Il y a un nouvel épouvantail en Turquie, et pour changer, il n’est pas juif
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Il y a un nouvel épouvantail en Turquie, et pour changer, il n’est pas juif

Les études montrent que la plupart des Turcs ont des opinions antisémites, et le gouvernement d’Erdogan a souvent utilisé ce sentiment. Mais suite au coup d’état raté, le président se concentre sur un autre ennemi tout en réchauffant ses relations avec Israël. Cela rend-il la communauté juive optimiste ? Pas précisément

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Manifestation contre la tentative de coup d'état en Turquie sur la place Taksim d'Istanbul, le 16 juillet 2016. (Crédit : Ozan Kose/AFP)
Manifestation contre la tentative de coup d'état en Turquie sur la place Taksim d'Istanbul, le 16 juillet 2016. (Crédit : Ozan Kose/AFP)

Au cours d’une série d’aventures turques au long cours, généralement réussies et james-bondesques intitulée « La vallée des loups », le héros Polat Alemdat s’est battu contre un grand nombre d’Israéliens et de juifs « diaboliques ».

Il s’agissait, par exemple, d’un médecin militaire juif américain tordu (étonnamment joué par Gary Busey), qui vend des organes de prisonniers irakiens aux riches de Tel Aviv dans « La vallée des loups : Irak » de 2006. Ravivant d’anciens crimes rituels, « La vallée des loups : embuscade » était concentré sur des agents du Mossad israélien espionnant la Turquie, et enlevant des bébés turcs.

Avec des audiences qui dépassent les 50 % sur la télévision turque grand public, la série de films et de téléfilms a eu un succès record en dépeignant sans complaisance les sentiments antisémites et anti-israéliens latents et répandus dans la culture turque. (Selon la Ligue anti diffamation, 71 % des adultes turcs ont des opinions antisémites.)

Mais la série est allée encore plus loin avec « La vallée des loups : Palestine », où des soldats israéliens sont montrés en train d’assassiner sans vergogne des militants turcs sur une flottille pour Gaza. Avec un mélange de réalité et de fiction, le film est devenu une fenêtre sur la propagande démagogue dans la Turquie de Recep Tayyip Erdogan.

La série a débuté en 2003, Quand Erdogan est arrivé au pouvoir. Et, fait révélateur, la prochaine production prévue est « La vallée des loups : coup d’état ». Selon le Hollywood Reporter, la compagnie de production Pana Film a révélé ses projets sur Twitter la semaine dernière, « en réponse à la demande intense du public de produire un film ou une série télévisée sur la tentative de coup d’état. »

Mais cette fois, le méchant n’est pas un Israélien ou un juif, mais un Turc musulman : l’ancien allié d’Erdogan, Fethullah Gülen.

Considéré comme un terroriste par le gouvernement d’Erdogan, le religieux Gülen, qui vit aux Etats-Unis, et son réseau de partisans, le mouvement Hizmet (services), sont accusés d’avoir orchestré la tentative de coup d’état du 15 juillet.

Le gouvernement accuse Gülen d’être responsable du « Conseil de la paix domestique », nommé d’après la célèbre politique publique du père fondateur de la Turquie moderne, Mustafa Kemal Atatürk, de « paix à la maison, paix dans le monde », un groupe dissident au sein de l’armée turque qui a tenté de prendre le contrôle du pays parce que sa nature démocratique laïque était en danger, et que les violations des droits de l’Homme étaient sans cesse plus nombreuses.

Pendant une sanglante nuit de violence qui s’est largement jouée dans les rues d’Istanbul et d’Ankara, environ 300 personnes ont été tuées et 2 100 blessées.

Par la suite, le gouvernement a purgé des dizaines de milliers de militaires, policiers, fonctionnaires, professeurs, juges, dans ce que certains médias ont appelé un « contrecoup ». Récemment, environ 38 000 condamnés ont été libérés de prison pour faire de la place à ceux qui sont accusés d’avoir facilité le coup d’état, et des centaines d’agence de presse alignées sur Gülen ont été fermées. Le pays est toujours officiellement en état d’urgence.

De plus, les Etats-Unis font face à des accusations d’avoir aidé et encouragé le cerveau du coup, puisqu’ils continuent de refuser les appels d’Erdogan à l’extradition de Gülen.

Le dignitaire religieux turc et opposant au régime d'Erdogan, Fethullah Gülen (Crédit : Wikimedia Commons)
Le dignitaire religieux turc et opposant au régime d’Erdogan, Fethullah Gülen (Crédit : Wikimedia Commons)

Le nouvel épouvantail

Depuis sa maison de Pennsylvanie, où il habite depuis 17 ans, Gülen a critiqué Erdogan, son ancien allié, pour le « règne de plus en plus autoritaire » du dirigeant turc. Pendant un rare entretien avec AP à la suite du coup d’état, Gülen a dénoncé « la répression et la persécution » de ses partisans par le gouvernement d’Erdogan en Turquie.

En réponse, la Turquie a accusé à plusieurs reprises les Etats-Unis de connivence avec Gülen et a demandé son extradition, un sujet en une du programme de la délégation américaine présente en Turquie cette semaine.

D’autre part, un nouveau rapprochement avec la Russie signale aux investisseurs internationaux que malgré leurs sombres prédictions, les marchés turcs répondent. C’est une bataille ardue : en plus de son taux de chômage de 10 %, les agences de notation Fitch et Moody ont donné à la Turquie en août, après la tentative de coup de juillet, la plus mauvaise note.

Par conséquent, alors que le monde regarde la Turquie, secouée par une tourmente politique et économique, il est à présent avantageux pour le pays de réparer sa rupture de six ans avec le gouvernement israélien.

Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, le 3 décembre 2012 (Crédit : capture d'écran AFP)
Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, le 3 décembre 2012 (Crédit : capture d’écran AFP)

Ainsi, en dirigeant l’humeur des masses en ces temps troublés, les discours d’Erdogan ont été largement Judenfrei dernièrement. (L’année dernière, il s’en était pris au New York Times, l’accusant d’être financé par un « capital juif ».)

Malgré une brève dénonciation du gouvernement suite aux frappes israéliennes sur la bande de Gaza, la nouvelle de l’approbation par le parlement turc samedi de l’accord de réconciliation avec l’Etat juif et le retour qui serait imminent des ambassadeurs respectifs des deux pays ont été accompagnés d’une prometteuse absence de sujets anti-israéliens dans les médias. De même, depuis que la Turquie officielle s’est tournée vers son nouvel épouvantail politique, Gülen, les juifs turcs n’ont rapporté qu’une faible intensification de la rhétorique antisémite suite à la tentative de coup d’état.

Mais cette bulle pourrait-elle rapidement exploser ?

Pour vérifier l’humeur actuelle de la communauté juive turque, le Times of Israël s’est rapproché de différents juifs turcs, en Turquie et en Israël. Il y a actuellement 17 000 juifs (le chiffre officiel, potentiellement gonflé) dans un pays à majorité musulmane de 77 millions d’habitants.

Les résultats sont mélangés : comme l’a déclaré un e-mail de refus poli, « je ne peux pas parler de ce que je pense vraiment, parce que si je le fais, cela pourrait nuire à ma communauté. Et si je ne peux pas parler de ce que je pense vraiment, il n’y a pas d’intérêt à parler du tout. »

Pour ceux qui ont parlé, chaque mot a été mesuré, et les conversations, conduites au téléphone, ont été suivies d’un examen attentif des citations. Dans certains cas, les orateurs ont demandé le changement ou la suppression de leurs noms.

Les juifs de Turquie “vivent dans une bulle”

Zali De Toledo, 73 ans, Israël

Zali De Toledo, présidente de l'association des juifs turcs en Israël. (Crédit : autorisation)
Zali De Toledo, présidente de l’association des juifs turcs en Israël. (Crédit : autorisation)

Pendant son entretien avec le Times of Israël cette semaine, la présidente de l’association des juifs turcs en Israël Zali De Toledo a déclaré que la communauté juive turque choisissait de se voir en sécurité, parce qu’ils « vivent dans une bulle. »

De Toledo, 73 ans, a emménagé en Israël en 1960 et a été pendant dix ans attachée culturelle pour l’ambassade israélienne en Turquie, jusqu’en 2003. Elle se rend souvent en Turquie, et a comparé les juifs du pays à ceux qui vivaient dans l’ignorance du danger imminent dans l’Europe des années 1930. « Les juifs d’Europe ne pouvaient pas y croire non plus. Jusqu’à ce que ça touche les masses », a-t-elle déclaré.

Dénonçant l’extrémisme religieux croissant du pays, De Toledo a déclaré que tant que l’ignorance religieuse fanatique grandira, il sera de moins en moins confortable d’être juif en Turquie. Même aujourd’hui, alors que le gouvernement ne parle pas d’antisémitisme en ce moment, il « donne le ton », a-t-elle déclaré, faisant qu’il est acceptable pour les Turcs de viser les commerces juifs et de dire aux autres de ne pas y faire leurs courses.

« Les juifs ne le voient pas parce que c’est au-dessus de leur niveau de vision. Ils savent qu’il y a quelque chose, mais ils préfèrent ne pas voir », a déclaré De Toledo.

“Les juifs qui vivent en minorité sont toujours menacés”

Jack Eskenazi, 30 ans, Turquie

Jack Eskenazi, militant juif turc, pense que les jeunes juifs quittent la Turquie principalement pour des raisons universitaires et économiques, pas pour l'antisémitisme. (Crédit : autorisation)
Jack Eskenazi, militant juif turc, pense que les jeunes juifs quittent la Turquie principalement pour des raisons universitaires et économiques, pas pour l’antisémitisme. (Crédit : autorisation)

Le militant juif turc Jack Eskenazi, 30 ans, a déclaré que dans le climat politique actuel du pays, les juifs de Turquie ne sont pas plus ciblés que les autres minorités.

« La pression est sur le mouvement de Gülen », a déclaré Eskenazi depuis son bureau d’Istanbul. Mais parallèlement, il observe un effet de ruissellement du discours de haine sur toutes les minorités ethniques.

« Les personnes sont si ignorantes des minorités, et peuvent dire des choses pour tenter de blesser les gens, comme affirmer que la mère de Gülen est juive ou arménienne, ou que le coup d’état était un complot grec. Ils utilisent l’ignorance et l’intolérance des gens parce qu’ils ont besoin de pointer quelqu’un du doigt », a déclaré Eskenazi.

La députée Selina Dogan, politicienne turque arménienne, a récemment appelé publiquement à mettre fin au discours de haine ciblant les minorités [lien en turc] vis-à-vis de Gülen.

Eskenazi pense que la communauté juive ne se sent pas plus menacée « que d’habitude. Mais nous n’étions pas menacés en 2003 et pourtant il y a eu des explosions dans deux synagogues. Les juifs qui vivent comme une minorité sont toujours menacés, et nous prenons donc les précautions nécessaires, comme Israël le fait pour toute menace terroriste », a déclaré Eskenazi.

Le gouvernement, a-t-il déclaré, fait tout ce qu’il peut pour protéger les écoles et institutions juives. « En tant que juifs, nous sommes heureux ici, aussi heureux que dans d’autres pays. Nous n’avons pas de violence physique comme en France ou en Allemagne, et nous avons des relations vraiment étroites avec le gouvernement aussi, parce qu’il le faut. »

‘En tant que communauté, nous en avons marre de voir le même genre d’article intitulé « Les juifs turcs effrayés quittent la Turquie »’

Il voit effectivement un exode généralisé des jeunes juifs turcs, qui a cependant des origines autres que l’antisémitisme, a-t-il déclaré. « En tant que communauté, nous en avons marre de voir le même genre d’article intitulé ‘Les juifs turcs effrayés quittent la Turquie’ », a-t-il déclaré. La majorité de l’émigration est économique et éducative, a déclaré Eskenazi, même si l’islamisation croissante de la Turquie est un réel facteur.

L’alyah turque est un sujet sensible, mais selon les sources officielles, plus de 63 000 juifs turcs ont immigré en Israël depuis 1948, la plupart entre 1948 et 1958. Dans la dernière décennie, plus de 1 000 juifs turcs ont fait l’alyah. Il existe des preuves anecdotiques que ces nombres puissent être en hausse.

« Les gens partent parce qu’ils ont des enfants et qu’ils ne veulent pas qu’ils grandissent dans un pays instable, ce que nous sommes, a déclaré Eskenazi. Vous avez vu Istanbul récemment ? »

“Nous vivons vraiment dans une bulle”

Rafy Feldman, 27 ans, Israël

Rafy Feldman, 27 ans, vétéran des armées turque et israélienne. (Crédit : autorisation)
Rafy Feldman, 27 ans, vétéran des armées turque et israélienne. (Crédit : autorisation)

Rafy Feldman est un vétéran de deux armées : après avoir terminé son service de six mois dans l’armée turque, il a décidé en 2011 qu’il était temps pour lui de faire l’alyah et d’émigrer en Israël, où il a servi au sein de l’armée israélienne.

Pendant son entretien avec le Times of Israël cette semaine, le jeune homme de 27 ans, qui travaille aujourd’hui dans la finance, a déclaré qu’en grandissant à Istanbul, il avait le sentiment que toutes les mesures de sécurité prises régulièrement par la communauté juive isolée étaient « normales ».

La « normalité » dans sa synagogue était une série de portes sécurisées comme celles des chambres fortes ; à son école juive, a-t-il déclaré, cela implique de passer une série de portes (une marche de trois à quatre minutes) pour arriver à l’entrée principale du bâtiment.

« Jusqu’à ce que j’arrive ici, je pensais que tout allait bien pour les juifs en Turquie. Les gens qui y ont grandi pensent que c’est comme ça que c’est censé être. Ce n’est qu’après être venu en Israël que j’ai compris que nous vivions vraiment dans une bulle », a-t-il déclaré.

« Vous ne dites à personne que vous êtes juif. Et bien sûr, puisque vous ne le dites à personne, vous n’avez aucun problème [d’antisémitisme], a déclaré Feldman. Il y a quelque chose comme 20 000 juifs en Turquie, sur 80 millions de personnes. Ils vont en général aux mêmes endroits, ont les mêmes petits groupes d’amis, font des choses ensemble, travaillent ou étudient ensemble. Ils ne sortent en général pas beaucoup. »

‘Vous ne dites à personne que vous êtes juif’

Feldman indique un changement de la culture turque ces 10 – 15 dernières années. Jusqu’à ce moment, a-t-il déclaré, « il était bien plus facile d’être vous-mêmes, qui que vous étiez. Il y avait une liberté d’expression dans tous les domaines. »

Ces dix dernières années, la société tuque s’est cependant « polarisée en petits groupes ethniques qui sont plus fanatiques et plus radicaux dans leurs idéologies, plus extrémistes », a-t-il déclaré.

Les juifs ne vont certainement pas discuter ouvertement de sujets sensibles comme l’antisémitisme ou le sentiment anti-Israël.

« Aujourd’hui, il est difficile de parler de ce genre de choses, parce que vous ne savez pas à quel genre d’idéologie l’autre personne appartient. Vous ne voulez pas parler au hasard avec quelqu’un d’un sujet sensible », a-t-il déclaré.

“La communauté juive n’a pas peur de vivre en Turquie”

Selin Nasi, 37 ans, Turquie

Selin Nasi, 37 ans, journaliste, affirme que la communauté juive turque est lassée des tentatives de dire qu'elle a peur. (Crédit : autorisation)
Selin Nasi, 37 ans, journaliste, affirme que la communauté juive turque est lassée des tentatives de dire qu’elle a peur. (Crédit : autorisation)

Selin Nasi, 37 ans, est éditorialiste pour Salom-Turkish, le journal de la communauté juive, et pour Hurriyet Daily News, un quotidien anglophone grand public de Turquie. Elle est née musulmane, mais vit comme membre de la communauté juive d’Istanbul depuis son mariage en 2000, et, avec son mari pratiquant, élève ses enfants en tant que juifs.

« La communauté juive n’a pas peur de vivre en Turquie », a déclaré Nasi au Times of Israël. Cependant, en tant que citoyens turcs, les juifs sont préoccupés par les récents développements politiques, « tout comme le reste de la société », a-t-elle dit.

« La nuit du coup d’état, c’était très effrayant », a déclaré Nasi, avec les avions survolant la ville à basse altitude et les masses tirant dans les rues. Quand les détails de cette nuit horrible et les projets pour prendre le contrôle des institutions gouvernementales ont été dévoilés après, a déclaré Nasi, « nous avons réalisé l’étendue du danger immédiat que nous avions affronté avec la tentative de coup. Ce que nous avons traversé était vraiment inhumain et très cruel. »

Actuellement, a déclaré Nasi, « il est critique de voir comment le gouvernement gère les conséquences du coup d’état, et son processus de purge des Gülenistes des institutions gouvernementales. Les juifs turcs ont exprimé leur peur dans les médias étrangers que ce processus soit transformé en chasse aux sorcières. »

Nasi a souligné le besoin que la société turque en général cesse d’accuser pour le moment.

‘Il y a toujours eu un antisémitisme profondément ancré en Turquie’

Faisant référence à l’attentat suicide de mardi dans un mariage qui a tué plus de 50 personnes, a-t-elle déclaré, « la Turquie traverse des moments difficiles, avec des attaques terroristes du PKK [kurde] et de l’EI [groupe Etat islamique]… Nous devons rester unis contre le terrorisme, mais cela n’équivaut pas à donner un chèque en blanc au gouvernement. En construisant le consensus au sein de la société turque contre la tentative de coup d’état, il y a une chance pour des politiques inclusives et participatives. »

Nasi ne lave pas la société de ses préjugés antisémites latents.

« Il y a toujours eu un antisémitisme profondément ancré en Turquie », a déclaré Nasi. Elle pense cependant que le discours anti-Israël et antisémite a été considérablement diminué dans les médias en raison du processus de normalisation en cours des relations entre les gouvernements israélien et turc.

« Les dirigeants commencent par montrer la voie, puis le reste suit », a déclaré Nasi. Alors que pendant la guerre de 2014 dans la bande de Gaza, le gouvernement turc critiquait Israël et sympathisait avec les manifestants anti-Israël, récemment, cela n’a pas été le cas, a-t-elle déclaré, bien que les frappes d’Israël cette semaine dans la bande de Gaza ont « fourni une opportunité pour ceux qui critiquent l’accord de normalisation avec Israël pour attaquer le gouvernement turc. »

« La récente querelle diplomatique indique que le processus post-accord de normalisation est toujours très fragile et que le sujet palestinien garde son potentiel de déséquilibre des relations bilatérales », a déclaré Nasi.

“Les choses changent très vite en Turquie”

“Suzet”, 29 ans, Israël

“Suzet”, étudiante de 29 ans, a immigré en Israël en avril 2014, et même si ses parents vivent en Israël, la plupart de ses amis et de sa famille sont toujours en Turquie. Pour leur protection, elle a demandé à parler au Times of Israël avec un pseudonyme.

Elle a déclaré que l’instabilité politique en Turquie « est tellement devenue une partie de ma vie » qu’elle et ses amis turcs n’en parlent pas tellement.

« Depuis l’extérieur, il semble que le coup d’état soit quelque chose, mais il s’est passé tant d’autres choses, c’est juste un des nombreux évènements », a-t-elle déclaré.

Indépendamment du coup d’état, ses amis et sa famille disent s’isoler de plus en plus et éviter les espaces publics fréquentés comme les centres commerciaux.

« Ils essaient de rester en sécurité et se rencontrent à l’intérieur, a-t-elle déclaré. Les extrémistes islamistes ont commencé à attaquer des endroits qui servent de l’alcool. » Bien qu’elle ne pense pas que leurs actions viennent directement du gouvernement, « quand ces choses arrivent, ils [les auteurs] ne sont pas jugés. »

https://youtu.be/XJMv_XPmvfQ

Elle cite un incident qui a eu lieu pendant le Ramadan, le 17 juin, dans lequel une soirée Radiohead dans un magasin de disques qui sert de l’alcool à Taksim, le quartier à la mode d’Istanbul, a été brutalement arrêtée quand un groupe de 20 extrémistes musulmans a attaqué les clients, et casser des dizaines de bouteilles de bière. Les blessures des tessons de verre ont envoyé les clients à l’hôpital.

« Je ne pense pas que quoi que ce soit arrive aux gens qui attaquent. Bien sûr, ils ont le soutien du gouvernement donc ils pensent être du bon côté », a-t-elle déclaré. Selon le Hurriyet Daily News, trois jeunes ont été arrêtés après l’incident, mais rapidement libérés. Les 300 personnes qui ont manifesté contre l’attaque ont cependant été dispersés par la police turque avec des canons à eau et des gaz lacrymogènes.

« Dans le passé, ils [les jeunes extrémistes] n’étaient pas si courageux, mais maintenant, pendant le coup d’état, ils ont coupé la tête d’un soldat », a-t-elle déclaré. (A la suite du coup d’état, les photos largement partagées sur les réseaux sociaux de la décapitation d’un soldat dataient en fait de 2006.)

‘Quand il y a la guerre à Gaza, tout change’

Le climat d’extrémisme islamique croissant, particulièrement dans l’éducation, touche tout le monde, et pas seulement les juifs, a-t-elle déclaré.

« Les jeunes juifs cherchent un moyen de partir ; mais pour ceux qui ont plus de 50 ans, reconstruire une vie de zéro est difficile. Israël est une option, mais étonnamment, pas la meilleure option pour la communauté juive turque », a-t-elle déclaré.

Beaucoup de juifs turcs considèrent qu’Israël est instable. A présent que l’Espagne et le Portugal proposent la nationalité aux juifs séfarades, la plupart de ceux qui le peuvent choisissent d’émigrer dans la péninsule ibérique, et d’obtenir ainsi un passeport de l’Union européenne.

Suzet a souligné que les jeunes juifs ne partent pas « à cause de l’antisémitisme. »

« C’est la situation en Turquie. Nous avons eu l’antisémitisme dans le passé, particulièrement pendant le Mavi Marmara [en 2010]. Maintenant, nous n’entendons rien d’antisémite du gouvernement, ou des journaux. »

Elle a fait une pause, puis a ajouté : « mais les choses changent très vite en Turquie. »

« Quand il y a la guerre à Gaza, tout change. Un matin, vous vous réveillez et ils brûlent le drapeau israélien. La lumière est sur les juifs, et les juifs sont le problème », a-t-elle déclaré.

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