Il n’y a d’autres traîtres, dit Amos Oz, que ceux qui craignent le changement
Rechercher
interview

Il n’y a d’autres traîtres, dit Amos Oz, que ceux qui craignent le changement

Le célèbre écrivain israélien évoque son dernier livre, ‘Judas,’ au sujet de Jésus et de son disciple controversé, avec la Jérusalem des années 1950 en arrière-plan

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Amos Oz, chez lui à Tel Aviv, évoquant 'Judas,' son dernier roman publié en anglais en september 2016 (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)
Amos Oz, chez lui à Tel Aviv, évoquant 'Judas,' son dernier roman publié en anglais en september 2016 (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Amos Oz, auteur primé, en lice pour le Prix Nobel, conteur de l’histoire et de la politique tempétueuse d’Israël, est pieds nus lorsqu’il ouvre la porte d’entrée de son domicile. Il porte une chemise à col boutonné et à manches courtes – tombant amplement sur un pantalon bleu marine – un stylo dépassant de la poche de sa chemise.

Alors que l’interview commence, le chat de la famille, un gros chat à poils longs, bondit sur le canapé et la visiteuse, puis il s’étend confortablement avant de sombrer dans un sommeil à la fois paisible et sonore.

Nous nous trouvons dans l’appartement d’Oz, à Tel-Aviv, dans un gratte-ciel situé dans le quartier chic de Ramat Aviv, où la sonnette que rien ne distingue amène les visiteurs dans un salon spacieux du 12ème étage avec une table de salle à manger poussée contre un mur et des étagères remplies de ses livres.

Le dernier roman d’Oz, “Judas,” occupe la place d’honneur sur les étagères juste derrière sa tête, avec au moins six traductions du titre qui apparaissent. L’auteur indique que son ouvrage a déjà été traduit en 15 langues, avec 15 autres qui sont encore en cours de préparation.

Le roman, un traité écrit par Oz sur Judas Iscariote — le disciple tristement célèbre qui, selon le Nouveau Testament, a trahi Jésus — est ce qui a amené, ces dernières semaines, l’auteur à répondre à de nombreuses interviews.

C’est son premier roman depuis une décennie, même s’il avoue avoir réfléchi à ce récit depuis plusieurs dizaines d’années, depuis sa première lecture du Nouveau Testament alors qu’il était un jeune pensionnaire de seize ans vivant au Kibbutz Hulda.

A l’époque, raconte Oz, il était devenu évident pour le jeune garcon qu’il lui serait impossible de comprendre l’art de la Renaissance ou la musique de Bach ou de Dostoyevsky sans avoir lu les Evangiles. Alors qu’il n’était pas scolarisé dans une école juive, il se rendait en soirée dans la bibliothèque du Kibboutz, où il a lu la Bible page par page, ce qui était majoritairement une nouveauté pour lui.

« Il y a plusieurs choses où lui et moi étions en désaccord, comme peuvent toujours l’être deux Israéliens”

Amos Oz

“J’avais entendu parler de Jésus bien sûr, mais j’ai découvert que Jésus était plein de charme, de poésie, drôle à certains moments, tendre, très humain”, explique Oz.

“Mais il y a plusieurs choses où lui et moi étions en désaccord, comme peuvent toujours l’être deux Israéliens. Il croit en l’amour universel, je n’y crois pas. Je crois que l’amour est une denrée précieuse et que l’humain est destiné à aimer 5, 10, 15 personnes au plus. Il a présenté de magnifiques exemples de colère et dans lesquels il a perdu son sang-froid. Il oublie qu’il est Jésus et c’est cela que j’aime à son sujet. C’est humain”.

Mais quand Oz aborde l’histoire de Judas et la manière dont ce riche propriétaire terrien amène Jésus à la croix, il se met en colère, car l’histoire ne semble avoir aucun sens en termes romanesques.

“C’est une histoire atroce”, dit Oz. “Tous ces stéréotypes raciaux, un bon éditeur aurait simplement supprimé ce passage du livre ».

Cela n’a aucun sens qu’un homme riche comme Judas accepte si peu d’argent, juste “trente pièces d’argent” – ce qui équivaut péniblement à environ 600 euros aujourd’hui – pour vendre son maître, et il ne parvient pas davantage à comprendre pourquoi Judas s’est pendu immédiatement après la mort sur la croix de Jésus.

Pour Oz, le comportement de Judas et les changements survenus dans l’Histoire après la crucifixion de Jésus, ont finalement causé plus d’effusions de sang que n’importe quelle autre histoire. Il attribue à ces événements les massacres de l’Histoire, les pogroms, l’Inquisition et peut-être même l’Holocauste, le comparant au ‘Tchernobyl de l’antisémitisme occidental’, une phrase qu’il aura prononcé plus d’une fois au cours des récentes interviews.

Judas, bien sûr, est devenu l’incarnation du traître. Son nom, affirme Oz, est devenu le synonyme même du terme. Mais Oz ne pense pas qu’il ait pour autant eu l’intention d’en être un.

Jésus se rend à Jérusalem “pour y être crucifié au Coeur du monde, en Prime Time”, lance Oz malicieusement, mais il pense que Judas a cru que Jésus se détacherait de la croix, qu’il ne mourrait pas parce qu’il était Dieu. C’est quand Jésus est en train de mourir sur la croix, dans une lente agonie, que Judas réalise ce qu’il a fait et se pend.

C’est un message choquant, admet Oz.

“Même les lecteurs chrétiens sécularisés sont choqués”, dit-il. « Ce n’est pas une lecture facile pour un Chrétien, même pour ceux qui n’ont jamais mis le pied à l’église ».

Mais comme pour tous ses ouvrages phares, c’est un livre pour lequel Oz s’était engagé à écrire.

Oz fait reposer son hypothèse entière concernant Judas sur un personnage appelé Shmuel Ash, jeune universitaire qui répond à la petite annonce d’un homme âgé et solitaire, en quête d’une compagnie rémunérée. C’est l’année 1959, une époque étrange à Jérusalem, et Ash se retrouve à vivre dans une maison obscure, dans une atmosphère menaçante, buvant des “gallons de thé” et discutant en permanence avec les deux autres personnages formant le triumvirat traditionnel des romans de Oz.

David Ben Gurion dans la ferme d'une implantation peu avant son rappel au ministère de la Défense en 1955. (Crédit : capture d'écran YouTube)
David Ben Gurion dans la ferme d’une implantation peu avant son rappel au ministère de la Défense en 1955. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Il y a le vieil homme, Gershon Wald, sioniste de la première heure et admirateur de David Ben-Gourion, et sa belle-fille, Atalia, une veuve sexy de 40 ans, dont Ash tombe amoureux. Elle est la fille du rival de Wald, Shealtiel Abravenel, qui voulait que Ben-Gourion renonce à l’idée d’un Etat juif afin de tenter de vivre en paix avec les Arabes. Son mari, le fils de Wald, a été torturé et tué pendant la guerre de 1948.

“C’est un morceau de musique de chambre — trois personnages malheureux d’une manière qui leur est propre à chacun, et enfermés dans une maison plutôt emmurée dans Jérusalem », dit Oz. « Et ils parlent, c’est tout ce qu’ils font – ils parlent et ils boivent du thé ».

Shmuel Ash offre sa propre histoire dans le roman, explique Oz.

“Je pense que son histoire a davantage de sens”, dit-il. “Son idée de Judas, c’était vraiment qu’il était le plus dévoué de tous ses disciples, le seul qui pensait que Jésus ne pouvait pas mourir. La version de Shmuel de Judas, c’est qu’il dit à Jésus qu’il doit aller à Jérusalem et que la Galilée comme les miracles provinciaux ne changeront jamais le monde ».

En marge de cette histoire de recherche menée sur Jésus et Judas, il y a d’autres éléments familiers que l’on trouve dans les romans d’Oz, dont les personnages énigmatiques, les environs compliqués de Jérusalem et les questions sans fin sur l’Etat d’Israël.

Pour Oz, toutefois, la destinée de son livre, devenu un best-seller international, reste un mystère.

“Il n’y a pas de violence, il n’y a pas d’agents du Mossad, pas d’Holocauste, pas de Palestiniens, pas de colonies, pas de magnats russes », s’exclame-t-il.

« Il y a du sexe, mais il faut attendre. Trois personnes assises dans une pièce et qui parlent tout le temps, et quelque part dans le cheminement du roman, trois générations différentes et trois visions du monde totalement différentes qui deviennent très libres les unes avec les autres, ce qui ressemble à un miracle séculaire à mes yeux ».

Les personnages, indique Oz, ne sont pas des “pantins en argile” mais développent plutôt une personnalité qui persiste à être “ce qu’ils sont et pas nécessairement ce qu’ils devraient être”.

Il fait une comparaison avec la grossesse d’une femme, imaginant que lorsqu’un bébé grandit dans son ventre, il devient vivant et n’est pas « simplement un autre organe » mais bien un être humain pourvu de sa propre personnalité et de ses désirs.

Il y a aussi de la trahison, sous différentes formes, dans “Judas.” Il y a la trahison supposée de Judas; la trahison de Ash, qui abandonne ses parents aimants à Haifa pour adopter une nouvelle famille temporaire à Jérusalem, constituée d’Atalia et de Wald; la trahsion du père d’Atalia aux yeux de Wald contre l’état juif naissant.

‘La trahison n’est pas facile à définir’

“La trahison n’est pas facile à définir”, declare Oz. “Dans un sens, la vie elle-même est une trahison, parce que nous sommes nés des rêves de nos parents et nous ne pouvons jamais être à la mesure de ces rêves initiaux ou de ceux que nous avons-nous-mêmes nourris ».

“Nous faisons des compromis, nous nous contentons de peu ; peut-être que c’est aussi une forme de trahison”, indique-t-il.

« Très souvent, Shmuel Ash suggère que les traîtres sont ceux qui sont en avance sur leur temps face aux contemporains. Ceux qui craignent le changement et les gens qui sont les artisans de ces changements sont considérés comme des traîtres ».

Shimon Peres à Tel Aviv, le 30 novembre 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)
Shimon Peres à Tel Aviv, le 30 novembre 2015. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Peut-être Oz fait-il allusion à lui-même, ayant souvent été qualifié de traître pour avoir critiqué Israël, ou à son ami Shimon Peres, décédé quelques heures après l’interview, en ayant passé des années à re-penser les objectifs et les concepts de l’Etat d’Israël, faisant évoluer la vision qu’il en avait quand il était plus jeune.

Oz a pris, vendredi, la parole lors des funérailles de Peres évoquant la “profonde innocence” de l’ancien homme d’Etat, cette “innocence qui n’est pas opposée à l’intelligence”.

“Parce qu’il avait de grands rêves, les gens l’appelaient le rêveur”, a déclaré Oz, en le comparant au Joseph Biblique. Comme Joseph, « il a vu la plupart de ses rêves devenir réalité ».

Oz a indiqué qu’alors que l’innocence de Peres avait pu le faire vaciller dans le domaine politique, il était un véritable diplomate : « Il y a ceux qui disent que la paix n’est pas possible et que la paix est essentielle et inévitable parce que les Israéliens et les Palestiniens sont sur une voie qui ne mène nulle part ».

Les Israéliens et les Palestiniens ne vivront pas de sitôt “une lune de miel”, a-t-il estimé, il n’y a donc pas d’autre choix que de diviser la terre. La plupart des gens le savent, mais où sont les dirigeants courageux qui le feront ? Où sont les successeurs de Shimon Peres ?”

Concernant ce qu’a pu introduire Oz de lui-même dans les personnages, il déclare qu’il y a une partie de lui dans chacune des trois incarnations de “Judas”, ce qui n’est pas inhabituel, dans la mesure où tout ce qu’il a pu écrire est d’une manière ou d’une autre teinté d’autobiographie, inspiré de ce qu’il a pu entendre ou voir, rêver, lire, ou imaginer.

Elément familier aux lecteurs des précédents ouvrages de Oz, c’est le lieu, la Jérusalem de 1959, les années qui étaient “le matin d’après », explique Oz, « après le cataclysme, après l’euphorie, après les changements immenses et monumentaux sans précédent dans l’histoire juive. Les files d’attente pour les poules et les œufs, les pénuries d’électricité, la bureaucratie, la longue liste des lignes téléphoniques ».

La Jérusalem de la jeunesse de Oz était une ville divisée, ajoute-t-il, avec des “fils barbelés, des champs de mines, des murs, des snipers. C’était une très petite ville, avec pourtant de vagues fédérations de communautés différentes qui globalement coexistaient très pacifiquement”.

“C’était une ville divisée reliée au reste d’Israël par un corridor assez étroit, menacée presque quotidiennement”, dit Oz. “Même avant l’Etat d’Israël, c’était un endroit très tendu et pas sécurisé, incertain quant à l’avenir quand j’étais moi-même un gamin ».

Si personne ne parlait au jeune Oz de ces incertitudes, elles étaient pourtant palpables. Et cette ville, la ville de cette jeunesse, cet endroit où des gens étaient venus se faire crucifier, est l’un des autres personnages principaux du roman. Mais comme le reste de l’ouvrage, cela n’a pas été facile à écrire.

« Les gens attendant des écrivains de brandir une torche et d’éclairer la route à travers certains points de l”Histoire. Y parviendront-ils ? »

Amos Oz

“Cela fait des années que j’écris ce roman et j’ai perdu espoir deux fois, puis j’y suis revenu, les dents serrées”, explique Oz. « Je pensais que c’était trop gros pour moi ».

Maintenant que le livre est terminé, il travaille déjà sur son prochain projet mais admet que c’est beaucoup plus difficile à l’âge de 77 ans.

“Cela devient de plus en plus dur”, dit-il. « Ecrire un roman, à moins que vous ne souhaitiez écrire le même livre encore et encore, ce que font certains auteurs à succès, mais si vous voulez écrire différemment à chaque fois, cela devient plus difficile, ce n’est pas plus aisé. Votre pied sur l’accélérateur devient plus hésitant et votre pédale de frein devient plus dure à actionner ».

Il continue toutefois à écrire des romans aux côtés de ses articles furieux, qu’il, dit-il, écrit avec un autre mode de rédaction que celui utilisé pour ses ouvrages littéraires.

“Je continue essentiellement à écrire le même article depuis 55 ans”, dit-il. « Je ne connais aucune manière de mesurer si j’ai bougé de la distance d’un seul grain de sable, mais je le fais. Les gens attendent des écrivains de brandir une torche et d’éclairer la route à travers les différents points de l’histoire. Est-ce qu’ils y parviendront ? Sont-ils de bons guides, de terribles guides ? Il n’y a pas de réponse toute prête. »

Et c’est là que notre entretien se termine. Le chat s’éveille et je me fais reconduire à travers la porte décorée par les ouvrages d’art laissés par ses petits-enfants, tandis que Oz retourne à son étude, en en ayant terminé pour le moment, avec les traîtres et les sauveurs.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...