En soutenant les transports publics le Shabbat, Bennett accélère son virage vers le centre
L’ancien Premier ministre cherche à élargir sa base au-delà de la droite religieuse, au risque de fragiliser les autres partis du bloc anti-Netanyahu
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L’ancien Premier ministre Naftali Bennett s’est récemment prononcé en faveur des transports publics le jour du Shabbat ainsi que du mariage civil.
Pour Bennett, autrefois figure politique de la communauté sioniste religieuse conservatrice, ces prises de position marquent une nouvelle étape dans ce qui apparaît comme un glissement progressif vers le centre.
Interrogé par la radio de l’armée, Bennett a estimé que « les villes doivent pouvoir décider si elles souhaitent faire fonctionner des transports publics le Shabbat » et que « chaque Israélien devrait pouvoir se marier dans son propre pays sans devoir partir à l’étranger ».
Aujourd’hui, les transports publics restent officiellement suspendus le Shabbat dans la quasi-totalité des villes israéliennes. Quant aux couples souhaitant célébrer un mariage juif non orthodoxe, ils doivent toujours se rendre à l’étranger, le Grand Rabbinat conservant le monopole des mariages juifs en Israël.
« Mon seul guide sur ces questions, c’est le bon sens et l’équité », a déclaré Bennett.
Ces positions sont susceptibles de séduire un électorat plus libéral qui considérait jusque-là Bennett comme infréquentable sur le plan politique. Elles risquent toutefois d’éloigner une partie de l’électorat religieux conservateur qui constituait autrefois le cœur de sa base.
Ses propos ont immédiatement provoqué la colère du parti ultra-orthodoxe Shas, qui l’a accusé d’être « prêt à sacrifier l’identité juive de l’État » pour des raisons électorales.
Le parti a également affirmé qu’il finirait par renier d’autres positions historiques, notamment son soutien aux implantations en Cisjordanie.
Ils ont, néanmoins, été salués à gauche. Yaïr Golan, dirigeant du parti de gauche Les Démocrates, a estimé que Bennett avait « parcouru un long chemin » depuis l’époque où il dirigeait le parti de droite HaBayit HaYehudi.
La carrière politique de Bennett, qui a également dirigé les partis HaYamin HaHadash et Yamina, a longtemps été associée à la droite nationaliste, pro-implantations et sécuritaire, un espace politique aujourd’hui dominé par Bezalel Smotrich et son parti d’extrême droite HaTzionout HaDatit.
Mais sa trajectoire politique a changé en 2021 lorsqu’il est devenu Premier ministre à la tête d’une coalition extrêmement hétérogène montée par Yaïr Lapid, dirigeant de Yesh Atid, mettant ainsi fin au long règne de Benjamin Netanyahu.
Cette coalition allait de Bennett à droite jusqu’au parti de gauche Meretz, en passant par le parti arabe Raam. Pour une partie de ses électeurs, cette alliance avec des partis idéologiquement opposés a été vécue comme une trahison.
Le Likud, alors dans l’opposition, a largement exploité cette fracture afin d’affaiblir ce qui était surnommé la « coalition du changement », finalement tombée après un an et demi au pouvoir.
Mais cette expérience gouvernementale a également transformé Bennett en option crédible pour des électeurs bien au-delà de son socle traditionnel, notamment parmi les opposants à Netanyahu.
Absent de la vie politique depuis les élections de 2022, Bennett apparaît aujourd’hui dans plusieurs sondages comme le principal rival potentiel de Netanyahu. Son futur parti est régulièrement présenté comme la principale force anti-Netanyahu et comme la deuxième formation du pays derrière le Likud.
Son retour vers le poste de Premier ministre reste toutefois semé d’embûches.
À droite, Bennett incarnait autrefois l’idée d’un camp nationaliste tourné vers l’économie high-tech et l’avenir technologique d’Israël. En se repositionnant au centre, il pourrait élargir considérablement son audience, mais aussi entrer en concurrence directe avec un espace politique déjà saturé de figures cherchant à rassembler le camp anti-Netanyahu.
« Bennett cherche à adopter les positions de la majorité des Israéliens », analyse Ariel Finkelstein, chercheur à l’Institut israélien de la démocratie. « Il n’est plus le représentant d’un petit parti religieux de niche. »
Un porte-parole de Bennett 2026 a refusé de commenter.
En quête du centre
Bennett a toujours adopté une approche plus libérale des questions religieuses que nombre de responsables issus du courant sioniste religieux. Mais tant qu’il dépendait politiquement de cet électorat, il restait largement limité à des réformes prudentes et modestes.
Le soutien affiché par Bennett aux transports publics le Shabbat et au mariage civil, deux sujets qui touchent directement aux relations entre religion et État, suggère qu’il ne se sent plus tenu par les contraintes électorales qui limitaient autrefois sa marge de manœuvre.
« Je ne pense pas qu’il ait changé d’avis. Je pense surtout qu’il fait désormais partie d’un camp politique où il peut exprimer ces positions ouvertement », a confié au Times of Israel, sous couvert d’anonymat, un ancien collaborateur de Bennett.
Cette évolution s’inscrit dans une série de signaux montrant que Bennett cherche désormais à s’installer au centre de l’échiquier politique, notamment à travers des discussions avec plusieurs figures du centre et du centre-droit israélien.
Un proche de Bennett insiste toutefois sur le fait que ses propos sur les réformes religieuses ne signifient pas nécessairement une rupture avec la droite israélienne.
« Beaucoup d’électeurs religieux et de droite sont en réalité plus modérés sur les questions sociales qu’on ne le pense », estime cette source. « Bennett pourrait bénéficier politiquement du fait d’exprimer plus clairement ces positions. Et cela le distingue nettement de [le chef du parti d’extrême droite Otzma Yehudit, Itamar] Ben Gvir et de Smotrich, qui se situent aujourd’hui plus à droite que la droite religieuse traditionnelle elle-même. »
Plusieurs éléments montrent néanmoins que Bennett continue à se considérer comme un homme de droite, même s’il cherche désormais à prendre la tête de l’aile conservatrice d’un large bloc centriste.
Interrogé le mois passé sur la chaîne publique Kan, Bennett a déclaré qu’il était « absolument essentiel d’unifier le bloc sioniste libéral de l’opposition », en prenant pour exemple la situation en Hongrie, où un ancien allié conservateur de l’ex-Premier ministre Viktor Orbán est parvenu à le renverser à la tête d’une large coalition d’opposition.
« En Israël aussi, chaque fois qu’on tente de faire élire quelqu’un qui n’est pas issu de la droite, on perd, comme c’est le cas depuis 2009. Seule une personnalité de droite peut battre ce gouvernement », a-t-il déclaré.
« Sur les questions sécuritaires, je suis un faucon. Mais sur le plan national, je suis libéral et favorable à la coopération avec des gens de gauche comme de droite », a-t-il ajouté.
Une longue prudence sur les questions religieuses
La relation de Bennett aux questions de religion et d’État a toujours été complexe. Tout au long de sa carrière politique, il a défendu une approche prudente, soutenant certaines réformes limitées tout en évitant les bouleversements majeurs.
Les sondages montrent depuis plusieurs années qu’une majorité d’Israéliens soutient les transports publics le Shabbat ainsi que le mariage civil. Pour Dahlia Scheindlin, analyste politique et chroniqueuse pour Haaretz, Bennett « comprend désormais qu’il peut prétendre à la direction du vaste camp du centre-droit et de la droite laïque et traditionaliste, lassé du tournant fanatique et fondamentaliste pris par la politique israélienne ».
« Il lui a toujours été plus facile de prendre des positions audacieuses sur la séparation entre religion et État, un sujet qui bénéficie depuis longtemps d’un large soutien dans l’opinion… bien plus facile que de rompre avec ses anciennes positions très à droite sur les Palestiniens, notamment son soutien à l’annexion et son opposition à l’autodétermination palestinienne », a déclaré Scheindlin.
L’analyste ajoute que les dernières déclarations de Bennett n’ont rien de surprenant, puisque « la droite modérée, voire le centre, constitue désormais son véritable électorat cible depuis sa rupture avec le camp Netanyahu ».
Selon Finkelstein, spécialiste des questions de religion et d’État, le déplacement progressif de Bennett vers le centre était déjà perceptible dès 2019, lorsque son parti HaYamin HaHadash avait exprimé un soutien mesuré au Pacte Gavison-Medan, une proposition de réforme des relations entre religion et État.
« Aujourd’hui, il aspire véritablement à former un parti au pouvoir capable de parler à l’ensemble de la société israélienne, aux laïcs comme aux traditionalistes. En fin de compte, la majorité des Israéliens appartient précisément à ces catégories, et parmi eux, une nette majorité soutient ces réformes », a-t-il déclaré.
Le parti de la gouvernance
Les premières recrues de Bennett renforcent néanmoins l’idée qu’il cherche à remodeler son image politique tout en capitalisant sur son expérience comme Premier ministre. Deux des personnalités déjà annoncées sont des technocrates ayant occupé de hauts postes dans l’administration israélienne et ayant publiquement dénoncé ce qu’ils considèrent comme les dysfonctionnements du gouvernement actuel.
Tous deux pourraient contribuer à renforcer l’image d’un parti misant avant tout sur une gouvernance efficace, en rupture avec ce que les détracteurs du gouvernement actuel décrivent comme une politisation croissante et peu professionnelle de plusieurs ministères.
« Pour remettre l’État en ordre de marche, nous avons besoin des meilleurs gestionnaires et des meilleurs cadres de l’État », a écrit Bennett sur X en annonçant l’arrivée de Keren Terner, ancienne directrice générale du ministère des Finances, et de Liran Avisar Ben-Horin, qui a quitté la direction générale du ministère des Communications en 2023.
Ben-Horin pilote actuellement le projet « 100 jours » du parti, un programme destiné à restaurer « tout ce qui a été détruit dans les ministères ces dernières années », selon ses propres termes.
Bennett a également recruté Yonatan Shalev, 23 ans, dirigeant du mouvement Katef al Katef, qui représente des réservistes et de jeunes soldats militant en faveur de la conscription des haredim, un sujet bénéficiant d’un soutien encore plus large dans l’opinion que les transports publics le Shabbat ou le mariage civil.
« De manière générale, il cherche à toucher l’électorat le plus large possible », a résumé un membre du parti auprès du Times of Israel.
La difficulté de se distinguer
Si Bennett s’efforce d’élargir son audience en mettant en avant des sujets consensuels et la promesse d’une gouvernance plus compétente, il peine encore à expliquer ce qui le différencie réellement des autres figures du centre israélien, avec lesquelles il se dispute largement le même électorat.
Sur la plupart des sujets non religieux, son discours rejoint celui d’autres partis du centre et du centre-droit : soutien à la création d’une commission d’enquête nationale sur le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023, limitation du nombre de mandats du Premier ministre ou encore réforme du fonctionnement de l’État.
« Pour l’instant, je ne vois pas vraiment ce qui permettrait à Bennett de se distinguer de Benny Gantz, Lapid ou Eisenkot », estime Scheindlin. « C’est probablement ce qui explique selon moi pourquoi les résultats des sondages continuent de changer et de fluctuer. Mais je pense qu’il va continuer à mettre en avant son expérience comme Premier ministre. »
Son passage à la tête du gouvernement lui a effectivement permis de prendre l’avantage sur d’autres responsables centristes présents depuis longtemps dans le paysage politique israélien, comme le montrent plusieurs enquêtes d’opinion.
Mais ces mêmes sondages indiquent également qu’une grande partie du soutien dont bénéficie Bennett semble provenir avant tout d’électeurs déjà opposés à Netanyahu, au détriment d’autres partis centristes, sans réellement renforcer le bloc anti-Netanyahu dans son ensemble.
Les enquêtes d’opinion continuent pour l’instant de montrer que les partis susceptibles de rejoindre une telle coalition resteraient légèrement en dessous des 61 sièges nécessaires pour former un gouvernement.
« Je ne pense pas qu’il ait encore trouvé un moyen clair de se différencier », conclut Scheindlin à propos de Bennett. « Peut-être espère-t-il séduire une partie des électeurs religieux modérés et des électeurs de droite déçus par Netanyahu. »
JTA et Ariela Karmel ont contribué à cet article.
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