pendant deux semaines.

Les citoyens ont eu toutefois l’autorisation de rompre la quarantaine pour aller voter dans les bureaux spécialement conçus pour eux. Mais ils doivent prendre des précautions, comme le port du masque avant de sortir de leur véhicule, et également tenter de se déplacer pour voter sans des tiers qui n’ont pas été placés en isolement. Il leur est également interdit de s’arrêter en chemin, que ce soit en allant ou en rentrant du bureau de vote.

Par ailleurs, tous ceux qui présentent des symptômes de la maladie seront refoulés des bureaux de vote mis à la disposition des Israéliens en quarantaine, a averti dimanche le ministère de la Santé. Les malades hospitalisés pourront profiter des procédures électorales d’ores et déjà en place pour les patients qui se trouvent dans les hôpitaux.

Israël ne permet pas le vote par procuration.

Un bureau de vote spécial pour les Israéliens placés en quarantaine en raison des mesures pour lutter contre le coronavirus dans la ville de Modiin, le 2 mars 2020 (Crédit : Raoul Wootliff)

Premier électeur à arriver dans l’un de ces bureaux particuliers qui a été installé aux abords de la ville de Modiin, dans le centre du pays, Yishai Akker, originaire de Givat Shmuel, situé à proximité et qui est en quarantaine depuis son retour d’un voyage en Italie, vendredi, où il était allé faire du ski avec sa famille.

« C’est trop. On a l’impression que c’est exagéré. Mais on respecte », dit-il au sujet du bureau de vote alors qu’une petite file d’attente commence à se former derrière lui.

Les bureaux de vote, situés dans les villes de Jérusalem, Safed, Afula Illit, Haïfa, Netanya, Tel Aviv, Holon, Beer Sheva, Ashkelon, Eilat, Rosh Haayin, Modiin et Kfar Saba, sont formés de deux petites tentes avec une fenêtre mitoyenne : dans l’une des tentes se trouvent les personnels du Magen David Adom qui ont été spécialement formés pour superviser ce scrutin, et dans l’autre, l’urne a été installée sur une table, derrière un écran bleu.

A leur arrivée, les électeurs sont accueillis par les personnels du bureau de vote portant un équipement de protection intégral. Ces derniers demandent aux nouveaux-venus d’enlever leurs masques, le temps de contrôler leur identité.

Puis, après avoir appliqué du gel antibactérien sur leurs mains, les électeurs reçoivent un nouveau masque et des gants à porter le temps de déposer un bulletin dans l’urne.

Un bureau de vote spécial pour les Israéliens placés en quarantaine en raison des mesures pour lutter contre le coronavirus dans la ville de Modiin, le 2 mars 2020 (Crédit : Raoul Wootliff)

Les votes, qui sont placés dans une urne spéciale, seront envoyés à la commission centrale électorale où ils seront décomptés par un personnel qui portera, lui aussi, des équipements de protection.

Craint-il de contracter le virus auprès des autres électeurs ? Yishai Akker répond que « c’est pour ça que j’ai voulu être le premier. De manière à ne pas être en contact avec les autres ou avec des équipements qui ont été touchés par d’autres ».

« Mais », ajoute-t-il, « on n’a pas voulu renoncer. C’est la première fois que mon fils vote ».

Des Israéliens en quarantaine arrivent pour voter dans un bureau de vote particulièrement conçu pour eux, aux abords de la ville de Modiin, le 2 mars 2020 (Crédit : Raoul Wootliff)

Seffi Akker, qui a eu 18 ans le mois dernier et qui, par conséquent, n’a pas pu prendre part aux deux scrutins organisés en 2019, a déclaré que l’expérience était « dingue mais drôle ».

« Vous ne pouvez pas voir, mais je ris sous mon masque », plaisante-t-il.

Lors de l’ouverture, enfin, du bureau de vote – avec environ 15 minutes de retard – c’est une trentaine de personnes qui se trouvent dans la file d’attente, portant des masques et paraissant – peut-être pour cette raison – peu heureux.

« C’est difficile à la maison », confie Ayala Cohen, en quarantaine chez elle depuis la semaine dernière, avec son mari Eitan, après le retour en Israël du couple qui, en revenant d’Australie, s’est arrêté en Corée du Sud il y a deux semaines.

« Les règles ont changé et nous ont inclus cinq jours après notre retour, mais ce n’est pas facile de rester toute la journée à l’intérieur », regrette Eitan. « C’est super de pouvoir sortir, sauf qu’il faudra qu’on rentre après ».

Itzik Majar, placé en quarantaine après être revenu de vacances d’hiver en Italie, dit que l’isolement et ce vote dans le bureau spécial sont « une expérience surréaliste et bizarre ».

Un bureau de vote spécial pour les Israéliens placés en quarantaine en raison des mesures pour lutter contre le coronavirus dans la ville de Modiin, le 2 mars 2020 (Crédit : Raoul Wootliff)

« Le temps nous dira si cela a été exagéré, mais il semblerait que cela le soit beaucoup », estime-t-il, ajoutant que le processus spécial de vote donne du poids à la conviction de nombreuses personnes qui pensent que les Israéliens mis en quarantaine ont été contaminés par le virus.

« Nous ne sommes pas malades », explique Itzik Majar. « Mais les gens croient n’importe quoi ».

« On a l’impression d’avoir la peste et personne ne veut venir près de nous alors qu’on est en bonne santé
! », lance Ayelet, une Israélienne 26 ans, qui attendait dans sa voiture sur un parking de Jérusalem de pouvoir aller voter.

« Ça fait une heure et demie qu’on attend de voter », soupire Hadas Vinograd, 26 ans, venue parler aux journalistes arrivés sur le parking, à une vingtaine de mètres des tentes, malgré les mises en garde des policiers.

L’Israélienne revient d’un voyage en Italie, plus important foyer d’épidémie en Europe. « On n’était pas sorti de chez nous jusqu’à aujourd’hui », explique-t-elle, tout en avouant s’être inquiétée en se rendant compte que toutes les personnes susceptibles d’être contaminées se retrouveraient au même endroit.

« Mais c’est très important pour nous de voter », ajoute Hadas Vinograd, sans préciser si elle allait donner sa voix au Premier ministre Benjamin Netanyahu, à son rival Benny Gantz, ou à d’autres.

Alors que la police et les autorités locales ont été mises en alerte, lundi, face à d’éventuelles tentatives de perturber le scrutin à l’aide d’infox portant sur le coronavirus, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a vivement recommandé aux citoyens de se rendre aux urnes, clamant qu’il n’y avait pas à craindre d’être contaminé par le coronavirus.

« Je recommande vivement aux citoyens israéliens d’aller voter. C’est un formidable droit démocratique, et nous devons en être fiers », estime le Premier ministre après avoir voté dans un bureau normal de Jérusalem.

« Nous avons fait tout ce que nous pouvons contre le coronavirus. Tout est sous contrôle, et nous avons pris toutes les mesures possibles. Ne croyez pas les fausses informations : vous pouvez voter avec détermination et confiance », a-t-il continué.

Sur les réseaux sociaux et Facebook, « des unités de cybersécurité sont en état d’alerte en cas de publication de fausses nouvelles à propos du Covid-19 » qui causeraient de la « panique » chez les électeurs, a indiqué Micky Rosenfeld, porte-parole de la police.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu, à droite, et son épouse Sara Netanyahu votent au cours des élections législatives israéliennes dans un bureau de vote de Jérusalem, le 2 mars 2020 (Crédit : Atef Safadi/Pool Photo via AP)

Dimanche, le principal rival de Netanyahu dans ces élections, le chef du parti Kakhol lavan, Benny Gantz, avait accusé le Premier ministre et sa formation de laisser se répandre des infox sur le coronavirus pour faire baisser la participation électorale parmi les partisans de son alliance centriste.

Gantz se référait à des informations qui avaient laissé entendre que certaines parties d’un centre commercial situé à Givatayim, près de Tel Aviv, avaient été fermées après la visite d’un client qui aurait été touché par le virus. Lors du précédent scrutin du mois de septembre, 50,32 % des votes à Givatayim étaient allés à Kakhol lavan et 17,32 % des voix au Likud.

En réponse à cette accusation, le parti du Likud a émis un communiqué clamant que « Gantz dit des choses insensées ».

« Un vaccin contre le coronavirus sera trouvé avant que Gantz ne trouve le moyen de former un gouvernement sans le député de la Liste arabe unie Ahmad Tibi », a écrit le Likud sur son compte Twitter.

Pour Itzik Majar, la politique a pris le dessus sur toutes les craintes qui entourent actuellement le virus.

« La perspective de voir la mauvaise personne à la tête du pays est pire que le coronavirus » , dit-il, avant de retourner chez lui pour poursuivre sa quarantaine.

L’AFP a contribué à cet article.

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