Felix Kersten, masseur d’Himmler et sauveur de Juifs
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Felix Kersten, masseur d’Himmler et sauveur de Juifs

Dans son nouvel ouvrage, François Kersaudy, historien spécialiste du IIIe Reich, promet de retracer l'histoire de l’incroyable thérapeute

Heinrich Himmler (à droite), chef de la SS, et son thérapeute, Felix Kersten (au centre), en 1944. (Crédit : Archives du Patrimoine culturel prussien / Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz)
Heinrich Himmler (à droite), chef de la SS, et son thérapeute, Felix Kersten (au centre), en 1944. (Crédit : Archives du Patrimoine culturel prussien / Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz)

Selon un mémorandum du Congrès juif mondial organisé en 1947, Felix Kersten aurait sauvé pendant la guerre en Allemagne « 100 000 personnes de diverses nationalités, dont environ 60 000 Juifs au péril de sa propre vie » – des chiffres qui pourraient être sous-évalués.

L’homme était le masseur du dignitaire nazi Heinrich Himmler, personnage le plus puissant du Troisième Reich après Hitler, qui dirigeait les SS et les services de police nazi, gérait les camps de concentration et menait la campagne d’annihilation de masse des Juifs d’Europe. Embauché pour calmer les crampes d’estomac du responsable nazi, Kersten avait été surnommé le « Bouddha magique » par celui-ci et se faisait rémunérer en libérations de résistants et de Juifs, ayant refusé tout autre avantage.

Joseph Kessel, qui a rencontré Kersten en 1959, avait déjà raconté son histoire – de façon romancée, sans que l’on puisse toujours distinguer la fiction du réel – dans Les Mains du miracle (1960), loin d’être son œuvre la plus connue (et dont des passages sont lus ici par Guillaume Gallienne).

Dans La liste de Kersten, un Juste parmi les démons, publié en février chez Fayard, François Kersaudy, historien spécialiste du IIIe Reich, promet de retracer la véritable histoire de l’incroyable masseur, dans cette première biographie.

Pour ce faire, l’universitaire polyglotte s’est plongé dans les archives, les mémoires – notamment celles de Kersten –, les journaux, les notes et les dépositions des principaux protagonistes.

Il livre ainsi un récit palpitant fait de terreur et d’héroïsme, sourcé, à l’intérêt historique majeur en raison de l’oubli relatif dans lequel est tombé Kersten et de la complexité de son parcours.

Estonien d’origine allemande, devenu Finlandais en 1920, résident aux Pays-Bas dans les années 1930, Kersten est notamment parvenu à obtenir la libération de résistants néerlandais, de femmes néerlandaises et françaises détenues à Ravensbrück, le sauvetage de 2 700 Juifs envoyés en Suisse, de 63 000 autres secourus par des vivres, ainsi que la non-exécution par Himmler d’un ordre de Hitler de faire sauter les camps de concentration avec leurs prisonniers.

S’il est resté relativement méconnu, il a, outre le livre de Kessel, récemment fait l’objet d’une bande dessinée parue chez Glénat, Kersten, médecin d’Himmler, et de quelques documentaires.

Plusieurs raisons permettent d’expliquer pourquoi son nom n’a jamais bénéficié d’une renommée similaire à celui d’Oskar Schindler : son histoire n’a pas été reprise dans un film ; elle a été regardée avec méfiance au lendemain de la guerre ; et le comte Bernadotte, neveu du roi de Suède, s’est attribué le mérite de ses actions.

« Comme nombre de résistants et d’agents doubles infiltrés dans les services de police et de renseignement nazis, Kersten était considéré aux Pays-Bas comme un collaborateur, et beaucoup s’étonnaient qu’il n’ait pas été fusillé dès la Libération », a expliqué Kersaudy au Point. « Les enquêtes sur son cas ont été conduites pendant trois ans dans la plus grande discrétion, de sorte que l’opinion publique scandinave et néerlandaise a été ébahie en apprenant, à l’été 1950, que Kersten avait été fait grand officier de l’ordre d’Orange-Nassau. Mais la guerre paraissait déjà lointaine, et l’affaire a été vite oubliée. Kersten a bien été proposé huit fois pour le prix Nobel de la paix, mais les Norvégiens craignant de déplaire à leurs voisins suédois, sa candidature n’a pas été retenue. Toutefois, en 1960, la France s’est souvenue de ses éminents services et lui a décerné la Légion d’honneur » à titre posthume : il est mort quelques mois plus tôt d’une crise cardiaque.

Felix Kersten vers 1920. (Domaine public)

D’autres historiens ont, par le passé, émis un large scepticisme sur l’homme. Dans un article intitulé « Kersten, médecin d’Himmler – Un Juste oublié ou un falsificateur hors pair ? » daté de 2015, l’historien Stéphane Dubreil écrivait notamment que son histoire « étonnante, édifiante, est bien connue mais elle est pleine de zones d’ombre ». Il remettait là en question plusieurs théories et affirmations de Kersten.

François Kersaudy, qui s’était déjà distingué par une importante biographie consacrée à Hermann Goering, balaye avec arguments ces doutes dès l’introduction de son livre.

« On peut relever une certaine contradiction dans le fait que la plupart des historiens qui lui dénient toute valeur en tant qu’acteur ou témoin ne cessent de le citer dans leurs ouvrages », écrit-il. « À quoi il faut ajouter que leur scepticisme se heurte à plusieurs faits incontestables : l’agenda et la correspondance d’Himmler montrent qu’il a bénéficié plus de 200 fois des soins de Felix Kersten entre mars 1939 et avril 1945, à raison d’une heure par séance ; en outre, les propos notés à l’issue de ces rencontres et rapportés dans les Mémoires du thérapeute dès 1947 correspondent parfaitement à ce que révéleront les transcriptions des conciliabules au sommet de la hiérarchie nazie publiées entre 5 et 33 années plus tard ; par ailleurs, de nombreux documents originaux signés de la main d’Himmler ou de son secrétaire particulier Rudolf Brandt attestent surabondamment l’action de Kersten en faveur des victimes du régime ; c’est également le cas des dépositions publiques et des Mémoires personnels de ses alliés comme de ses adversaires ; du reste, la correspondance diplomatique américaine, britannique, néerlandaise et suédoise durant les deux dernières années de guerre indique clairement que, depuis les ambassadeurs jusqu’aux ministres des Affaires étrangères en passant par Franklin Roosevelt et Winston Churchill, tous étaient informés des entreprises de Felix Kersten ; enfin, la plupart de ses assertions sont vérifiables, et lorsqu’elles se révèlent inexactes ou exagérées, il est presque toujours possible d’en découvrir les raisons. »

Ainsi, son ouvrage relance le débat entre historiens et pourrait permettre à Felix Kersten d’obtenir – enfin – une certaine reconnaissance pour ses actes héroïques.

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